«Pour peser plus à Berne Genève multiplie les efforts»

InterviewResponsable des relations extérieures, le président du Conseil d’Etat François Longchamp analyse les défis posés à la métropole lémanique.

François Longchamp, président PLR du Conseil d’Etat genevois.

François Longchamp, président PLR du Conseil d’Etat genevois. Image: L.Fortunati

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Les relations avec la Confédération sont au cœur du mandat du président du Conseil d’Etat. Membre de la puissante Conférence des gouvernements cantonaux, François Longchamp est en lien permanent avec le Conseil fédéral. C’est lui qui gère aussi les relations avec la région française, la Métropole lémanique et les milieux internationaux. Quel est son regard sur nos «relations extérieures»? Interview.

François Longchamp, depuis 2011, la Suisse subit divers chocs importants: la fin du secret bancaire, effectif en 2018, mise en cause de la libre circulation et des Bilatérales, franc fort. Comment s’en sort Genève?

Compte tenu des difficultés conjoncturelles, plutôt bien. Notre canton continue de créer des emplois et s’affiche toujours, avec la région lémanique, comme l’un des principaux moteurs de la croissance suisse. Au total, L’an passé, notre canton a accueilli 8000 habitants supplémentaires. Pour les autorités, la gestion de cette croissance est complexe, d’où l’importance de continuer à investir pour adapter nos infrastructures. Mais je suis confiant: Genève a des capacités de rebond incroyables, comme le démontre l’essor de l’Human Brain Project à Sécheron après le départ de Merck. Aujourd’hui, le monde entier nous envie ce projet. Qui aurait parié sur ce scénario en 2013?

Quels sont les acquis de la législature qui s’achève?

C’est clairement le financement par la Confédération de la Genève internationale. Le Conseil fédéral vient d’accorder un prêt sans intérêt de 400 millions de francs suisses pour la rénovation complète du Palais des Nations, dont 27% seront amenés par Genève. Cela démontre toute l’importance de l’engagement et du soutien de la Suisse envers la Genève internationale et les 27’000 emplois qu’elle génère.

Sommes-nous toujours soutenus par Berne? En ce qui concerne la fin des statuts spéciaux des entreprises, qui nous rapportaient 500 millions, le Conseil fédéral propose 130 millions. C’est faible, non?

130 millions, ce n’est certes pas suffisant mais le combat des compensations est difficile, car peu de cantons sont concernés. Depuis 2013, nous sommes en revanche parvenus à nous faire entendre. Il y a 2 ans, Berne était convaincue que la fin des statuts fiscaux spéciaux pousserait simplement les entreprises à changer de canton. Mais c’est la Suisse que ces entreprises pourraient quitter! Aujourd’hui, plus personne ne conteste cette réalité.

Quand et à quel niveau fixera-t-on le taux d’impôt unifié de l’impôt sur les entreprises?
Nous prévoyons 13%. On en saura plus sur les options retenues par l’Assemblée fédérale au printemps 2016. Aujourd’hui, suivant les différents scénarios, les pertes pour les cantons sont encore incertaines. Pour Genève, cela pourrait représenter 500 millions.

Durant la dernière législature, Genève a obtenu une diminution de sa contribution aux cantons dits pauvres. Mais elle est mineure. Notre isolement est total.
Notre solitude ne date pas d’aujourd’hui. Le match entre les cantons sur ce thème est permanent. Mais quelles que soient les péripéties, la fin est toujours identique: les cantons aidés, plus nombreux, commandent. Les autres paient. A cet égard, un basculement vaudois, qui pourrait passer de «contributeur» à «bénéficiaire» en 2016, ne nous aide pas. La force de frappe de la région lémanique dépend de sa communauté d’intérêts… Cela dit, je ne pense pas que Vaud changera profondément sa politique. En vingt ans, l’économie vaudoise s’est tertiarisée et ouverte à l’international. Ces fondamentaux sont un acquis pour la région lémanique et une force pour le tandem Genève-Vaud.

Depuis sa création, quels sont les apports de la Métropole lémanique?
Les cantons de Genève et Vaud représentent 15% de la population suisse, 25% des ressources produites, la population active la plus jeune du pays, des contributions financières déterminantes à la solidarité confédérale et un pôle académique et scientifique. C’est ce modèle de prospérité que nous défendons et cette union nous donne une force spécifique dans nos négociations avec Berne. En parallèle, pour peser plus, Genève a accru sa présence dans la capitale grâce au travail continu de nos attachées aux affaires fédérales, qui ont été fort utiles encore récemment pour nous tirer du mauvais pas d’une conception trop stricte du concept de Swissness. J’observe par ailleurs que les cantons qui se moquaient de nous il y a dix ans lorsque nous avons imaginé ce service, s’y mettent tous aujourd’hui.

