Lutte féroce entre Genève et Londres

Négoce du pétroleLe géant saoudien Aramco a préféré les bords de la Tamise. Tous les regards se tournent vers son rival des Émirats arabes unis. Et Dubaï s'invite dans le match.

Après avoir hésité, la société de négoce du géant saoudien Aramco a choisi de s’établir à Londres plutôt qu’à Genève.

Après avoir hésité, la société de négoce du géant saoudien Aramco a choisi de s’établir à Londres plutôt qu’à Genève. Image: BLOOMBERG

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Le secteur du négoce en pétrole est en ébullition. Les grands pays producteurs décident les uns après les autres d’occuper ce terrain lucratif. Ils créent et développent des sociétés de trading. L’un des grands de la branche, Aramco Trading, filiale du géant saoudien Aramco, a longtemps hésité entre Genève et Londres avant de choisir de s’établir sur les bords de la Tamise. Aux Émirats arabes unis (EAU), un autre titan, Abu Dhabi National Oil Company (ADNOC) est en train de mettre en place une entité de trading. Et pourrait à son tour hésiter entre les deux villes.

«Nous avions reçu à l’époque la visite de la société Saudi Aramco. Cette dernière a finalement préféré s’installer dans une autre ville d’Europe», précise Pierre Maudet, conseiller d’État en charge de l’économie. Mais ses services n’ont pas encore été contactés par la rivale émiratie.

«Une affaire rentable»

L’enjeu est de taille si Genève entend maintenir son rang. «On estime, glisse Pierre Maudet, que 35% du pétrole mondial se négocie à Genève, dont plus de 60% du pétrole russe.» Professeur à l’IHEID, Giacomo Luciani confirme que les grandes compagnies liées à des États, à l’exemple d’Aramco, acceptent de jouer désormais le rôle du marché. Hier, le pétrole saoudien était réservé à une filière précise. Aujourd’hui, des indépendants peuvent se glisser dans le marché pour y prendre leur marge entre offre et demande. Mais seuls les grands du secteur (Vitol, Trafigura, Gunvor, Mercuria, présents à Genève) sont suffisamment solides pour prendre ces risques.

«Le négoce de pétrole peut être une affaire rentable si la société de trading est accouplée à une compagnie nationale, détaille Patrick Gantès, secrétaire général du Centre de recherches entreprises et sociétés à Genève. Ces grandes entreprises représentent 80% des réserves mondiales et le trader s’en sort s’il a accès aux informations liées à l’exploration, à la production ou encore à la distribution de produits pétroliers.» C’est le cas de Totsa, société de négoce du géant Total, qui rapatrie de son côté de Londres à Genève ses équipes ciblant le commerce de gaz.

Les Pays-Bas dans le radar

La montée en puissance des sociétés nationales met la pression sur les acteurs indépendants. En avril, Vitol a transféré une équipe de Genève à Londres. Elle les oblige aussi à passer des alliances, à l’exemple de Mercuria, qui a ouvert son capital à un géant chinois.

Face à Genève, Londres a des atouts: sa place financière et sa force de frappe comme tête de pont de toute une constellation de paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Jersey, Guernesey, île de Man). Les flux financiers y sont aisés. «Des places économiques concurrentes, comme Rotterdam, Amsterdam et Londres, déploient des politiques fiscales extrêmement agressives et offrent des conditions beaucoup plus favorables que Genève, même avec la réforme fiscale», détaille Pierre Maudet.

Si Londres reste la première rivale de Genève, les Pays-Bas apparaissent sur le radar. Cette nation jouit notamment d’une compétence historique dans le commerce international. Et de gros ports. Toutes ces villes sont situées dans un fuseau horaire idéal pour assurer le suivi du transport de marchandises entre les Amériques et l’Asie. «Mais ce dernier continent se développe», signale Giacomo Luciani. Enseignant dans ce domaine à la Haute École de gestion, Robert Piller abonde: «Le pétrole brut va désormais sur la Chine, et d’autres places asiatiques. Dubaï ou Singapour montent aussi en puissance.»

