Les libraires ont recours au système D

Fermeture obligatoireLa demande du public en livres est forte. Certaines enseignes font de la vente en ligne et offrent la livraison à pied ou à vélo.

Claire Renaud, de la librairie Atmosphère, sert ses clients à pied.

Claire Renaud, de la librairie Atmosphère, sert ses clients à pied. Image: LUCIEN FORTUNATI

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Nos mouvements restreints redonnent du sel à une pratique routinière: purger la boîte aux lettres. On met le nez hors de chez soi pour quelques pas, le clapet s’ouvre et là, surprise! Des factures, parfois de la publicité, rarement un billet doux ou une carte postale (qui voyage encore?), le journal (merci!) et, depuis quelques jours, des livres.

Emballés avec délicatesse, les ouvrages commandés en ligne ou par téléphone sont, à dater du mardi 17 mars – jour de la fermeture obligatoire de tous les commerces jugés sans absolue nécessité –, livrés par de nombreux libraires genevois, à dos d’homme pourrait-on dire. «Dans mon quartier, 1205 Genève, je fais la tournée des immeubles à pied et dépose les paquets, avec un bulletin de versement, dans la boîte à lait», annonce en toute simplicité Claire Renaud, qui tient Atmosphère, 1, rue Saint-Léger (www.blogatmosphere.ch ou 078 627 52 19). Si elle devait être débordée, la libraire pourrait trouver de l’aide auprès de ses proches.

«Contact avec personne»

Au Vent des Routes, enseigne de voyages et plus encore de la rue des Bains (alain@vdr.ch et philippe@vdr.ch), on délivre à vélo ouvrages, guides et cartes. «Lundi dernier, Philippe Chabloz et moi, on s’est dit: qu’est-ce qu’on peut faire pour garder le contact avec nos clients? On présente un livre par jour sur Facebook, on a une newsletter… Et puisque nous pouvons encore commander des ouvrages chez Zoé, Servidis et à l’Office du livre de Fribourg (OLF), nos principaux distributeurs, et nous faire livrer par un camionneur, nous proposons ce système de commandes et effectuons le service nous-mêmes, avec nos vélos électriques», résume Alain Rodari, au retour d’un trajet commercial pour deux clients. «Mais pas d’inquiétude, précise-t-il, nous posons les paquets dans la boîte: aucun contact avec personne!»

Alexandre Dimitrijevic, de Delphica, effectue ses livraison à vélo. Image: DELPHICA

Même dispositif à la force du mollet chez Delphica, au boulevard Georges-Favon (delphica@bluewin.ch et 078 708 67 86), où Alexandre Dimitrijevic assure les transports. Il a démarré sa carrière de coursier vendredi. «Ce sont mes premières livraisons. Les avantages? On obtient les livres dont on a envie très vite et sans frais de port, contrairement à La Poste», sourit-il derrière son masque.

Pour stimuler l’appétit des lecteurs, il anime avec allégresse le compte Facebook et la page Instagram de la librairie depuis le début de la semaine, avec des vidéos faites «à l’arrache», comme il dit, dans sa cuisine ou dans la librairie, conseillant «Les intermittences de la mort» de José Saramago ou «La Nuit», un essai du philosophe français Michaël Foessel, et animant un club de lecture en visioconférence autour de «L’Alchimiste» de Paolo Coelho.

Bicyclette et carriole, Laurence Gudin en a l’habitude. L’éditrice à la tête de La Baconnière convoie souvent ainsi les ouvrages dont elle a la charge. Samedi, sentant venir l’ordre de fermer boutique, elle a envoyé un mail aux libraires genevois de sa connaissance, leur offrant généreusement de délivrer chez leurs clients, deux matinées par semaine, les livres commandés. «Beaucoup m’ont répondu, m’ont remerciée, mais je n’ai pas encore eu de livraisons à faire», constatait-elle jeudi.

Dicker dort dans la réserve

C’est en scooter que Jacques Bonzon, propriétaire de Little Nemo, rue Saint-Victor à Carouge, spécialisé dans la bande dessinée (littlenemo.carouge@gmail.com et 079 478 64), sert ses fidèles clients. «J’ai reçu une grosse commande par transporteur privé cette semaine, alors mercredi matin, je me suis mis à la vente en ligne. J’ai déjà sept BD en commande: ça va me payer le petit-déjeuner!»

L’optimiste a profité de ses loisirs forcés pour lister, avec son employée à 40%, les 600 titres qu’il possède en stock et les 200 œuvres d’art en magasin. Car Little Nemo tient aussi lieu de galerie et là encore, le patron sert à domicile. «Prochaine étape, on photographie toutes les couvertures et les tableaux, puis on insérera un descriptif de chaque titre.»

