Un référendum menace la Cité de la musique

Quartier des NationsL’équipement qui devrait voir le jour en 2024 trace sa route entre inquiétudes budgétaires, opposition de deux associations et soutiens politiques.

Un rendu virtuel du projet conçu par les architectes Pierre-Alain Dupraz et Gonçalo Byrne.

Un rendu virtuel du projet conçu par les architectes Pierre-Alain Dupraz et Gonçalo Byrne. Image: IMAGES ARCHIGRAPHIE

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En octobre 2017, ce fut une déflagration. Perchés dans les hauteurs de la Tour de la RTS, les initiateurs de la Cité de la musique réunis en fondation, dévoilaient à la presse les contours d’un équipement imposant et ambitieux, situé au dessus de la place des Nations. Entre ses murs vitrés, on y découvrait les espaces destinés à la Haute École de musique (HEM) et ceux de plusieurs salles de concert de tailles variées. La présentation parachevait ainsi un concours international auxquels ont participé dix-sept bureaux de renom. Depuis, les annonces ont laissé la place à un travail de l’ombre, minutieux et invisible aux yeux du public.

Qu’en est-il aujourd’hui de ce projet qui pourrait changer le paysage culturel genevois? Sur le front du bâti, le groupe Résonance, qui réunit les architectes lauréats du concours – le Suisse établi à Genève Pierre-Alain Dupraz et le Portugais Gonçalo Byrne – ajuste et creuse les idées esquissées sur les premiers plans et dans les maquettes. Sur d’autres fronts, financiers, la Fondation pour la cité de la musique (FMCG) cherche à boucler le budget et chasse toujours les donateurs potentiels.

Trois salles au lieu de quatre

Actif dans ce double mouvement, le président de la fondation et avocat d’affaire Bruno Mégevand nous a reçus dans son cabinet pour un état des lieux qui affiche des avancées réjouissantes et des zones d’ombre inquiétantes. «Pendant dix-huit mois, les architectes ont œuvré avec les représentants de l’Orchestre de la Suisse romande et de la HEM pour définir les besoins et les traduire dans des plans détaillés, relève l’avocat. En janvier dernier, nous avons ainsi franchi une première étape importante en avançant de manière substantielle sur ce terrain.» Ce premier bond a comporté un ajustement de taille: aux côtés de la salle philharmonique, qui accueillera environ 1700 spectateurs, on ne comptera désormais que deux autres espaces scéniques plus petits, au lieu des trois prévus au départ. Ceux destinés aux récitals et à l’art lyrique se retrouvant fusionnés dans une salle pouvant accueillir 500 personnes. La blackbox demeure, quant à elle, toujours présente dans le projet.

Le calendrier de l’élaboration fine du projet, menée en compagnie de la délégation de maîtrise d’ouvrage, fait dire à Bruno Mégevand que le timing est pour l’heure respecté. «Nous espérons pouvoir ouvrir les lieux en septembre 2024.» Encore faudra-t-il éviter les écueils qui s’annoncent et relever quelques défis restés encore ouverts. Premiers parmi tous, celui du bouclement du budget nécessaire pour ériger l’ouvrage.

Sur ce plan, la FMCG a certes fait un pas de géant en attirant d’entrée de jeu le soutien massif d’une fondation genevoise qui désire garder l’anonymat. À elle seule, cette entité apporte dans les caisses 209 millions de francs. Un don qui a permis notamment de signer un accord avec l’ONU – propriétaire de la parcelle où s’implantera la Cité de la musique – pour obtenir un droit de superficie durant nonante ans. Coût de l’opération: 25,6 millions de francs. Mais l’enveloppe finale de 300 millions nécessaire pour mener à terme l’aventure n’est toujours pas entièrement entre les mains de la fondation. Loin s’en faut. Celle-ci entend se tourner désormais vers la Confédération pour obtenir les aides relatives à l’implantation de la HEM, qui est partie intégrante du réseau HES-SO et concernée en cela par les mesures fédérales d’aide. Ici, les promoteurs escomptent réunir environ 40 millions de francs. Le restant, soit environ 50 millions, est couvert en partie seulement par des promesses de dons d’une vingtaine d’entités, entre mécènes et sponsors. Avec ces contributions, la fondation pense pouvoir atteindre 280 millions. Il manque donc 20 millions pour boucler le budget. «Je suis convaincu que nous trouverons le montant qu’il nous faut», rebondit Bruno Mégevand.

