Les livreurs de plats dévorés à la sauce Uber

Livraison à domicilePlusieurs plates-formes en ligne de livraison de repas se sont créées à Genève. Elles exigent de leurs coursiers qu’ils travaillent en «indépendants» et s’évitent ainsi toute cotisation sociale.

Indépendance. «Si j’ai un accident, c’est pour moi», a bien saisi un livreur qui n’est pas assuré contre le chômage, doit déclarer ses revenus à l’AVS et ne cotise pas au 2e pilier.

Indépendance. «Si j’ai un accident, c’est pour moi», a bien saisi un livreur qui n’est pas assuré contre le chômage, doit déclarer ses revenus à l’AVS et ne cotise pas au 2e pilier. Image: Magali Girardin/Tribune de Genève

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Tahar a 20 ans, des études à terminer et besoin de gagner de l’argent. Il pleut quand il arrive sur son vélo, sacoche cubique isolante sur les épaules. «Ce n’est pas le job de ma vie, mais je suis payé pour pédaler, ça me convient.» Il est l’un des livreurs indépendants qui se déploient sur les routes de la ville. Officiellement, il n’a pas d’employeur. Le vélo et le smartphone lui appartiennent. Il ne bénéficie d’aucun contrat de travail ni d’un salaire fixe, mais ses revenus varient selon les livraisons effectuées, les distances parcourues et la vitesse à laquelle il a avalé les kilomètres.

Tahar s’est créé ce statut de livreur indépendant pour répondre à l’appel lancé par les plates-formes en ligne de livraison de repas à domicile. En quelques mois, Eatzer, 2yourdoor ou Deliway sont venus concurrencer Smood, leader genevois fondé en 2013 dans un secteur en pleine expansion. «Nous avons dupliqué un modèle qui cartonne à Paris», explique Nathan Gilson, tout juste diplômé d’une école de commerce et fondateur de Deliway avec son frère. Cet été, des investisseurs ont placé 150 000 francs afin de poursuivre le développement de leur activité à Genève.

Embauchés en trois clics, payés à la course

Genève compte une dizaine de sites de livraison de repas. Une fois la commande passée, la technologie permet au client de suivre le livreur à la trace sur son smartphone. Le tout récent 2yourdoor va même plus loin que les restaurants: sa vingtaine de livreurs se rend chez Coop et Migros pour acheter les cornichons et la mayonnaise de l’internaute qui passe commande.

Sur la plupart de ces plates-formes, on engage des livreurs en continu à l’aide de questionnaires à remplir. «Via ce formulaire, je propose mes services de livreur à l’entreprise. En d’autres termes, je souhaite y travailler en tant qu’indépendant», exige de ses postulants Deliway. Pour son créateur, «le marché fluctue énormément du jour au lendemain. Ce fonctionnement nous permet de gérer le travail des indépendants au jour le jour.» Quant à la plate-forme Eatzer, elle informe au moment du recrutement en ligne qu’il appartient au «runner» de «s’inscrire en tant que professionnel auprès des administrations compétentes». Aujourd’hui, l’entreprise fondée par Sainnah Ben Amer à la fin de 2016 peut compter sur une quinzaine de livreurs qui empochent les frais de livraison, soit environ 9 francs par course.

Indépendants, sans protection

Aucun des entrepreneurs interrogés ne le nie: ce système, c’est celui d’Uber ramené au transport de marchandises. Avec quelques années de retard sur les villes américaines et européennes, Genève n’échappe pas à cette ubérisation qui transforme les relations de travail. Mais à la différence de Paris, Londres ou Berlin, aucun grand groupe international — Deliveroo, Foodora… — ne s’est déployé à Genève. Ici, seuls de petits acteurs se partagent le marché de la livraison de nourriture. En revanche, le modèle économique ne change pas: il contraint les petites mains en charge du «dernier kilomètre» à exercer sous le régime d’indépendant.

Un travail sur appel, en somme, sans s’encombrer de charges sociales pour l’employeur. «Si j’ai un accident, c’est pour moi», a bien saisi Tahar, qui n’est pas assuré contre le chômage, doit déclarer ses revenus à l’AVS et ne cotise pas au 2e pilier.