La Poste, malgré les frais de port, reste néanmoins la solution adoptée par la plupart des professionnels du livre. «Il y a un formulaire de commande sur notre site, on peut aussi nous envoyer un mail. Pas de problème. Mais nous sommes obligés de facturer le port, sans quoi nous ne gagnons rien», souligne un membre du collectif qui gère la Librairie du Boulevard, à la rue de Carouge (info@librairieduboulevard.ch).

Atmosphère, par contre, essaie d’offrir ce service gracieusement à ses clients. Claire Renaud n’a pourtant pas de lendemains qui chantent à l’agenda: les 500 exemplaires du nouveau roman de Joël Dicker, «L’Énigme de la chambre 622», qu’elle a commandés dorment dans sa réserve. La séance de dédicace dont l’auteur genevois lui avait réservé la primeur, mardi 17, pour la sortie du livre, a bien sûr été annulée, tout comme la mise en vente de l’ouvrage, reportée sine die.


Débordé, Payot se voit contraint de fermer son site

On l’aura compris, les libraires genevois ne se laissent pas abattre. À l’instar de Jean Romain, ils considèrent le livre comme un produit de première nécessité et leurs échoppes comme «des lieux essentiels à la culture». Le député PLR a en effet interpellé Mauro Poggia et Pierre Maudet: «Dans une situation économique compliquée comme la nôtre, qu’est-ce qui, sous condition, interdit l’ouverture des librairies?» Et Jean Romain de souligner qu’il est facile, pour ce type de commerce, de «filtrer les entrées pour éviter la cohue».

Un produit de première nécessité? Pascal Vandenberghe, directeur et actionnaire majoritaire de Payot, est largement d’accord: «Nous avons vécu une ruée phénoménale lundi 16 mars, juste avant la fermeture, avec des ventes trois à quatre fois supérieures à la norme. Les gens se comportaient mal, jamais on n’aurait imaginé que l’effet serait aussi massif! Soyons clairs, nous avons été débordés.» Le secteur parascolaire a subi les assauts les plus virulents, on comprend bien pourquoi, mais la littérature s’est vue aussi très courtisée.

Dans son apostrophe au Conseil d’État genevois, Jean Romain relève: «La fermeture des librairies indépendantes, alors que le site Amazon a obligé ses employés à travailler, place le domaine du livre dans une situation de concurrence déloyale.» Le nom est lâché: Amazon… Si de très nombreux libraires se rabattent sur la vente en ligne, c’est «pour garder le contact avec leurs clients», nous a-t-on répondu partout. Comprenez: un lecteur qui commande une fois sur la plateforme du géant américain ne revient plus à son commerce de quartier.

Fort de cette certitude, Pascal Vandenberghe déployait mercredi dernier dans l’urgence une stratégie musclée de vente en ligne et prévoyait d’écouler jusqu’à 3000 «paniers» (des ensembles de commandes) par jour – au lieu des 500 en moyenne enregistrés sur payot.ch. «La gratuité des envois postaux est garantie chez nous depuis dix ans», précisait-il.

Mais voilà que vendredi à 16 heures, Pascal Vandenberghe jetait l’éponge. Dans un communiqué, il annonçait: «En raison du Covid-19 […], la vente en ligne sur notre site payot.ch est temporairement suspendue.» Raisons invoquées: trop de commandes, trop de gens à faire travailler ensemble sur les 2000 m2 du magasin lausannois de la place Pépinet, garanties sanitaires insuffisantes.

Ce n’est pas tout: «Par ailleurs, ajoute le patron de Payot, nos fournisseurs – éditeurs, diffuseurs et distributeurs – diminuent ou cessent temporairement leur activité, ce qui rend le réassortiment des livres impossible, et La Poste suisse est complètement engorgée. Nous ne sommes plus en mesure d’offrir à nos clients le niveau de service auquel ils sont habitués et que nous leur devons.» Il précise toutefois que les commandes enregistrées jusqu’à 18 heures jeudi seront traitées dans les prochains jours.

«L’économie du livre est à flux tendu. Selon moi, personne ne peut supporter un tel choc», déclarait jeudi Caroline Coutau, pilote des Éditions Zoé. Les éditeurs, en effet, ne sont pas mieux lotis que les libraires, qui règlent leurs factures deux ou trois mois après que l’éditeur leur a expédié les ouvrages. Quant à la concurrence d’Amazon pour les libraires genevois, Caroline Coutau souligne à quel point le mastodonte est engorgé en ce moment. «Le livre n’est clairement pas sa priorité, c’est la parapharmacie.»

Autant commander local, recevoir rapidement l’ouvrage convoité et s’offrir le petit plaisir de guetter son arrivée, à pied, à vélo, en scooter ou par La Poste, dans sa boîte aux lettres.

Créé: 22.03.2020, 18h04

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