Il y a enfin, sur ce terrain financier, la question de la couverture des frais de fonctionnement de la Cité. Pour Bruno Mégevand, pas de doutes là-dessus: «Sans le soutien des collectivités publiques, il nous serait sans doute difficile de faire tourner la machine.» Le Canton semble avoir déjà pris en considération cet état de faits et se propose, par la voix du magistrat Thierry Apothéloz, de garder la main sur le futur équipement. Comment? En subventionnant en partie les coûts de ses activités et de son entretien (lire ci-contre). L’envergure de cette intervention est à discuter. Elle dépendra grandement du projet culturel qu’on voudra développer sur les scènes et ailleurs dans le bâtiment. «Nous avons produit un document qui concerne précisément les aspects liés aux contenus, note Bruno Mégevand. Nous l’avons ensuite envoyé à huit experts mondiaux actifs dans le domaine, afin qu’ils donnent leurs avis. Dans la foulée, lorsque les décisions seront prises, nous établirons une expertise pour savoir ce que coûteront les orientations retenues.»

La végétation en question

En dernier lieu, pour que le projet aboutisse, la fondation devra faire face aux positions antagonistes de deux associations: Contre l’enlaidissement de Genève et Action patrimoine vivant (lire ci-dessous). Opposés à la démolition d’une villa et des arbres environnants, sis sur la parcelle concernée, ces deux acteurs lanceront sans doute un référendum Un scénario auquel Bruno Mégevand semble désormais résigné: «Nous avons pris des mesures concrètes qui répondent aux remarques des associations. Sur la question des arbres, par exemple, nous savons que le bilan entre ceux qui seront abattus et ceux plantés est largement positif. Mais il est clair que si les opposants ont gain de cause, je lâcherai l’affaire et je partirai faire de la cueillette de champignons.»


Le Canton financerait son fonctionnement

Un des dossiers brûlants qui occupent aujourd’hui la Fondation pour la Cité de la musique (FMCG) porte sur le financement du fonctionnement de la structure en devenir. Comment couvrir les frais d’entretien de ce bâti imposant? Où trouver les ressources pour répondre aux coûts de sa logistique et de son matériel? Chiffrés provisoirement à plus de trois millions de francs par an, ces besoins – et les interrogations qu’ils génèrent – trouveront peut-être une solution solide auprès de l’État de Genève. Et plus précisément du côté du Département de la cohésion sociale (DCS), que dirige le magistrat Thierry Apothéloz. Lors d’un entretien, celui-ci nous a annoncé sa volonté de prendre la main dans ce dossier. «J’ai présenté au Conseil d’État mon intention de rendre cette structure cantonale. Cela me paraît d’autant plus logique que l’équipement abritera deux institutions, la Haute École de musique et l’Orchestre de la Suisse romande, que le Canton subventionne respectivement de manière intégrale et partielle.»

Cette volonté s’inscrit dans l’avant-projet de message culturel que le magistrat met en consultation. Comment se traduira-t-elle concrètement, sur le plan financier? Rien, pour l’heure, n’a été quantifié ni chiffré avec précision: «Nous attendons le rapport définitif de la FMCG pour ensuite en discuter le contenu et nous prononcer sur les montants, note Thierry Apothéloz. Il est cependant clair que la subvention devrait être pérenne. Elle devra financer une structure que je souhaite populaire, ouverte aux citoyens et aux différents styles de musique. Je pense que l’expérience de la Cité de la musique de Paris est en ce sens un exemple inspirant.»