Concrètement, comment travaillez-vous avec le canton Vaud pour peser à Berne?
Au travers des réponses communes aux procédures de consultation et aux rencontres organisées avec les différents acteurs de la scène fédérale pour défendre ensemble notre région. C’est une stratégie sur le long terme, mais qui porte pleinement ses fruits. J’en veux pour preuve la réussite de l’événement qui a eu lieu le 3 juin 2015 sous la Coupole fédérale, en présence du Conseiller fédéral Alain Berset.

Par rapport à Fribourg, Vaud ou le Valais, Genève compte peu de représentants d’envergure nationale aux Chambres. C’est l’indice d’un malaise face au reste pays ou sommes-nous juste mauvais?
A Berne, cette impression est persistante. Elle est pourtant injuste. Il est en effet bien plus important d’avoir des élus de qualité actifs dans les partis gouvernementaux que des élus qui distraient les journaux du dimanche.

Les intérêts genevois à Berne sont-ils suffisamment pris en compte par nos parlementaires ou roulent-ils en priorité pour leur parti?
Vaste débat! Comment juger de ce que sont, au final, les intérêts genevois? Le constat général est que les élus représentent de plus en plus leur parti et moins leur canton.

Le Conseil fédéral va dévoiler sa stratégie pour appliquer l’initiative contre l’immigration de masse. Que souhaitez-vous y voir?
Quel défi! Vouloir tout à la fois des contingents et la libre circulation est une tâche impossible! Les initiants le savent pertinemment. On ne les entend d’ailleurs plus beaucoup sur cette question…

Faut-il revenir sur le vote de février 2014 comme le demande une initiative populaire?
Il ne faut pas revoter sur l’initiative de l’UDC. Il faut en revanche sortir de cette situation impossible par un nouveau vote, et proposer à la population deux alternatives claires et honnêtes: soit la libre circulation avec les Bilatérales, soit le retour au régime des contingents sans les Bilatérales. Pour ma part, je militerai avec ardeur pour la première solution. Je reste aussi convaincu que les Genevois prôneront un esprit d’ouverture, comme ils l’ont fait à trois reprises ces dix dernières années. Genève est un canton frontière, par définition tourné vers l’extérieur, un canton exportateur et international. Cette libre circulation est essentielle, les Genevois le comprennent. Certes, nous vivons une période difficile mais nous savons que ce sont les accords bilatéraux qui nous ont permis de bâtir des relations stables avec nos voisins européens. En clair, nous avons créé un conflit qui n’avait pas lieu d’être. Je suis heureux de voir que la population genevoise croit toujours aux bienfaits de la libre circulation, comme elle l’a clairement signifié lors de la votation du 9 février 2014.

Le MCG vient de lancer une initiative visant à réviser la répartition de l’impôt à la source des frontaliers entre les départements voisins et la France. Un avis?
Juridiquement, j’attends de voir si cette initiative tient. Il s’agit d’un accord international. Politiquement, elle m’interpelle: l’imposition à la genevoise est en effet enviée par les cantons qui ne l’ont pas. Maintenir des relations apaisées avec la France voisine, notre arrière-pays, est également indispensable à notre croissance. Enfin, il est illusoire de croire qu’en cas de renégociation on ne payerait plus rien à la France. Le cas échéant, on risque surtout de financer Paris plutôt que la région frontière. Belle victoire! Je m’interroge enfin sur la focalisation faite par le MCG sur l’argent versé à nos proches voisins, et son vaste silence sur les centaines de millions que nous versons à l’autre bout de la Suisse…

Vous êtes désormais l’unique responsable des relations extérieures du canton. Auparavant, le responsable du domaine changeait chaque année. Comment jugez-vous cette réforme?
C’est une réforme institutionnelle qui permet d’avoir un seul interlocuteur sur des dossiers d’envergure comme la Genève internationale ou les conséquences de la votation du 9 février. Elle permet un meilleur suivi des enjeux.

Vous êtes vraiment content de votre travail? Selon certains députés vous seriez fatigué, lassé?
Vous croyez vraiment que je confie mes états d’âme aux députés? J’ai été élu pour assumer des responsabilités, dans le respect des institutions. Notre canton fait face à d’immenses défis, et c’est à cela que je voue l’essentiel de mon énergie.

Pour Genève, quels seront les enjeux clé de la prochaine législature?
Nous avons deux rendez-vous à ne pas rater car ils auront un impact sur les prochaines générations. Le premier, c’est la réussite de la réforme de l’imposition des entreprises. Cette réforme est la mère de toutes les batailles. C’est elle qui va décider de la prospérité de Genève pour les années à venir. Le deuxième, c’est la rénovation de la Genève internationale, qui permettra à notre Canton de conserver son rôle prépondérant sur la scène diplomatique internationale. (TDG)

Créé: 22.09.2015, 21h41

Pascal Broulis satisfait de la collaboration avec Genève

A la tête des Finances vaudoises, le conseiller d’Etat libéral-radical Pascal Broulis s’occupe également des relations extérieures du canton. Pour lui, Vaud et Genève doivent parler de concert face à la Confédération et les autres cantons.

