Le MEG va-t-il restituer ses deux crânes peints?

DébatLa conservatrice du département Océanie rentre d’Australie, où elle a engagé un processus d’information qui conduira, peut-être, au retour des restes humains.

Roberta Colombo Dougoud, conservatrice responsable du département Océanie, se tient devant les objets de l’île de Milingimbi montrés au MEG dans l'exposition permanente.

Roberta Colombo Dougoud, conservatrice responsable du département Océanie, se tient devant les objets de l’île de Milingimbi montrés au MEG dans l'exposition permanente. Image: GEORGES CABRERA

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Le buste de Nefertiti reverra-t-il le Nil un jour? Les frises du Parthénon seront-elles exposées au musée de l’Acropole à Athènes? Sur la liste des sujets épineux lorsqu’on aborde la restitution des objets d’art et d’histoire à leur culture d’origine, ces deux cas se partagent la tête avec les biens spoliés aux juifs durant la Seconde Guerre mondiale et, dans la sphère ethnologique, les restes humains.

Le MEG (Musée d’ethnographie de Genève) possède deux crânes aborigènes décorés, qui ont fait voyager tout récemment la conservatrice responsable du département Océanie. Roberta Colombo Dougoud rentre d’Australie, où elle s’est rendue sur l’île de Milingimbi, à quelques battements d’ailes de Darwin.

Devenue, au fil des années depuis sa fondation par des méthodistes en 1923, une des missions les plus peuplées de la région avec ses 1000 âmes, Milingimbi est aussi un centre de production d’objets d’art important. Est-il à l’origine de l’ornementation des têtes que possède le MEG? C’est pour le savoir que l’ethnologue a fait le déplacement.

Collecte d'informations

«Notre musée détient une soixantaine de pièces qui pourraient provenir de Milingimbi. Trente-trois en sont originaires de façon certaine, affirme Roberta Colombo Dougoud. Concernant les crânes peints, il y a un doute. Pour être franche, je ne sais pas comment ils sont arrivés chez nous. Maurice Bastian (ndlr, un Suisse qui a offert au MEG plus de 400 objets collectés lors de ses voyages en Australie) les a obtenus à Melbourne et les a envoyés à Genève en 1956, sans respecter toutes les lois, il faut bien le dire. Il s’agissait de restes humains donc c’était, à l’époque déjà, très chargé.»

Un ambitieux projet de récolte d’informations a démarré, centré sur Milingimbi: recenser tous les objets se trouvant dans 52 institutions du monde entier, vendus dès les années 20 par un missionnaire, le Père Webb, et ses successeurs. «Cet homme d’Église un peu illuminé était très favorable à la production artistique sur l’île. Il a œuvré comme médiateur entre les artistes et les musées qui souhaitaient collectionner des pièces - pour autant bien sûr que celles-ci soient conformes au christianisme», commente la spécialiste.

Fascination morbide

Webb jouait les marchands, comme cela se faisait beaucoup dans le Pacifique. Son commerce ramenait de l’argent aux producteurs locaux. Le niveau étant excellent - celui des écorces peintes et des sculptures notamment - on a vite considéré les gens de Milingimbi comme des artistes plus que comme des artisans.

«Webb vendait aussi parfois des crânes, que des gens lui avaient confiés pour les remettre à la famille du défunt, constate Roberta Colombo Dougoud. C’est le cas d’une tête qui se trouve à Bâle, où l’on est dans le même processus de possible restitution qu’à Genève. La fascination un peu morbide pour les restes humains des populations dites primitives rendait, en ce temps-là, le marché important.»

Les têtes de deux femmes

Les deux crânes du MEG ont été récemment examinés par une paléoanthropologue de l’Université de Genève, qui a collecté une foule d’indications utiles: «Il s’agit de deux femmes, l’une décédée au lendemain de l’adolescence, l’autre âgée de 20 ans environ au moment de sa mort, énumère la spécialiste. Une tête porte la trace d’une tumeur, l’autre d’une fracture. J’ai remis ces informations importantes aux gens de Milingimbi. Il s’agit maintenant de déterminer à quel clan ces deux personnes appartenaient, afin que leurs restes puissent être éventuellement réclamés. En effet, seul le clan concerné verra un intérêt à récupérer ces ossements.»

Les crânes étaient peints des années après l’inhumation du corps et traditionnellement décorés selon les symboles de la tribu. Celle-ci transportait les dépouilles durant deux ou trois ans, avant de les enterrer ou de les placer dans une grotte. «Il arrivait que le clan confie un crâne à un missionnaire en lui disant: si tu vas là-bas, ramène-le à sa tribu. Pour les aborigènes, relève l’ethnologue, il est très important que les défunts rejoignent le cycle de la nature. Si nous rendons ces têtes, il est bien possible qu’elles soient enterrées.»

Soin et respect

Pour l’heure, le MEG, comme de nombreux musées dans le monde, vit à l’ère de la restitution numérique. Informations et photos ont été fournies par Roberta Colombo Dougoud lors de son récent voyage, «ce qui a grandement rassuré la communauté: ces restes humains sont traités à Genève avec soin et respect». Ils ne sont pas exposés. Dans de nombreuses communautés en effet, aborigènes notamment, il existe des pièces sacrées et secrètes qui ne doivent pas être vues par tous. C’est le cas des dépouilles.