Mais ces indépendants le sont-ils vraiment? Umberto Bandiera, secrétaire syndical chez Unia, établit des contacts avec les coursiers genevois depuis cet été. «C’est une fausse indépendance, tranche-t-il. Le concept d’autoentrepreneur est une manière de contourner les lois et de privatiser les bénéfices. Or il existe un contrat type pour le secteur du transport de marchandises pour compte de tiers.» Pour le syndicaliste, le modèle économique qui s’impose «propage un faux message selon lequel le chauffeur Uber, la femme de ménage ou le coursier ne sont pas des employés». D’où la difficulté à organiser collectivement la défense de leurs intérêts. «L’idée que les emplois de livreur sont réservés aux étudiants est un mythe. La réalité est bien plus hétéroclite, assure-t-il. Nous sommes aujourd’hui dans une phase de transition. On n’a pas vu arriver ces nouveaux services et nous ne disposons pas d’outils légaux.»

Jouer avec les limites du droit du travail

Pour les spécialistes du droit du travail, les entreprises de cette économie émergente jouent avec les limites. «Ce qui importe pour la qualification juridique de la relation contractuelle entre les parties, c’est la réalité concrète de cette relation et non pas la terminologie utilisée dans le contrat», introduit Me Christian Bruchez. A la vue des conditions d’engagement de certaines de ces plates-formes de livraison, «l’exclusion du contrat de travail apparaît abusive, car il semble exister un réel rapport de dépendance et de subordination entre le livreur et la société qui recourt à ses services». Sa consœur Stéphanie Fuld, également experte dans le droit du travail, découvre la précarité de ces conditions et appuie sur le fait qu’un indépendant, pour être considéré comme tel, «doit pouvoir refuser une mission et travailler pour d’autres clients».

Pour l’heure, aucune revendication émanant des coursiers genevois ne s’est fait entendre. Mais la semaine dernière, à Berne, les indépendants au service de No Time (400 coursiers) se sont rassemblés pour revendiquer une révision de leurs conditions de travail. Ceci alors que les milliers de livreurs à vélo français de Deliveroo viennent d’obtenir une couverture en cas d’accident du travail.

Dans tous les cas, la question de la vraie ou fausse indépendance s’avère centrale. En Suisse, la Suva est mandatée par l’Office fédéral des assurances sociales pour déterminer – dans les domaines qu’elle couvre – si un travailleur est indépendant ou non. «Ces plates-formes en ligne ont changé la donne; Uber a fait des émules», constate Jean-Luc Alt, porte-parole de la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents. Si la Suva a estimé en janvier qu’Uber est un employeur et doit, de ce fait, payer des cotisations sociales (une décision des tribunaux est attendue), elle n’a jamais eu à se pencher sur le cas d’un livreur. Sans doute peut-elle s’y préparer.

Créé: 19.09.2017, 17h54

«Dans trois ans, la moitié des repas sera livrée»

Tout a commencé avec les pizzas. Puis, en quelques années, tous les types de restaurateurs se sont mis à livrer des repas. La tendance n’a pas échappé à Laurent Terlinchamp, président de la Société des cafetiers et restaurateurs de Genève. «Nous vivons une période de mutation, il n’y a aucune raison que la restauration y échappe», dit-il. Ni les chercheurs en économie ni l’organe qu’il préside ne disposent de chiffres sur le poids de la livraison chez les restaurateurs genevois, mais le représentant de la branche parie que «dans trois ans, la moitié de ce qui sera mangé à Genève aura été livrée». Quel restaurateur peut s’en passer aujourd’hui? «Ceux qui servent des spécialités incontournables», répond Laurent Terlinchamp. En tant que président de la faîtière, l’homme se félicite que «l’offre se diversifie, que les professionnels soient en phase avec les besoins de la clientèle». En revanche, il doute que le système actuel – les restaurateurs versent une commission de 20 à 30% sur les plats qu’ils préparent au service de livraison – soit pérenne. «Pour l’heure, ils acceptent avec l’objectif de dynamiser leur activité et se faire connaître. Mais les tarifs sont souvent en dessous de ce qu’ils devraient être, explique-t-il. A trop jouer sur les prix, on discrédite la profession. Il va falloir être attentif aux dérives.»
Quant aux plates-formes en ligne de livraison de repas, elles se divisent en trois catégories: celles qui référencent des restaurants disposant de leurs propres livreurs, celles qui engagent et envoient leurs coursiers pour effectuer les livraisons, et, enfin, celles qui proposent leurs propres plats livrés. Là encore, le système devrait rapidement changer, présage Laurent Terlinchamp. «Soit un gros acteur international de la livraison va s’implanter, soit un petit d’aujourd’hui va manger les autres et devenir grand.» L.D.S.

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