Cet Émirat se glisse dans le match. Dubaï, qui s’adosse sur son voisin Abu Dhabi, où se gère le pétrole, ambitionne de devenir un pôle international du négoce. Et a déjà séduit la société Duke Oil, société de négoce du géant Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC). Pour se rapprocher des marchés asiatiques, qui achètent de plus en plus de pétrole brut africain, et nigérian en particulier, Duke Oil vient de décider de transférer le gros de ses activités de Londres à Dubaï.

Autre acteur présent à Genève, Augusta Energy se rapproche aussi de ces donneurs d’ordre. Trois de ses dirigeants ont quitté Genève pour Dubaï. «Nous avons toujours eu une présence à Dubaï, détaille Jean-Pierre Carles, qui demeure sur les bords du Rhône. Elle s’est renforcée car nos clients, principalement africains, ont plus de facilité pour s’y rendre qu’à Genève, grâce à de nombreux vols directs et l’obtention aisée de visas à l’arrivée.» Genève garde les Russes. Jusqu’à quand? Les sanctions occidentales à l’encontre de la Russie les poussent à ne pas bouger. Mais la société de négoce du géant Lukoil, Litasco a récemment vendu pour près de 36 millions de francs l’immeuble qu’elle possédait à Plainpalais. Ce n’est jamais très bon signe.

Les mains dans le cambouis

Partie perdue pour Genève? «Cointrin est un atout important par rapport aux aéroports londoniens, argumente Robert Piller. Un trader passe la moitié de son temps à voyager. Mais il faudrait davantage de vols directs au départ de Genève.» De son côté, Patrick Gantès estime que «le Canton doit développer une véritable stratégie pour attirer en particulier ces grandes sociétés nationales. Ce n’est pas facile car il existe une dimension politique liée à ces compagnies.» Ultime atout de Genève, et non des moindres, la présence de banques spécialisées dans le financement du négoce (lire ci-dessous). «Dans vingt ans, Londres restera dans les radars des négociants. Et Genève aussi», rassure Robert Piller. À condition que les promoteurs de ces villes acceptent de mettre les mains dans ce cambouis.

Créé: 21.09.2019, 09h43

Financiers par centaines

Activité méconnue du grand public, le financement du négoce occupe des centaines de professionnels dans le canton. L’origine de ces établissements remonte à l’installation des négociants égyptiens fuyant la nationalisation, en 1956,
du canal de Suez. Déjà actifs à cette époque, les groupes BNP Paribas et CA Indosuez traitent toujours ces activités. Le premier y emploie 200 personnes et le second 80, avec les fonctions de support. Et, ajoute Mélinda Raverdy, porte-parole de CA Indosuez, «cela représente près de deux tiers des effectifs au niveau mondial». L’irruption de la Banque Cantonale de Genève (BCGE) dans ce marché est plus récente: elle date de la fin du siècle passé. Cette section regroupe 46 personnes.À part les deux grandes banques helvétiques, deux acteurs récents méritent d’être cités. D’abord,
le groupe néerlandais ING, qui vient d’emménager à Lancy.
Cet établissement occupe 280 personnes, dont plus de 200 rattachées au secteur du négoce, surtout du pétrole
et des métaux. Autre montée en puissance, celle de la Banque internationale de commerce (BIC-BRED), qui fait partie in fine du géant BPCE, deuxième groupe financier français. Son effectif à Genève reste modeste – une cinquantaine de professionnels – mais sept nouveaux postes ont été créés entre juillet 2018 et juillet 2019. L’arrivée de la Bank of China est aussi dans le pipeline. Elle permettrait d’épauler
un autre acteur du négoce – qui cible les produits agricoles – qui s’étend dans le canton, le chinois COFCO. Dans ces banques, l’effectif reste stable. À la BCGE, Lydia Albrecht précise «engager régulièrement des collaborateurs à Genève, en provenance notamment des filières de formation genevoises.»

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