Comment jugez-vous le travail des 20 parlementaires vaudois et des 13 parlementaires genevois ces quatre dernières années?

Très bien. Ils chantent la même chanson en défendant les intérêts de nos cantons. Sur des dossiers comme la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE 3), les transports et la santé, la majorité de nos parlementaires a compris notre position et l’a suivie. Bien sûr il est normal qu’il existe parfois des clivages partisans.


Il existe effectivement des dossiers où les intérêts valdo-genevois auraient pu être défendus plus ardemment.

Nous aurions dû être plus clairs sur le financement du système de santé. Les lobbies et les parlementaires néo-libéraux sont parvenus à mettre en place, au travers de la Loi sur l’assurance-maladie, dans le domaine du financement hospitalier, la liberté de choisir son hôpital. Dans le canton de Vaud, ce modèle a entraîné une hausse des coûts et a brisé le modèle de partenariat privé-public entre hôpitaux publics et cliniques privées mis en place depuis 100?ans. La santé est une tâche publique, qui peut être déléguée au privé, et non l’inverse. Le libre marché ne fonctionne pas.


Quand les parlementaires vaudois et genevois ne vous ont-ils pas suivis?

Ça a été le cas en mars lors d’un vote sur la réforme de la péréquation intercantonale. Le projet proposait d’adapter à la réalité la compensation pour les charges socio-démographiques. L’enjeu était de 37 millions de francs pour Vaud et 58 millions pour Genève. Deux de nos représentants ont voté contre ce projet. Le vote s’est joué à deux voix, alors que certains de nos conseillers nationaux, tant genevois que vaudois, étaient absents.


A quoi l’accord de collaboration baptisé «Métropole lémanique» a-t-il servi jusqu’ici?

La Métropole lémanique est née d’une volonté de tenir un discours commun sur les infrastructures régionales de transport entre autres. Il ne s’agit pas seulement de se rencontrer entre gouvernements, mais d’avoir des échanges fréquents. Je suis en contact quasi quotidien avec mon homologue genevois. Vous ne pouvez pas avancer sans un discours politique fort. La Métropole lémanique est un véritable état d’esprit pour collaborer dans de vastes domaines, comme les infrastructures, la santé et la formation. Il y a parfois de la concurrence entre nous, comme pour accueillir le Human Brain Project qui est parti à Genève. Même dans ce genre de cas, une fois la décision prise, nous nous soutenons l’un l’autre.


Ce slogan politique ne repose sur aucune existence juridique.

Heureusement non. Cela rajouterait une couche institutionnelle inutile au fédéralisme, ce qui compliquerait notre travail. Notre but est de faire entendre notre voix, que notre région représente 15% de la population et 23% de l’impôt fédéral direct (IFD) et que son développement est utile à l’entier du pays. Nous sommes solidaires des autres cantons.


Vous parlez de collaborations et de travail commun des deux Conseils d’Etat. Pourquoi ne suivez-vous pas le même tempo pour l’application de la RIE 3?

Cette analyse est fausse. Notre technique est celle du skieur de fond, qui avance un ski après l’autre. Vaud a instauré le bouclier fiscal, puis mon ancien homologue David Hiller a repris cette idée. De notre côté, nous avons repris l’idée du taux d’impôt sur le bénéfice de 13% – en l’adaptant à 13,8% – une année après que David Hiller l’avait présenté. L’actuel conseiller d’Etat genevois à la tête des Finances Serge Dal Busco nous a rejoints pour défendre l’impôt à la dépense et adapter ce dernier aux nouvelles normes. Si Genève retarde l’application de la RIE 3, c’est parce que le canton doit gérer ses comptes 2015 et son budget 2016 qui s’annoncent difficiles.


Quels seront les gros dossiers de la prochaine législature pour les deux cantons?

Outre la mise en œuvre de l’initiative contre l’immigration de masse, il y a aura les transports, tant le rail que la route. La Loi sur l’aménagement du territoire (LAT) sera également un thème important. Ma collègue Jacqueline de Quattro a raison de se battre pour faire comprendre à l’administration fédérale nos spécificités régionales, qui se caractérisent par un dynamisme économique et démographique supérieur à la moyenne nationale, et pour faire respecter l’esprit de la loi. L’administration a pris beaucoup trop de poids, alors que c’est au politique de commander.

En vous entendant, l’idée d’une fusion des deux cantons, développée par l’ancien conseiller d’Etat Philippe Pidoux, fonctionnerait.

Non, nous sommes à des années-lumière. Une fusion serait un copier-coller jacobin et centralisateur, qui créerait des tensions internes à chaque canton. Le fédéralisme comme nous le pratiquons, c’est le vivre-ensemble, se comprendre et partager une même vision.
Mathieu Signorelli

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