Malgré la prévention, la syphilis gagne du terrain

Santé sexuellePour la première fois en dix ans, les cas dépassent ceux causés par le VIH. À Genève, les chiffres stagnent malgré les efforts d’information. Les hommes sont les plus touchés.

Cette affiche française de 1900, tirée du cours interdisciplinaire de l’UNIGE sur la syphilis, représente les campagnes de prévention de l’époque, axées sur la peur. (Cliquez sur l'image pour l'afficher dans son intégralité)

Cette affiche française de 1900, tirée du cours interdisciplinaire de l’UNIGE sur la syphilis, représente les campagnes de prévention de l’époque, axées sur la peur. (Cliquez sur l'image pour l'afficher dans son intégralité) Image: DR

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Elle a longtemps été synonyme de mœurs dépravées, de honte et de stigmatisation. La syphilis, appelée aussi «grande vérole», fait des ravages depuis des siècles et a inscrit d’illustres noms à son tableau mortuaire, de François Ier à Schubert et Maupassant. On pensait que la découverte de la pénicilline avait signé l’arrêt de mort de cette infection sexuellement transmissible (IST). À tort. À la fin des années 90, elle a refait surface. Et elle est plutôt prolifique depuis.

Il y a quelques semaines, un rapport du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies a fait état d’une recrudescence de la maladie en Europe. Pour la première fois depuis le début des années 2000, les pays européens enregistrent plus de cas de syphilis que de VIH. Les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) sont les plus touchés.

Symptômes banalisés

La syphilis est une IST très contagieuse causée par une bactérie qui se transmet lors de contacts avec des lésions génitales, anales et buccales. L’infection peut se produire lors de pénétration, de sexe oral et même de baiser prolongé ou en présence de petite plaie préexistante, précise Laurence Toutous-Trellu, dermatologue-vénérologue aux Hôpitaux universitaires de Genève. Le préservatif réduit les risques de transmission sans pour autant les supprimer totalement car le contact direct des muqueuses peut transmettre la bactérie.

La maladie se décline en plusieurs stades. Ses premières manifestations apparaissent généralement trois semaines après la relation à risque. «Une lésion (ulcère) peut apparaître sur les organes génitaux, l’anus mais aussi dans la bouche et la gorge», explique la dermatologue-vénérologue. S’en suivent d’autres symptômes, comme des éruptions cutanées, qui peuvent être banalisés voire passer inaperçus. La maladie est pourtant loin d’être anodine: non-traitée, à un stade avancé, elle peut causer des dégâts irréversibles sur les organes. En revanche, une fois dépistée, la syphilis se soigne avec des antibiotiques.

Les mâles représentent 91% des cas en Suisse, et les relations sexuelles entre hommes constituent la principale voie d’infection (80%) selon l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Le pays a connu, comme le reste de l’Europe, une augmentation continue des cas ces dernières années. Mais alors que les infections poursuivent leur progression chez les voisins, en Suisse on assiste à un ralentissement. Selon l’OFSP, le nombre de cas s’est stabilisé en 2017 pour la première fois. Cette année-là, 754 cas de syphilis ont été déclarés. À Genève aussi on constate une stabilité, confirme Laurence Toutous-Trellu, où 96 cas ont été enregistrés en 2017.

Les IST ne font plus peur

Plusieurs facteurs pèsent dans la recrudescence de cas enregistrée et la permanence des infections. D’une part, cite Laurence Toutous-Trellu, le recours au dépistage est plus fréquent et les techniques ont été améliorées. Ensuite, les comportements à risques avec une multiplication des partenaires ont augmenté et l’utilisation du préservatif est devenue extrêmement irrégulière. «Mettre un préservatif n’est plus un réflexe. Ça l’était lorsque le sida décimait.» Le VIH ne tue pratiquement plus et ne fait plus vraiment peur. Les IST non plus.

À cela s’ajoute un manque d’information. «Certains pensent que la syphilis est une maladie archaïque qui n’existe plus. Or, elle a recommencé à circuler significativement depuis plus de dix ans! Elle est restée dans l’ombre du sida et ses messages de prévention sont passés au second plan.» La médecin relève encore que la syphilis reste une «maladie honteuse stigmatisante. Même les populations les plus concernées sont dans le déni». Enfin, la maladie est souvent banalisée car «ses symptômes peuvent disparaître sans soins. On imagine être guéri, c’est faux. Une contamination nécessite un traitement.»

Encourager le dépistage

Alors que faire pour endiguer le phénomène? Continuer à informer, soutient la médecin. En variant les vecteurs et les messages, à l’image du projet de deux étudiants en médecine. En mai 2019, dans le cadre du cours interdisciplinaire sur la syphilis de l’historien Alexandre Wenger et de Laurence Toutous-Trellu, Julia Cau et Arec Manoukian ont lancé une campagne de sensibilisation en détournant les génériques de séries télévisées célèbres. Leurs parodies sont diffusées dans les transports publics et sur les écrans de l’université, entre autres.

