La fraise s’invite à la Fête de la tomate. Enquête sur le deuxième fruit rouge

Des produits locaux, à quelles conditions? Episode 1Alors que la fausse baie est célébrée pour la première fois à Carouge ce week-end, décryptage de ses conditions de production.

La Mara des bois est compliquée à récolter car elle marque très vite. Il ne faut pas toucher le fruit, sinon en vingt-quatre heures il pourrit. Image: Steeve Iuncker Gomez

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C’est une première: la Fête de la tomate «ramène sa fraise» en 2019 à Carouge. L’occasion de se pencher sur la production locale de cette fausse baie, disponible ici d’avril à octobre.

La culture de fraises s'est notamment bien développée cette année. Elle occupe au maximum 10 hectares à Genève: 7 hectares au sein de la coopérative de l’Union maraîchère genevoise (UMG), et le reste réparti entre de gros producteurs et la vente directe (voir nos adresses), beaucoup plus anecdotique. Les fraises genevoises semblent avoir trouvé leur marché, notamment grâce à des structures plus modernes que dans le reste de la Suisse et qui permettent à certaines variétés d’arriver plus tôt dans la saison.

Virage vers la fraise précoce

Tout récemment, quelques producteurs se sont lancés dans la culture de fraises traditionnelles, comme les Cléry ou les Magnum, moins sucrées et plus précoces que l’omniprésente Mara des bois. Et aussi un peu moins chères. Des surfaces d’environ quatre hectares, jusqu’ici consacrées à la tomate, sont désormais dévolues à l’autre fruit rouge. «Certaines structures de serre sont trop anciennes et ne sont plus appropriées pour les tomates, explique Xavier Patry, directeur de l’UMG. Alors qu’elles peuvent encore servir pour des fraises.»

La conversion semble être un succès. Comme ces fraises sont cultivées sous serre, elles arrivent plus tôt dans la saison, avant les concurrentes du Valais. Et en même temps que les fraises d’avril espagnoles, qui, elles, «font beaucoup de kilomètres et n’ont pas beaucoup de goût. Il y a une demande des consommateurs pour des fraises locales plus tôt.» Les qualités gustatives des fraises classiques genevoises (dont le prix, aux alentours de 10 francs le kilo, représente pratiquement le double des espagnoles) leur ont sans doute permis de tirer leur épingle du jeu au printemps. Tandis que l’historique Mara des Bois arrive plus tard. Par contre, le producteur Alexandre Cudet a renoncé à produire des Mariguettes, une variété «difficile» en termes de rendement.

La Mara des bois, variété reine du canton

Cela fait environ une quinzaine d’années que le canton s’est lancé dans la fraise à grande échelle, avec un accent sur la Mara des bois en particulier. Elle représenterait environ 60% de la production cantonale. Pourquoi? «C’est une variété gustative qui peut être mieux valorisée, reprend Xavier Patry. Son goût est apprécié et très différent d’une fraise traditionnelle, on en obtient donc un meilleur prix qu’une variété classique.» C’est aussi une fraise remontante qui donne des fruits plusieurs fois. Et ses faiblesses sont une force: «Elle est très fragile, elle ne supporte pas le transport, donc vous ne trouverez jamais de Mara d’Espagne à Genève», ajoute Alexandre Cudet.

La culture suspendue qui empêche le label bio

«Les fraises sont l’un des fruits qui contiennent le plus de résidus de pesticides de manière générale, avec le raisin et les agrumes, avertit Didier Ortelli, chimiste cantonal adjoint. Après, tout dépend de l’origine, de la saison et du type de culture. Les fraises suisses contrôlées contiennent très clairement moins de pesticides que les produits importés. Et dans la majorité des cas, ces résidus sont dans des proportions qui respectent les normes.»

Or, la production de fraises bio est marginale à Genève, car les cultures utilisent des engrais minéraux et se font essentiellement hors sol. Un critère qui empêche la labellisation bio, aussi bien en Suisse qu’en Europe. «C’est une exigence philosophique, estime Alexandre Cudet, car on utilise zéro pesticide vu qu’on fait de la lutte biologique. Comme les fruits ne sont pas en contact avec la terre, il y a moins de risques de pourriture et donc moins d’interventions.» En plein champ et à l’air libre, «la plante est très sensible, notamment aux ravageurs, les produits phytosanitaires seraient donc nécessaires, ajoute Xavier Patry. Et en pleine terre, s’il y a de la pluie, les fraises sont pleines d’eau et ne sont pas bonnes.»

