Pourquoi le Léman Express est à la peine

Chemins de ferLa phase de rodage soulève des écueils qu’un groupe de travail doit résoudre. Le lancement complet du réseau est poussif. Paroles de cheminots sur le terrain.

Une rame suisse (à g.) et une française se font face lors de l’inauguration, le 12 décembre.

Une rame suisse (à g.) et une française se font face lors de l’inauguration, le 12 décembre. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Difficultés lors de la préparation du train» ou «perturbations d’exploitation». Tels sont quelques-uns des motifs invoqués par les haut-parleurs des gares du CEVA pour motiver les retards et annulations de trains, ou leur circulation en compositions raccourcies et bondées, qui ont continué à semer la zizanie en début de semaine sur les lignes du Léman Express. Sur les réseaux sociaux, les sobriquets fleurissent: «Léman Suppress» ou «Léman Stress». Deux pétitions fédèrent les mécontents.


Lire aussi l'éditorial: Exigeons l’excellence ferroviaire


Après une mise en service qui n’a eu lieu que partiellement à la date prévue du 15 décembre en raison du mouvement de grève en France, c’est dans la douleur que se déroule le déploiement intégral du nouveau service sur les lignes haut-savoyardes au-delà d’Annemasse, avec des relations directes de Genève à Évian qui ont démarré le 16 janvier, puis vers Annecy et Saint-Gervais le 22 janvier.

«La grève a plutôt aidé car elle a permis de passer un premier mois sans trop de problèmes, commente un cheminot suisse, sous couvert d’anonymat. Jusqu’à la mi-janvier, tout allait plutôt bien, mis à part des couacs lors du changement de voltage à l’entrée d’Annemasse: nos rames Flirt n’aiment pas du tout. Mais depuis lors, ça coince matin et soir.»

Rodage retardé

Le réseau se teste enfin dans ses dimensions totales. Des répétitions générales auraient dû se tenir les deux derniers samedis de novembre, mais les premiers mouvements sociaux en France ont amputé ces marches à blanc. Même rétrécies, elles se sont mal passées, selon notre témoin. Le gros mois de grève aurait ensuite cassé l’élan. C’est donc en ce moment que le Léman Express vit sa véritable période de rodage, sans avoir pu mettre à profit la relative accalmie des Fêtes pour essuyer les plâtres.

Les cheminots français, dont certains s’étaient déjà plaints de formations insuffisantes car menées au pas de charge, ont largement eu le temps d’oublier ce qu’ils avaient pu assimiler. Pour rappel, des rames tant suisses (23 modèles Flirt de Stadler) que françaises (17 Regiolis d’Alstom) roulent sur le réseau, les dernières n’y circulant régulièrement que depuis le déploiement intégral. Les personnels des deux pays sont appelés à se relayer aux manettes des deux types d’engins, chacun restant toutefois sur son territoire puisque les cheminots des CFF et de la SNCF se transmettent les commandes à Annemasse. Les deux trains sont réputés très différents. Si un pilote haut-savoyard a un souci avec une automotrice helvétique, il dispose d’un numéro d’aide à Berne, qui lui permettra de s’initier aux joies du français fédéral.

Pagaille à Annemasse

Dans le détail, qu’est-ce qui coince? Avec le Léman Express, la Haute-Savoie voit passer 240 trains par jour au lieu de 70 auparavant. «Jusqu’ici provinciale, la gare d’Annemasse se retrouve avec un flot ininterrompu de trains que le personnel n’arrive tout simplement pas à gérer, poursuit le conducteur CFF. Alors qu’en Suisse, chaque relation se voit attribuer une voie qui reste identique sauf exception, on dirait que les Français tirent un numéro au sort pour chaque train!» Pour ne rien arranger, les communications sont compliquées. «Notre réseau GSM-R (ndlr: téléphonie portable spécifique au rail) ne passe pas à Annemasse et cela prend du temps de basculer sur son équivalent européen, poursuit l’Helvète. On se retrouve dans des situations ubuesques, sans savoir qui est sur quel réseau.»

Un pilote français confirme: «Au PGRA (ndlr: poste de commandement à grand rayon d’action) d’Annemasse, ça semble très compliqué, sans qu’on ne comprenne vraiment pourquoi.»