Ensuite, il faut augmenter encore le taux de dépistage. L’Aide suisse contre le sida recommande aux personnes qui ont plusieurs partenaires sexuels (cinq ou plus par année) de se soumettre une fois par an à un dépistage. Faciliter, aussi, l’accès aux tests. En avril, l’Aide suisse contre le sida constatait que «le recours au dépistage demeure insuffisant pour inverser la tendance, en raison du maintien d’un réservoir d’infections asymptomatiques». L’association ajoutait que 20% des HSH seraient actuellement porteurs d’au moins une des cinq IST majeures (lire encadré). Alors pour encourager les contrôles, l’organe a mis en place le programme Starman, qui offre un dépistage à moindre coût aux HSH.

Enfin, lorsque la maladie est identifiée, il est indispensable de traiter tous les partenaires afin d’éviter une réinfection après traitement.


Quand la vérole infamante était traitée au mercure

L’apparition de la syphilis fait débat chez les historiens. «Certains disent que la maladie est arrivée en Europe avec des bateaux revenant d’Amérique; d’autres soutiennent que la maladie était déjà présente sur le Vieux-Continent au Moyen Âge», résume Vincent Barras, directeur de l’Institut des humanités en médecine, au CHUV et à l’Université de Lausanne (UNIL). Sa présence est en tout cas attestée au XVIe siècle en Europe. On dit alors qu’elle était colportée par des soldats ennemis, des étrangers, les gens des bas-fonds. Baptisée «Le Mal de Naples», le «mal des Français» ou «grande vérole», elle est assimilée à une nouvelle peste, élevée au rang des maladies dangereuses et honteuses. «La vérole fait rapidement des ravages, notamment dans la population du commerce du sexe, relève Vincent Barras. Mais elle touche tout le monde, du souverain à l’homme d’Église.» Jusqu’au roi François Ier, qu’elle aurait emporté dans la tombe.

On craint alors la syphilis parce qu’elle tue mais aussi parce que ses vecteurs infectieux semblent multiples. «Au XVIe, on pense qu’elle se transmet par le contact avec les fluides corporels, avec de la nourriture préparée par un malade ou encore par la fréquentation de bains publics», note Philip Rieder, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut éthique histoire humanités de l’Université de Genève.

On craint aussi l’exclusion sociale – être malade de la syphilis est synonyme de mœurs dépravées – voire le bannissement si on est étranger. «À Genève, en 1590, les autorités soupçonnent des étrangers d’être porteurs de la vérole et convoquent les chirurgiens pour obtenir la liste des malades traités, raconte Philip Rieder. Les médecins refusent, invoquant une discrimination des gens de bonne famille.» Ce refus pourrait avoir posé les bases du futur concept de secret médical.

Que des écrivains, peintres et musiciens célèbres – Baudelaire, Schubert, Musset – soient contaminés ne rend pas la maladie moins infamante. En revanche, relève Vincent Barras, «on s’en servait pour décrédibiliser un adversaire, entre gens de lettres notamment, car la syphilis était associée à la folie (elle peut atteindre le cerveau).»

À défaut de soigner, on traite. À l’époque moderne, deux traitements, toxiques et réservés aux privilégiés, sont utilisés: des fritions au mercure et des décoctions de gaïac, un arbre d’Amérique. «Les traitements sont eux-mêmes un aveu de contamination et par là stigmatisants car le mercure provoque une salivation excessive et des troubles reconnus comme la perte de dents, commente Philip Rieder. Alors on a produit des chocolats au mercure pour pouvoir traiter discrètement…»

À la fin du XIXe, avec l’apparition de la notion de santé publique, la syphilis, associée à l’alcoolisme et la tuberculose, préoccupe les autorités, indique encore l’historien de l’UNIL. «Ces fléaux sociaux entravent l’ordre moral, religieux, politique. Des campagnes de prévention sont lancées, axées sur la peur et le discours moral.» La découverte de la pénicilline, à la fin des années 20, et sa commercialisation dès 1945 permettra de combattre efficacement la maladie. A.T.

Créé: 13.08.2019, 07h22

IST à dépister

En marge de la syphilis, il existe d’autres infections sexuellement transmissibles (IST) dites majeures.
VIH: les cas sont en baisse en Suisse depuis 2008. Un traitement efficace rend le virus indétectable et le séropositif n’est plus infectieux.
Gonorrhée: appelée aussi blennorragie ou gonocoque, c’est l’une des IST les plus répandues. Les premiers symptômes sont des écoulements et des douleurs à la miction mais elle peut être asymptomatique. Non traitée, elle peut entraîner des complications. Les hommes représentent 80% de cas.
Chlamydia: en pleine recrudescence, elle présente peu ou pas de symptômes (proches de la gonorrhée). C’est l’IST la plus répandue chez les jeunes. La majorité des cas (65%) concernent des femmes. Elle peut entraîner infections, douleurs voire infertilité.
Hépatite: elle revêt plusieurs formes, dont l’hépatite B aiguë. Après un pic en 1992, le taux de déclaration de celle-ci diminue continuellement. A.T.

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