Le déplacement de l’ethnologue en Australie a été très profitable: aux toutes dernières nouvelles, il semblerait que ces deux crânes n’appartiennent pas à Milingimbi, mais à un clan qui réside non loin de l’île, sur le continent, à Malingrida: «Je m’y suis donc arrêtée, j’ai fourni tous les renseignements utiles et évidemment, les photos. La communauté doit me tenir au courant.»


Bénédicte Savoy: «La question de la restitution est commune à tous les Européens»

Le 28 novembre 2017, Emmanuel Macron jette un pavé dans la mare avec le discours qu’il prononce à Ouagadougou. Le président français souhaite que «d’ici à cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique». Il mandate Felwine Sarr, professeur d’économie et écrivain, et Bénédicte Savoy, historienne de l’art, pour dresser un état des lieux. Leur rapport, publié en novembre 2018, chamboule le monde des musées. De passage à Genève pour une table ronde dans le cadre de la manifestation "Afrodyssée", Bénédicte Savoy répond à nos questions.

La Suisse n’a pas de passé colonial. Cela change-t-il quelque chose au débat sur la restitution d’objets culturels?
Il existe un passé missionnaire commun à toutes les collections ethnographiques suisses, et ces missions protestantes et catholiques ont préparé la venue ensuite des puissances coloniales. Même si l’on ne peut pas parler de soustractions patrimoniales conduites par l’État, celles qui ont été menées par les missionnaires ont été souvent d’une violence semblable, que l’on parle de destruction d’œuvres d’art pour arracher les anciens cultes ou de pièces emportées pour être exposées dans les musées missionnaires. La question de la restitution est commune à tous les Européens, ainsi qu’aux Américains.

La situation en Afrique au sud du Sahara est-elle particulière?
Oui, car il n’existe plus rien là-bas, tous les objets patrimoniaux ont disparu. Même si le buste de Néfertiti se trouve aujourd’hui à Berlin, le plus beau Musée d’art égyptien se trouve au Caire.

Tous les pays d’Afrique réclament-ils leur patrimoine?
Presque tous: le Nigeria, le Ghana, le Bénin, le Cameroun, la Namibie, la Tanzanie. Le premier appel, c’est Mobutu qui l’a lancé en 1973. Il a réclamé que le musée de Tervuren soit déplacé au Zaïre… Sur 180 000 pièces, il en a obtenu 144, à l’issue de dix ans de bataille. C’est cela qui ne va plus. Si l’on n’agit pas, on va au-devant de conflits violents.

Avez-vous le sentiment que les choses bougent?
Nous sommes devant un billard: Emmanuel Macron a repoussé une première boule. Elle a heurté le débat en Allemagne, où la ministre de la Culture, Angela Merkel puis le Bundestag ont inscrit la question des biens coloniaux dans leur contrat de gouvernement. Parce que Macron a bougé, ils ont bougé.

Pourquoi les Béninois de Genève ne pourraient-ils pas admirer au MEG des œuvres de leur culture d’origine?
Il ne s’agit en aucun cas, de nulle manière, de vider les musées européens. Les Africains sont les premiers à considérer leurs objets patrimoniaux comme des ambassadeurs de leurs cultures. Ils ont envie de les faire circuler. Mais ils réclament de décider dans quel sens: pas uniquement du Nord au Sud, et retour au Nord. Ce dont on parle ici, c’est de rééquilibrer une inégalité criante. Sur les 69 000 pièces du Musée du quai Branly, à Paris, 1000 seulement sont exposées. On a du jeu. Si certaines pièces sont essentielles pour la mémoire historique des Béninois, pourquoi ne pas les leur rendre et en montrer d’autres, moins chargées émotionnellement, dans les musées européens et américains?

Ce débat sur la restitution alimente-t-il les nationalismes?
Nous avons été soupçonnés d’encourager une forme de nationalisme: l’art italien aux Italiens, l’art égyptien aux Égyptiens. Il n’est pas question de cela. Quand vous allez à Rome ou au Caire, vous voyez de l’art italien, de l’art égyptien. Quand vous allez à Dakar ou à Cotonou, vous ne voyez rien. Il s’agit de réviser des rapports cassants qui ont cours depuis les années 60 et les indépendances. Disons aux Africains: «Nous vous considérons différemment. À vous de décider pour votre patrimoine.»

Une restitution numérique peut-elle s’avérer suffisante et satisfaisante dans certains cas?
Oui. Mais ne nous lançons pas dans quelque chose de compliqué et de coûteux. Pas besoin de belles présentations online. Pour l’heure, l’inventaire des réserves suffit. Nos interlocuteurs réclament des listes ou des publications leur signalant ce qui s’y trouve.

Propos recueillis par Pascale Zimmermann

Créé: 03.07.2019, 08h05

Aucune demande officielle

Depuis 2002-03, toutes les collections du MEG sont en ligne, en libre accès, avec photos et indications de base. Voilà pour la restitution virtuelle. Quant à rendre des objets, il n’a «reçu à ce jour aucune demande officielle», déclare son directeur Boris Wastiau. Un constat qui devrait rassurer ceux qui craignent que le mouvement actuel de retour des pièces dans les communautés sources ne vide de leurs trésors les musées des puissances coloniales ou ayant participé, comme la Suisse, au projet colonial. P.Z.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Les 30 ans du mur de Berlin
Plus...