Le journal «Le Temps» licencie, sa directrice s'explique

InterviewValérie Boagno revient sur le modèle économique du «média suisse de référence», notamment sur internet.

Valérie Boagno

Valérie Boagno Image: Florian Cella

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Le journal Le Temps, en proie à des difficultés économiques, va licencier du personnel. Le quotidien n’a pas indiqué l’ampleur des suppressions d’emploi. Le plan de licenciement sera accompagné d’un plan social. Le personnel a été informé mardi.

Le modèle payant en ligne ne compense apparemment pas les pertes du papier. Vous disiez hier à la radio qu’il est quand même rentable?

Le modèle payant est le bon modèle. Le Temps a été un des premiers titres à lancer un mur payant, en janvier 2011, deux mois avant le New York Times, pourtant considéré comme un précurseur. Aujourd’hui, toujours plus de sites de journaux adoptent des modèles payants. La NZZ a lancé son mur en octobre dernier. Le groupe allemand Axel Springer s’y prépare, Tamedia y songe. Dans notre modèle, les internautes peuvent consulter gratuitement dix articles par mois, après ils doivent s’abonner. Avant le lancement de notre mur, on nous a prédit un effondrement de l’audience et des annonces publicitaires, or ça n’a pas été le cas, nous avons aujourd’hui toujours de la publicité. Le mur nous permet de vendre des espaces publicitaires vers une audience encore plus qualifiée et ciblée, celle qui est prête à payer. On gagne plus d’argent sur internet qu’auparavant, mais ces gains ne compensent pas encore les pertes liées aux baisses des ventes papier.

Le marché du Temps, principalement la Suisse romande, ne serait-il finalement pas trop petit, notamment pour internet?

Il est vrai que nous opérons sur un micromarché. Le souci du Temps, c’est qu’il est écrit en français. Le Financial Times par exemple, en anglais, peut accéder à un lectorat beaucoup plus global. Environ 20% de notre audience vient de France, il y a du potentiel mais nous restons un titre suisse. On vend aujourd’hui 42’000 exemplaires, 95% par abonnements et 5% de ventes au numéro. La part des ventes au numéro a toujours été petite, on a d’ailleurs décidé en mai 2012 de supprimer les manchettes du journal pour faire des économies. Deux tiers des abonnés au quotidien souscrivent aujourd’hui à une offre seulement sur papier, le tiers restant consulte également nos offres numériques. Dans notre portefeuille complet d’abonnés, environ 10% ont opté pour une offre exclusivement numérique, c’est encore peu mais ce nombre est croissant. Ce segment est essentiel car il n’engendre quasiment aucun coût supplémentaire.

Les gens semblent toujours plus enclins à payer pour l’info. Un «Spotify pour médias» (abonnement collectif pour de nombreux titres, sinon tous, comme le propose la plate-forme suédoise Spotify pour la musique) en Suisse ne serait-il pas bénéfique? Des éditeurs européens mettent en place un tel système. Est-ce considéré en Suisse?

Il y a eu une tentative entre Swisscom et un consortium d’éditeurs (Edipresse, NZZ, Orell Füssli, Ringier, Tamedia) pour constituer une sorte de kiosque numérique similaire il y a deux ans. Le projet n’a pas abouti, c’est dommage. Le modèle de Spotify est très intéressant pour les médias, mais il est difficile à mettre en place, même s’il y a relativement peu de grands groupes en Suisse, ce qui devrait faciliter une telle approche. En fait, il n’y a pas vraiment de marché suisse de la presse, mais plutôt un marché en allemand, un autre en français et un autre en italien, chacun inspiré par des cultures différentes. Et chaque éditeur doit pouvoir mettre en place un paywall qui reflète ses spécificités. Dans ces conditions, se mettre ensemble est d’autant plus difficile.

Créé: 14.11.2012, 13h58

Articles en relation

Axel Springer mise sur le web pour redresser son bilan

Médias Le premier éditeur de presse européen Axel Springer a annoncé mercredi une baisse de 64,5% de son bénéfice net au troisième trimestre sur un an. Il compte beaucoup sur le développement dans le numérique. Plus...

Le tirage de la presse suisse continue à s'éroder

Médias Le phénomène s'observe dans toutes les régions du pays et dans toutes les catégories de journaux. Plus...

En Bourse, Google pèse plus lourd que Microsoft

Wall Street La capitalisation boursière du géant américain d'internet a dépassé lundi à Wall Street celle de la société informatique Microsoft, l'entreprise devenant la deuxième compagnie technologique au monde après Apple. Plus...

Regret syndical

Le syndicat des journalistes Impressum regrette vivement les licenciements annoncés mardi par le quotidien «Le Temps», qui vont affaiblir l'effectif garant de la qualité du journal. Impressum se tient prêt à négocier et apportera des conseils juridiques à ses membres.

Le syndicat, partenaire de la convention collective de travail (CCT) avec Médias suisses, rappelle mercredi dans un communiqué que la CCT prévoit, lors de licenciements économiques, une consultation afin de proposer des mesures alternatives. Elle prévoit aussi un plan social dès que cinq membres sont concernés. Pour qu'il soit valable, il doit être négocié et conclu avec le syndicat. ATS

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.