La machinerie, grande oubliée du Grand Théâtre

Ville de GenèveUne expertise est en cours pour évaluer la fiabilité de la structure. Des élus s’étonnent qu’elle n’ait pas figuré dans les rénovations.

La machinerie n'a plus été touchée depuis 2006. Certains élus s'étonnent qu'elle n'ait pas été incluse dans les dernières rénovations.

La machinerie n'a plus été touchée depuis 2006. Certains élus s'étonnent qu'elle n'ait pas été incluse dans les dernières rénovations. Image: Janine Jousson

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Jusqu’à samedi soir, le Grand Théâtre a mis à l’affiche le mythe de «Médée». À défaut d’«éblouir» les critiques, cette tragédie lyrique présentait un avantage: celui d’être bien moins gourmande en termes d’utilisation de la machinerie que le «Ring» de Wagner, joué en mars. Il vaut mieux. Comme l’a révélé la «Tribune de Genève», la structure qui permet tous les mouvements de décors et de plateau ne fonctionne plus de manière optimale.Une expertise approfondie est en cours.

Ce que beaucoup peinent à comprendre, c’est pourquoi la machinerie de scène, le «cœur» du théâtre, n’a pas été intégrée aux récents travaux, dont le coût avoisine 80 millions de francs. Interrogé la semaine dernière, le futur directeur du Grand Théâtre, Aviel Cahn, s’est dit «très surpris». «On sait que certaines parties de la structure doivent subir une intervention régulière, tous les dix ans. La sécurité et la fiabilité du système en dépendent», a-t-il déclaré, avant d’ajouter: «Il faudra donc intervenir. C’est un devoir.»

Jamais mentionnée

Le premier acte remonte à 2006. C’est la dernière fois que l’on a touché à la machinerie. Les travaux (6,5 millions de francs) se sont focalisés sur celle «du dessous» – la partie supérieure ayant été remplacée huit ans plus tôt. Les ponts, qui peuvent descendre jusqu’à 13 mètres sous le plateau, ont tous été rénovés. «Nous avons remis en état de nombreux composants, modernisé le système de sécurité et changé les cylindres. Mais le système à basse pression qui permet de faire fonctionner les ponts grâce à un fluide hydraulique a été conservé», rappelle Eric Barrelet, qui officiait alors comme ingénieur au sein du Grand Théâtre. Une commande électronique a été installée. Elle est aujourd’hui obsolète.

Deuxième acte: février 2014. Rémy Pagani, magistrat en charge du Département des constructions et de l’aménagement, présente devant le Conseil municipal de la Ville de Genève une demande de crédit (66,7 millions de francs) pour une «rénovation partielle» et une extension en sous-sol. À aucun moment, tant dans cette proposition que dans le rapport (qui retranscrit les débats en commission) qui suivra, la machinerie n’est mentionnée.

Aujourd’hui, le conseiller administratif explique avoir procédé à un «point de situation» avant les travaux et, l’état ayant été jugé «encore acceptable», il a décidé de «donner la priorité au changement de toutes les installations techniques du bâtiment» (chauffage, ventilation, électricité, sanitaires, sécurité).

Responsabilité des élus

Membre à l’époque de la Commission des travaux, dont il est devenu le président, le PDC Alain de Kalbermatten indique que la machinerie «n’a jamais été évoquée car elle n’était pas dans le périmètre». Pour certains élus, Rémy Pagani a «péché par omission». «J’ai l’impression qu’il a pris ses décisions tout seul», dénonce la démocrate-chrétienne Marie Barbey-Chappuis. «C’est quand même gonflé de dire qu’on a restauré le Grand Théâtre quand on n’a rien fait pour la machinerie, qui est en est le cœur», s’exclame l’indépendant de gauche Pierre Gauthier.

Les conseillers municipaux n’ont-ils pas aussi une part de responsabilité, eux qui ont eu la possibilité de poser les questions qu’ils souhaitaient? «On a péché par naïveté, admet Pierre Gauthier. On s’est laissé abuser. On aurait dû regarder de plus près ce qui était inclus ou non dans ce crédit. Mais on n’est pas des techniciens.» Pour Marie Barbey-Chappuis, «il incombe au magistrat, lorsqu’il vient présenter un crédit, de dire quels arbitrages ont été faits et sur quelle base». À cette critique, le principal intéressé ne répond pas, répétant seulement que son département «a dû faire des choix».

Avant les arbitrages, des discussions ont toutefois eu lieu entre la Ville et le Grand Théâtre. «J’ai appris récemment que l’idée d’inclure la machinerie dans les rénovations avait été évoquée», fait savoir le maire Sami Kanaan. Contactés, ni Tobias Richter, l’actuel directeur de l’institution lyrique, ni Lorella Bertani, la présidente de son conseil de fondation, ne veulent communiquer.

Abîmée après l’inondation?

La machinerie fait parler d’elle en 2017. C’est le troisième acte de ce qui ressemble de plus en plus à une tragicomédie. Le chantier est victime d’une importante infiltration d’eau. «Pour endiguer la montée des eaux, les responsables du chantier ont dû déverser du sable, ce qui aurait abîmé la mécanique de scène et fragilisé les murs de soutènement», relate Pierre Gauthier. «Des élucubrations», rétorque alors Rémy Pagani, qui maintient toujours que les inondations «n’ont pas voilé la tour de scène».

Cependant, le magistrat reconnaît qu’«un certain nombre de problèmes sont apparus durant les travaux». De quel ordre? «Les verrous des ponts de scène n’ont pas bien supporté l’arrêt forcé durant le chantier», répond-il. À l’en croire, les soucis actuels ont donc affaire avec le fait que la machinerie n’ait pas été mise en route pendant trois ans. «Une faute professionnelle», selon Pierre Gauthier.

Experts allemands

Sitôt les travaux terminés, trois ingénieurs ont été dépêchés pour s’enquérir de l’état de la machinerie. Envoyés depuis l’Allemagne par Bosch Rexroth, l’entreprise à l’origine du système, ces spécialistes de la technique scénique sont restés à Genève jusqu’au début des représentations du «Ring» pour procéder à des réparations.

«Idéalement, il aurait fallu prévoir un certain temps sans utilisation des ponts de scène», relève Eric Barrelet. L’ingénieur se souvient que, lors de la rénovation de 2006, la machinerie inférieure n’avait ensuite pas été sollicitée pendant au moins une demi-saison. Rémy Pagani dit quant à lui avoir reçu une «garantie de fonctionnement du système».

Une expertise est désormais menée par Bosch Rexroth. Elle devrait aboutir avant l’été. A priori, il ne devrait pas y avoir d’incidence sur la saison 2019-2020, dont le programme est déjà connu. Mais en fonction des résultats, des travaux pourraient être envisagés dès l’été 2020. Faudra-t-il tout changer? Eric Barrelet ne le croit pas. «Le concept est assez inusable, mais il nécessite un entretien régulier.» L’ingénieur en est sûr: «On peut sauver le moribond.» Reste à savoir quel en sera le coût.

Créé: 13.05.2019, 06h41

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