Laïcité: la Ville temporise, Sandrine Salerno persiste

InterviewLe Conseil administratif n’a pas pris position sur l’interdiction des signes religieux pour les fonctionnaires.

Sandrine Salerno: «Les positions entre nous étaient partagées. Le Conseil administratif de la Ville a décidé d’attendre que la loi cantonale sur la laïcité aboutisse.»

Sandrine Salerno: «Les positions entre nous étaient partagées. Le Conseil administratif de la Ville a décidé d’attendre que la loi cantonale sur la laïcité aboutisse.» Image: Laurent Guiraud

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Le débat sur la laïcité n’est pas simple. La preuve, alors que le Conseil administratif de la Ville de Genève devait prendre position mercredi, il a finalement décidé de n’en rien faire. Du coup, la magistrate socialiste Sandrine Salerno, chargée par ses collègues d’élaborer une réflexion-cadre et qui avait brisé une lance en faveur d’un assouplissement de l’interdiction faite aux fonctionnaires d’arborer des signes religieux (notre édition du 23 mai), est repartie bredouille. Mais ses convictions restent intactes. Interview.

Sandrine Salerno, quelle est la position du Conseil administratif de la Ville de Genève au sujet de la laïcité?

Le collège a décidé d’attendre que la loi cantonale aboutisse. Les positions entre nous étaient partagées. En gros, la majorité défendait l’invisibilité religieuse des fonctionnaires en contact avec le public, tout en reconnaissant aussi que la limite serait difficile à trouver. Où commence et où s’arrête la fonction publique? Aux fonctionnaires? Aux privés subventionnés? Aux mamans de jour? Ce n’est pas si simple.

La Ville s’évite un débat difficile, Mais au fait, pourquoi l’aviez-vous lancé?

Je ne me suis pas levée un matin en me disant: «Tiens, j’en ai assez de l’imposition des entreprises, parlons laïcité!» C’est un reproche étrange que me fait la droite municipale. D’abord, le Conseil d’Etat a déposé l’automne passé un projet de loi qui prohibe tout signe religieux pour les fonctionnaires en contact avec le public. Ce projet s’appliquera aussi à nous. Nous sommes concernés par le biais de l’Association des communes genevoises. Par ailleurs, en janvier, une autorisation temporaire a été acceptée par le Département municipal de la culture pour une collaboratrice de la Maison Tavel, qui souhaitait porter le voile. Cela a duré deux jours, mais il y a eu polémique. La droite municipale est ensuite intervenue pour demander une modification du statut du personnel et interdire aux fonctionnaires en contact avec le public d’arborer tout signe religieux. Je rappelle enfin que je suis responsable du personnel et de l’Agenda 21, qui promeut la pluralité des origines. En résumé, je n’ai pas lancé ce débat, mais il me concerne.

Vous êtes intervenue dans le débat pour défendre un assouplissement de la laïcité. Pourquoi?

D’abord, la Suisse et Genève surtout sont construites sur la diversité et l’intégration de la diversité. Ensuite, la laïcité est une conception relative: James Fazy, fondateur de la Genève moderne, a accordé aux mouvements religieux ou philosophiques de l’époque des espaces publics où manifester leurs opinions. La loi du Conseil d’Etat sur le sujet en porte trace, puisqu’elle maintient la contribution ecclésiastique et reconnaît les religions lorsqu’elle subventionne les aumôneries. Pour ma part, la neutralité religieuse stricte appliquée aux vêtements des fonctionnaires m’interroge. En quoi l’absence de signes religieux garantit-elle leur neutralité? A la limite, ne serait-elle pas mieux garantie par l’acceptation de la diversité?

Ce n’est pas en évitant de se poser un problème qu’on l’évite…

Mais quel problème? Ce qui est crucial pour les usagers, ce sont les prestations. Elles doivent être fournies de manière adéquate et efficiente, que la personne qui les livre fume huit fois par jour ou prie trois fois. Si on se met à légiférer sur les questions religieuses, on n’en sortira pas. C’est une machine infernale, qui ne s’arrêtera pas. Que faire ensuite des barbes, des turbans, de la longueur des jupes? Enfin, la liberté religieuse est un droit, l’Etat ne doit pas empiéter sur les consciences et respecter les convictions des minorités. Reconnaître la diversité apaise, la nier divise.

Les signes religieux ne sont pas qu’à usage interne. Tournés vers les autres, ils deviennent politiques.

Selon moi, leur interdiction aurait surtout des effets pervers: notamment, dans le cas du voile, celui de faire rester des femmes à la maison, renforçant ainsi le communautarisme.

Donc demain, un fonctionnaire pourra aussi porter un t-shirt à la gloire de Che Guevara ou de Christoph Blocher, pourquoi pas? Ce sont aussi des convictions.

On n’a jamais demandé, à ma connaissance, à un fonctionnaire d’enlever un t-shirt de Che Guevara ou de se couper les dreadlocks. Je ne sais pas… C’est un débat difficile. Une chose est sûre, qui dit loi dit recours. En légiférant, on s’expose à une cascade éternelle de disputes juridiques.

Vous préférez que le sujet se règle à coups d’initiatives?

De toute manière, elles viendront, quoi que l’on fasse. Je remarque que certains pays sont extrêmement ouverts en matière religieuse depuis longtemps et sans problème. Je pense notamment au Canada.

En Ville de Genève, la polémique est liée au désir d’une femme de porter le voile. En tant que féministe, comment vous situez-vous?

Les religions, sous toutes leurs déclinaisons, s’accordent pour donner aux hommes un statut plus élevé qu’aux femmes. Je m’attache donc surtout au maintien et au développement de l’autodétermination des femmes, qui ne sont pas de pauvres petites choses à protéger. Il faut leur donner les mêmes outils qu’aux hommes pour qu’elles fassent leur chemin dans la vie.

(TDG)

Créé: 26.05.2016, 18h19

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