La Grèce comme port d’attache

Retour au pays 2/5L’enseignante Sarah Panagiotounakos rejoint chaque été les rives grecques. Un ressourcement qui ravit ses sens, depuis l’enfance.

En Grèce, Sarah Panagiotounakos vit lentement et se détache du matériel.

En Grèce, Sarah Panagiotounakos vit lentement et se détache du matériel. Image: Lucien Fortunati

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En cet après-midi de juin, il ne reste que neuf jours avant le départ. Le départ pour un long été grec, dont Sarah Panagiotounakos, 45 ans, se fait une joie, comme chaque année. «La Grèce m’apporte un ancrage. Ne pas y aller, même un été, est impensable. Il faudrait que j’aie les jambes brisées! J’ai un lien organique avec ce pays. Quand j’arrive, j’éprouve une émotion particulière. Lorsque je repars, je pleure à chaque fois.»

Attachement viscéral

Cette émotion, bien des Grecs éloignés de leur pays la ressentent profondément. À Genève, ils sont environ 2000, en comptant les binationaux. Sarah, elle, raconte son pays avec volupté: elle en évoque les parfums, les couleurs, la cuisine et l’atmosphère incomparable. Dans sa conversation, ponctuée de mots dits en grec, perce un attachement viscéral.

Au bord de la Méditerranée, cette enseignante oublie le temps. «Je laisse ma montre ici. Dans mon travail, mon horaire est saucissonné toutes les quarante-cinq minutes. Là-bas, c’est l’inverse. Je vis lentement, je fais le vide. Je pars avec une valisette, à moitié remplie de livres. Le reste, ce sont des sandales, des maillots de bain et trois robes. J’oublie le matériel et me concentre sur les sensations.»

Et les sensations sont légion. Elles passent d’abord par les odeurs: «J’aime sentir le pain frais de la boulangerie. Les herbes sauvages. Le parfum fabuleux du jasmin et du chèvrefeuille. Celui de la terre qui dégage, en Grèce, une odeur caractéristique. Les effluves de la mer, l’arôme de l’huile d’olive dans laquelle on fait revenir la tomate et l’oignon, le fumet des tavernes où l’on va respirer et choisir les plats en cuisine…»

La force des couleurs la ravit également: «L’écume blanche des vagues sur le bleu marine de la mer, le rouge foncé de la terre sèche, les feuilles argentées des oliviers qui ondoient comme des vagues quand il y a un peu de vent, la blancheur des Cyclades, le rose fuchsia des bougainvilliers et des hibiscus, le bleu d’une porte, tout cela m’émeut.» Et, bien sûr, il y a le plaisir de la mer. «Elle fait partie de l’ADN des Grecs. Je suis un mammifère marin, je plonge et je me colle sur le sable au fond de l’eau. Ces émotions, je ne les ressens nulle part ailleurs.»

Mère réservée, père baroudeur

Mi-Grecque, mi-Suisse, la quadragénaire est le produit de deux cultures opposées. Côté maternel, des grands-parents issus d’une famille d’agriculteurs établis à Zurich. Côté hellène, un grand-père haut gradé dans l’armée, ayant rejoint la Résistance durant la guerre et aidé des familles juives à s’enfuir. Son père, né dans le Magne, au sud du Péloponnèse, est devenu mécanicien naval sur des pétroliers et des bateaux marchands. «Il a fait plusieurs fois le tour du monde, a appris le français, l’italien, l’espagnol, l’anglais et l’allemand.»

Un été, ce baroudeur polyglotte croise la route de sa future épouse devant une église d’Athènes. Réservée, la Suissesse de 18 ans tente de se faire comprendre d’une vieille dame devant un magasin de tissu fermé. «Mon père passait et l’a aidée dans la traduction.» Les jeunes gens tombent «très amoureux» et se marient cinq ans plus tard. «Ma mère s’est convertie à l’orthodoxie, a appris la cuisine et le grec. Mes parents le parlaient lorsqu’ils voulaient que personne ne les comprenne!» Le couple s’installe à Winterthour. L’accueil ne va pas de soi. «Les Grecs étaient vus comme des métèques. Mes grands-parents maternels refusaient de s’asseoir à la même table que mon père…»

Grandes tablées

Après ces débuts difficiles et la naissance de Sarah, la famille s’établit au Grand-Lancy. «Mon père n’a jamais demandé d’aide sociale, je tiens à le dire.» Il remplit des mandats pour des constructeurs de machines de bateau, traduit des manuels navals, avant de rejoindre Tradax puis Cargill, où il devient manager dans la gestion de bateaux et l’affrètement du personnel. La maman se consacre à son foyer, où deux petites sœurs suivent Sarah. «Nous vivions de manière très simple, n’allions ni au cinéma ni au restaurant, pour nous permettre ce petit mois en Grèce. Là-bas, avec la drachme, nous avions un pouvoir d’achat énorme. Je me souviens de grandes tablées, avec plus de vingt-cinq plats pour dix personnes. C’était l’opulence, on ne se refusait rien.»