Selon lui, le hors-sol souffre d’une «mauvaise perception. Pourtant toute personne qui fait pousser des plantes sur son balcon fait du hors-sol.» L’avantage de la culture suspendue est que «ce qu’on donne à la plante va à la plante, et pas dans les nappes phréatiques. Mais des légendes urbaines s’installent, les gens s’imaginent que c’est loin de ce que la nature fait, alors qu’au contraire, cela permet aux insectes de travailler.»

Le directeur rappelle qu’il y a quatre niveaux de contrôles sanitaires: l’autocontrôle du producteur lui-même, celui de la coopérative, celui du chimiste cantonal et celui des distributeurs. «On ne peut pas se permettre de tricher.»

La qualité compense le prix

Aux yeux de Xavier Patry, la pression sur les prix de la fraise genevoise est la même que pour les tomates ou les salades. «Quand on arrive plus tôt que la concurrence suisse, il faut encore se distinguer de la fraise européenne.» Et là, l’argument est gustatif. «La fraise genevoise reste sur la plante plus longtemps, donc elle a plus de goût.» Par contre, comme il est plus difficile de se distinguer dans la compétition avec les fraises suisses, il y a alors un alignement sur les prix. «À Genève, les coûts de la main-d’œuvre sont les plus élevés du pays», rappelle-t-il.

Le prix distributeur des fraises genevoises s’étale environ de 15 à 25 francs le kilo. Le prix producteur, lui, semble un secret bien gardé. Seuls ceux qui proposent la vente directe sont bien forcés de le dévoiler: le minimum semble être atteint avec l’autocueillette, à 5,20 francs le kilo. Pour les autres, plusieurs ont refusé de nous l’indiquer. Selon nos informations, les marges seraient de 20 à 40% dans la grande distribution suisse, contre environ 17% dans la grande distribution française.

«On vend beaucoup en actions, relève Alexandre Cudet, les quantités se font là. C’est bien la preuve que les gens sont sensibles au prix.»

La Fête de la tomate ramène sa fraise Place de Sardaigne à Carouge. Vendredi 5 juillet de 17h à 01h30 Samedi 6 juillet de 9h à 01h30 Dimanche 7 juillet de 9h à 18h


L’enjeu: la lutte contre les insectes

Dans le domaine des fraises, les petites bêtes semblent avoir un potentiel de nuisance inversement proportionnel à leur taille. «Ma plus grosse contrainte? Les insectes», répond sans hésitation Alexandre Cudet. Les deux qu’il redoute le plus sont le thrips et la mouche suzukii. Pour les combattre, les producteurs utilisent la «lutte biologique», c’est-à-dire qu’ils installent volontairement des insectes prédateurs d’insectes nuisibles et laissent la nature faire son travail. Dans les fleurs de fraises, un petit insecte noir est visible à l’œil nu. «Cette petite bestiole, pour nous, c’est un utilitaire, explique Alexandre Cudet. C’est un orius, qui va manger les larves de thrips. Un thrips, ça fait beaucoup de dégâts, il y a parfois de 20 à 30 piqûres par fleur.»Il assure n’utiliser aucun pesticide, «même si cela pourrait arriver, en fonction du climat, mais ce serait la solution de dernier recours. De toute façon, même avec les pesticides, il n’y a rien qui fonctionne bien. Si la fleur est déjà sur la fraise, on n’a pas le droit d’en utiliser, et les restrictions sont très fortes sur les produits phytosanitaires et les contrôles de résidus. On a tout intérêt à utiliser la lutte biologique, qui marche bien sur la fraise.»

Alors si la solution est toute trouvée, les nuisibles sont-ils vraiment l’enjeu le plus important de ce fruit? «Oui, si vous loupez votre culture, on ne parle même plus de contraintes sur les prix ou la qualité, car il n’y a tout simplement pas de produit!» poursuit Alexandre Cudet. Selon lui, chaque bestiole a son mode de vie et ses périodes de reproduction. Le calendrier est ainsi complexe à gérer. «Ça ne sert à rien d’introduire des orius avant la mi-mai, car si une nouvelle période de froid se présente, c’est inefficace. Il faut attendre que le temps soit clément.»

D’ailleurs, Claudine Rosset, du Domaine du Petit-Veyrier, dit avoir abandonné la culture des fraises depuis un moment justement à cause des insectes. «Avec la mouche suzukii, on ne peut pas les ramasser, alors on n’en fait plus.»

Créé: 05.07.2019, 18h33

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