Reste à convaincre le Conseil d’État, puis le Grand Conseil, de mettre la main au portefeuille. «Ce ne sera pas facile, conclut l’élu socialiste. Je m’attends à devoir mener quelques batailles. Mais j’estime que la valeur architecturale et culturelle du projet parviendra à convaincre une majorité de mes collègues. Au fond, c’est une très belle aventure qui se profile devant nous.»

R.Z.


Des affectations à revoir

L’avènement de la Cité de la musique va générer, par effet domino, un remodelage des affectations des salles de concert à Genève. Ce sera le cas principalement de celles destinées à la musique classique et à la création contemporaine. Le pivot de ce mouvement sera localisé au Victoria Hall, appartenant à la Ville, où l’Orchestre de la Suisse romande (OSR) a ses quartiers historiques. La salle est occupée à hauteur de 30 à 40% du temps pour des concerts, des répétitions et des enregistrements discographiques. Le vide que va générer le départ de l’OSR bénéficiera aux nombreuses autres entités musicales du canton.

Le magistrat Sami Kanaan, chargé de la Culture et du Sport à la Ville, garde un lien avec les initiateurs de la Cité de la musique «pour faire en sorte de positionner au mieux le projet. Quant au Victoria Hall, j’estime qu’il doit continuer à répondre aux différents besoins et intérêts, dit-il. À l’avenir, il faudra réaccorder nos violons, rencontrer les différents acteurs du paysage musical pour redéfinir les affectations et les tarifs de location de la salle. L’offre musicale du Victoria Hall doit être complémentaire de celle de la Cité de la musique.»

R.Z.

Créé: 27.06.2019, 19h37

Le référendum menace

C’est une maison de maître érigée dans les années 1880
par l’architecte Jean Franel, sise au cœur d’un petit parc habité d’arbres centenaires. La Villa Les Feuillantines et la végétation qui l’entoure pourraient former la bombe à retardement redoutée par les initiateurs du projet de la Cité de la musique. Car les plans du nouvel équipement prévoient la démolition de la demeure et l’abattement des arbres environnants. L’opération a suscité très vite, en 2017 déjà, la vive réaction d’associations actives dans la préservation du patrimoine. C’est le cas de Contre l’enlaidissement de Genève.

Figure de proue de ce collectif, l’historienne de l’art Leïla El-Wakil estime que ce projet relève, une fois encore, du fait accompli. «Nous avons proposé très tôt d’intégrer la villa dans le nouveau projet, mais nous n’avons pas été entendus. Nous sommes convaincus qu’avec ses lignes remarquables, son dispositif rare, fait notamment de loges pour les gardiens, la maison mériterait d’être préservée.»

Les tentatives administratives pour la sauver n’ont pas manqué: Action patrimoine vivant (APV) a fait la demande de classement auprès de la Commission des monuments, de la nature et des sites. Une étude sur la question a dès lors été diligentée, et elle a abouti à un verdict peu favorable aux associations: la villa a été qualifiée d’«intéressante», non pas d’«exceptionnelle» comme souhaité. Voilà qui ouvre en principe la voie à sa démolition. «Nos interventions sont d’autant plus difficiles à mener que la parcelle en question appartient à l’ONU, explique Erica Deuber-Ziegler, de l’APV. Son extraterritorialité réduit notre rayon d’action. Je relève que l’organisation internationale, dont on connaît le besoin pressant de liquidités, réalise une importante opération financière en signant un bail avec la Fondation de la Cité de la musique, sur le dos d’une portion du patrimoine genevois.»

Le fin mot de l’affaire reviendra probablement
au peuple. Leïla El-Wakil annonce déjà la bataille, avec le lancement d’un référendum dès que le permis de démolition sera octroyé. 4400 signatures suffiraient alors pour tout suspendre.

R.Z.

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