«Comme enfant, j’avais l’impression d’être au paradis.» À l’époque, les billets d’avion coûtaient cher. La famille voyageait en voiture et bateau. Sarah se souvient des départs avant l’aube, l’auto chargée à bloc, et des trajets jusqu’au port d’Ancône. La traversée jusqu’à Patras durait un jour et deux nuits. L’enseignante garde en mémoire les bruits du bateau et des machines qu’elle descendait voir avec son père – «C’est là que s’est développé mon goût pour les odeurs fortes de mazout et d’huile» –, les interminables couloirs du paquebot, la cabine à six couchettes, les jeux avec ses sœurs, l’excitation à l’arrivée à Patras, avec les cris des marins et les klaxons des automobilistes. «Le ventre du bateau s’ouvrait et pour moi, c’était comme une naissance.»

Aujourd’hui Sarah voyage en avion. Mais l’imminence du départ est restée une joie. Elle a transmis l’amour de son pays à son compagnon. «Il adore y aller. De toute façon, il sait que ce n’est pas négociable.»

Chaleur et générosité

Preuve que le mélange des cultures a réussi, cette femme élancée aux yeux clairs, qui enseigne l’allemand – sa langue maternelle – au Collège, ne se sent nullement déchirée. Elle vit très bien sa double appartenance, se sentant aussi Suisse que Grecque. «Ma suissitude va de soi, car j’ai toujours vécu ici.» À ses yeux, les Suisses sont «fidèles, fiables et ingénieux. Je pense être loyale et je me sens Suisse aussi par mon sens de l’organisation.» L’attachement à la Grèce, lui, est plus cultivé. «Il me vient de la fierté que mon père a su me transmettre d’être Grecque. La fierté d’un bagage culturel, d’une civilisation et de l’ouverture aux autres.»

Cet héritage se manifeste au quotidien. «Je me sens Grecque dans ma manière de maintenir des traditions. J’ai pratiqué pendant huit ans les danses folkloriques et je peins les œufs rouges à Pâques, par exemple. Je ressens l’amour de la famille au sens large, j’aime qu’il y ait plein d’interactions, du bruit et des cris autour de la table et des embrassades chaleureuses. J’aime comparer des recettes de cuisine entre tantes et cousines. Je suis Grecque dans mes excès d’enthousiasme et dans mes injures au volant en grec. Je suis Grecque dans ma tendance à tutoyer tout de suite. Cette chaleur et cette générosité d’âme, mon côté grec les ressent au fond du cœur.»

Créé: 02.07.2019, 08h01

Se lever tôt, se baigner et grignoter des mezze


En Crète, près de La Canée, Sarah aime se lever tôt, «quand les odeurs montent des champs». (Image: DR)


Enfant, elle a voyagé dans le Péloponnèse et les Cyclades. Depuis son coup de foudre pour la Crète, il y a six ans, Sarah établit ses quartiers dans un village près de La Canée, avec sa fille de 7 ans, Léana, et son compagnon, Thierry. C’est là qu’a été tournée la scène de la danse endiablée de «Zorba le Grec». C’est là aussi que Léana, qui porte le nom de sa mère «pour souligner ses origines», a été baptisée. «J’admire la fierté des Crétois, leur manière de se tenir, indique Sarah. J’apprécie aussi ce mélange des civilisations minoenne, ottomane, vénitienne et grecque.»

En vacances, elle aime se lever tôt, «quand les odeurs montent des champs. Après le petit-déjeuner, nous allons à la mer. À midi, on grignote des mezze. L’après-midi se passe à l’ombre, à la maison, pour lire et jouer avec ma fille. Puis retour à la mer ou balade à La Canée, avant de dîner dans une taverne.» Les incontournables? Les sardines grillées, la melitzanosalata (caviar d’aubergines), les tomates farcies, les fleurs de courgette, les feuilles de vigne, le tzatziki. «Et à toute heure, la pause idéale reste le café grec, le koulouraki (petit sablé), avec un jus d’orange frais.»

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