Fossé interculturel

Les deux hommes concordent sur le fait que les deux pays ont des pratiques ferroviaires différentes, qui se concilient mal. «Que le lancement, le recrutement et la formation aient été moins bien préparés chez nous en France n’explique pas tout, enchaîne le Haut-Savoyard. Il y a un choc de cultures. Les Suisses ont tendance à supprimer un convoi s’il a dix minutes de retard, alors que nous le ferions rouler coûte que coûte. Et ils font de la rétention d’informations, refusant – Dieu sait pourquoi – de livrer le numéro de leurs rames Flirt, ce qui peut mener à des suppressions en France.» «En Suisse, on a une conception de type métro, où tout est cadencé, commente l’autre. La régularité importe moins aux Français, qui cultivent en revanche des procédures très lourdes avec lesquelles la moindre étape ratée peut mener à supprimer un train. Mais tout ceci pourra se régler en prenant des habitudes.»

Du côté de la CGT, on ajoute que le mouvement résiduel de grève joue encore un rôle, «même s’il y a beaucoup moins de grévistes après cinquante-cinq jours», concède Pascal Arnould, délégué. Et de conclure: «Nous étions fiers du projet Léman Express, mais il a été monté à la va-vite, au rabais. Et le réseau haut-savoyard est entièrement à voie unique, ce qui compromet sa robustesse.»

Experts au front

Et côté suisse, rien d’autre à redire? Notre cheminot mentionne la nécessité de former encore des dizaines de conducteurs du dépôt de Genève. «Nous ne sommes qu’une centaine sur 170 ou 180 à être formés pour aller à Annemasse et recevons parfois nos tours de service hors délai.»

En haut lieu, on met en avant une priorité: ne pas rejeter la responsabilité des problèmes sur un pays ou l’autre. Le but est de les résoudre ensemble. Selon nos informations, Lémanis (la société franco-suisse qui coordonne le réseau) vient de mettre sur pied une task force incluant les deux opérateurs. Elle aurait déjà réglé des soucis procéduraux relatifs au franchissement de la frontière et générateurs de suppressions de trains. Mais on s’attend à des semaines d’efforts supplémentaires pour stabiliser le réseau.

Créé: 30.01.2020, 06h43

Contrôle douanier sans quitter la Suisse

La situation irrite Denis chaque matin ou presque. Usager de la ligne 5 du Léman Express (La Plaine-Cornavin), cet habitant de la Champagne subit un contrôle douanier quotidien en débarquant à Genève, alors qu’il n’a pas quitté le sol helvétique. En effet, son train accoste sur le quai «français» de la gare (voies 7 et 8). Le flot de passagers doit se faufiler dans l’unique et étroit couloir de sortie, sous l’œil des gabelous. «Parfois, un collégien à capuche se fait contrôler, raconte le passager. L’autre matin, je me suis attardé sur le quai en raison d’un coup de fil et j’ai failli y rester enfermé car la douane verrouillait sa porte.» Au-delà de la gêne, Denis voit là un «problème de territorialité».

Qu’en disent les CFF? La chose n’est pas nouvelle. Depuis neuf ans, l’opérateur utilise parfois les voies «suisses» pour des trains français ou l’inverse. Pas idéale, l’astuce a le mérite de pallier la saturation de Cornavin et d’accueillir plus de trains en heure de pointe. De plus, la brève voie 5, ce cul-de-sac qui est le port d’attache usuel de la ligne du Mandement, mesure moins de cent mètres. Or, depuis décembre, certains services de la ligne 5 se font avec deux rames accouplées, des convois totalisant près de 150 mètres, qui permettent de faire face à l’affluence et dont l’utilisation a été rendue possible par l’allongement des quais des haltes de la ligne.

Comment s’explique la présence d’une douane en cette gare frontalière de deux pays membres de l’Espace Schengen? Le Conseil d’État avait prôné, en vain, sa suppression en 2009. L’Administration fédérale des douanes (AFD) rappelle que Schengen n’équivaut pas à une union douanière: le transport de marchandises reste surveillé. Les agents en poste ont pour consigne de faciliter le passage des usagers. À une réserve près, que souligne la porte-parole de l’AFD, Donatella Del Vecchio: «Quelquefois, il peut y avoir un mélange de flux de voyageurs car sur la voie voisine, un train en provenance de la France arrive à une période similaire.»

Articles en relation

Le Léman Express exaspère ses usagers

Mobilité Les retards et suppressions de train ainsi que les convois trop courts agacent. Une pétition est lancée. Plus...

Le Léman Express enfin complet est promis pour mercredi

Mobilité Pénalisée par la grève et des maux de jeunesse, la nouvelle desserte n’en est pas moins déjà encourageante. Plus...

La CGN promet de remplacer la voiture pour les pendulaires

Lac Léman De nouveaux bateaux circuleront entre les deux rives du lac dès 2022. Plus écologiques, confortables, ils seront construits par une entreprise suisse et assemblés à Ouchy. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Menacé par des explosifs, le village de Mitholz sera évacué dix ans
Plus...