La «Julie» souffle ses 140 bougies

HistoireDurant l’été, la «Tribune de Genève» se plonge dans ses archives. Retour sur sa toute première année d’existence.

La une du premier numéro de la Tribune de Genève, le 1er février 1879.

La une du premier numéro de la Tribune de Genève, le 1er février 1879. Image: DR

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Le journal que vous tenez entre les mains peut se targuer d’une belle longévité. La «Julie» souffle ses 140 bougies cette année. C’est presque un exploit, si on considère que la plupart des autres titres créés à la même époque en Suisse romande — et ils se comptaient par centaines — n’ont pas survécu plus d’une année.

Afin de célébrer cet anniversaire, nous vous relatons durant tout l’été ce qui s’écrivait dans nos colonnes il y a 140 ans, jour pour jour (lire le premier épisode ci-contre). Une série réalisée en collaboration avec la Bibliothèque de Genève, qui a numérisé tous les exemplaires de «La Tribune de Genève» de 1879 à 1920, dans le cadre d’un vaste plan de mise en ligne de l’intégralité de nos archives, ainsi que de celles du «Courrier» et de «La Suisse». Grâce à ces documents, qui seront bientôt accessibles gratuitement sur internet, on peut voyager dans le temps pour découvrir la Genève d’antan. Mais c’est aussi un peu l’histoire du journalisme et de la «Julie» qui se dessine en filigrane.

Indépendant et neutre

D’emblée, le nouveau journal annonce la couleur en une de son tout premier numéro, paru le samedi 1er février 1879: «Nous n’accepterons aucun mot d’ordre et, nous réservant toute notre indépendance, nous garderons notre liberté d’appréciation vis-à-vis de tous les partis», proclame un éditorial signé «la rédaction».

À l’époque, une telle profession de foi détonne dans le paysage médiatique suisse, où la presse d’opinion politique domine largement. Mais il faut croire que cette nouvelle conception du journalisme, dont se réclame «La Tribune de Genève», répond à une certaine attente, car le succès est au rendez-vous. De 3000 exemplaires en 1879, il devient en quinze ans le plus gros tirage romand avec 20 000 exemplaires, puis le deuxième de toute la Suisse derrière le «Tages-Anzeiger».

Le quotidien entend aussi éviter «avec soin toute polémique passionnée ou aigre-douce, toutes les personnalités qui enveniment les débats sans les éclairer». Son fondateur, l’Américain James T. Bates, avait pourtant été inspiré à la base par des journaux new-yorkais un brin populistes et adeptes de scandales. L’historien Alain Clavien raconte dans son livre «La Presse romande» que l’ancien colonel de l’armée nordiste voulait, selon ses propres termes, «faire un journal pour les concierges».

De l’anglais au français

Marié à une Genevoise, James T. Bates rachète en 1875 le «Continental Herald and Swiss Times», une publication avant tout destinée aux expatriés britanniques et qui accorde peu de place aux informations locales. Il la rebaptise «Geneva Times», en mettant davantage l’accent sur les nouvelles du coin.

Puis, en 1879, le quotidien devient francophone et prend son titre actuel. L’éditorial du numéro un affirme que les informations locales occuperont une place importante dans le nouveau journal.

Cependant, dans les tout premiers numéros, elles n’apparaissent qu’à l’avant-dernière page, dans une colonne intitulée «faits divers». On y lit, pêle-mêle, des brefs comptes rendus de décisions des autorités, des nouvelles insolites ou des annonces de conférences et événements à venir. Pour le reste, le journal donne, sous forme de brèves, des informations nationales et internationales, avec un ou deux articles plus longs. Aucun texte ne porte la signature de son auteur. Un roman-feuilleton est aussi publié en bas de page. Enfin, la «Julie» donne les cours de la Bourse et le prix des denrées alimentaires ou de la journée de travail d’un ouvrier de campagne. On apprend ainsi que celle-ci se paie 75 centimes, alors que le kilo de porc se monnaie à 1 fr. 30 et le litre de vin à 38 centimes.

Le tout tient dans un feuillet de quatre pages, dont la dernière est entièrement occupée par des réclames. «La Tribune de Genève» se vend alors 5 centimes le numéro, un prix volontairement bas pour se mettre à la portée de toutes les bourses. Son originalité est aussi d’être un journal paraissant le soir. Dernier quotidien du soir du pays, il ne passera à l’édition matinale qu’en 1990.


Il y a 140 ans, des encriers jetés contre des murs en signe de réjouissance

En ce mardi 1er juillet 1879, «La Tribune de Genève» coûte toujours 5 centimes, elle en est à son 126e numéro. Il comporte quatre pages dont une de publicités. La dernière. En une, on trouve un empilement de dépêches, sorte de rubrique internationale plutôt austère, voire télégraphique. En pied de page, les cours de la Bourse de Genève du 30 juin. Une longue lettre de lecteurs recommande en page 2 aux autorités genevoises l’ouverture d’un casino: «Les hôtels genevois sont superbes, j’en conviens mais cela ne suffit pas et les distractions manquent absolument. Si on veut s’ennuyer, on s’ennuie chez soi. […] Ce casino serait un lieu de réunion où on pourrait se retrouver et passer agréablement quelques heures.» En préambule de la lettre, qui n’est pas signée, le rédacteur abonde en ce sens: «Nous ne pouvons naturellement qu’appuyer un semblable projet qui comblerait chez nous une véritable lacune du point de vue des agréments à offrir à nos hôtes passagers.» Le lecteur bien éduqué termine sa lettre ainsi: «Faites de ces réflexions l’usage qu’il vous plaira et agréez, Monsieur, etc.» Non sans avoir préalablement proposé une autre forme de distraction, le tir aux pigeons: «C’est chose charmante et très à la mode.» Il verrait bien ce stand de tir aux pigeons s’installer sur l’eau: «Le lac ne demande pas mieux et l’installation en serait très simple.» Voire.

En pied de pages 2 et 3, le feuilleton de «La Tribune de Genève», «Le lieutenant de l’Amphitrite», avec un épisode de la guerre des Antilles en 1809. Première ligne haute en couleur: «À cette menace, le nègre répondit par un sourire haineux […]». Réjouissant, le feuilleton.

Toujours en page 2, les informations sur la Confédération suisse font état des soucis financiers essuyés par l’ingénieur entrepreneur Louis Favre au tunnel du Gothard. Arrive en page 3 la chronique locale et les faits divers. On y apprend cette singulière tradition scolaire qui consiste à la fin des cours pour les écoliers à jeter sur un mur leur encrier plein d’encre en signe de réjouissance. Des événements précédant la cérémonie des promotions qui ont mal fini puisqu’«un groupe considérable de collégiens s’est livré à cet exercice contre le mur d’une maison particulière. Un des encriers lancés d’une main peu sûre a pénétré maladroitement à l’intérieur d’un appartement, y opérant des dégâts considérables.» Mais ouf, les agents de police sont intervenus pour faire cesser cette manifestation extrascolaire.

Ni rubrique sports, ni météo en 1879, seuls deux petits entrefilets dans la chronique locale: «Dimanche soir le ciel a été sillonné à plusieurs reprises par un nombre inusité d’étoiles filantes.» En sport, on peut lire que «nos navigateurs en étaient réduits à se rafraîchir sur la rive ou à regarder les voiles qui pendaient mélancoliquement sur leurs mâts». Cent quarante ans plus tard, on écrirait: «Pas de vent».

Fabien Kuhn

Créé: 01.07.2019, 07h14

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