John Thomas a fêté ses 1000 nuits dans sa chambre de l’Armée du salut

PortraitIl est arrivé le 30 mars 2017 au 4, chemin Galiffe. Il n’est jamais reparti. Récit d’un accompagnement exemplaire en forme de retour à la vie.

John Thomas, figure de l'Accueil de nuit. Une chambre à deux lits, longtemps partagée avec son ami Philippe.

John Thomas, figure de l'Accueil de nuit. Une chambre à deux lits, longtemps partagée avec son ami Philippe. Image: MAGALI GIRARDIN

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Il évoque un peu ces écrivains qui vivent à l’hôtel. Célèbres ou anonymes, entre Paris et New York, Montreux et Sils-Maria. La comparaison s’arrête là. John Thomas n’est pas en résidence littéraire au 4, chemin Galiffe. Séjour par nécessité, pour ce qui le concerne, dans un lieu d’hébergement d’urgence, offrant un lit pour une à quinze nuits, à celles et ceux qui en ont besoin.

Mais séjour prolongé, oui, et même drôlement. Locataire à l’année, dans cette chambre située au 1er étage du baraquement en bois, dont la fenêtre au volet vert regarde le fameux portail d’entrée. Fameux, parce que, chaque soir, des dizaines de personnes se retrouvent devant ce seuil et que, par grand froid, en plein hiver, les places sont très convoitées.

John l’a déjà franchi un millier de fois. Mille jours qui sont autant de nuits. La première remonte au 30 mars 2017. Valérie Spagna, la directrice de cette structure à nulle autre pareille, car ouverte en permanence, du 1er janvier au 31 décembre, se souvient très bien de l’arrivée de ce nouveau bénéficiaire à l’Accueil de nuit (ADN).

«Il venait de l’abri de Richemont, raconte-t-elle. Avant cela, il dormait dans la rue. Une personne référente qui suivait sa situation l’a dirigé vers nous, afin qu’il se restaure, physiquement et psychiquement. Il était en retrait, reclus, on n’entendait pas sa voix, on voyait à peine ses yeux.»

Barbe abondante

Une silhouette de rasta sans âge, avec ses dreadlocks et sa barbe envahissante, le tout rehaussé d’un couvre-chef asymétrique, coiffant une démarche lasse et ralentie. John s’est fait connaître ainsi, sans jamais parler à personne, mangeant en silence à la table du réfectoire, sous un téléviseur trop bavard, entouré de veilleurs et de veilleuses qu’il désigne aujourd’hui, sans se tromper, par leurs prénoms, en les qualifiant de «bienfaiteurs».

La force du lien réveille le vocabulaire. C’est elle, c’est lui qui sont à l’origine de ce régime d’exception. «Son état de santé s’est peu à peu amélioré, John a accroché comme on dit dans le jargon de notre métier, acceptant la relation humaine qui se tissait autour de lui, se sentant en confiance dans la chambre, toujours la même, qui lui avait été attribuée, résume la responsable de l’ADN. Devant cette évolution positive, on a décidé de le garder. On assume ce privilège accordé, on reconnaît le lien qui nous lie; il illustre, de manière exemplaire, la nécessité de coupler l’accueil à un accompagnement social. Une personne dédiée à cette tâche vient d’ailleurs d’être engagée chez nous.»

Sarah, Olivia et les autres

John connaît bien désormais Olivia, la travailleuse sociale. C’est elle qui, après Sarah et d’autres encore, esquisse des projets d’avenir. Le passé, lui, est enfoui dans une mémoire qui n’a rien oublié.

«Je suis né à Dakar, au Sénégal, le 10 novembre 1962, glisse d’une voix douce le pensionnaire de Galiffe, assis sur son lit. Depuis quarante ans, je ne suis plus retourné dans mon pays. Je l’ai quitté à la fin de l’adolescence; je suis parti à l’aventure en Afrique, en passant par le Mali, pour ensuite me retrouver en Côte d’Ivoire. J’ai vécu dix ans à Abidjan. J’ai été vendeur ambulant, puis kiosquier en face de la gare centrale. Je vendais les journaux locaux mais aussi la presse internationale. Et puis la collection Harlequin et des livres scolaires. J’ai pu mettre de l’argent de côté et me payer un billet d’avion pour la France.»

Clandestin à Paris

Une boîte intérimaire lui fait découvrir la banlieue parisienne, sans sortir de la clandestinité. Départ plus au nord, vers la Hollande, qui se montrera plus généreuse. «J’y suis resté vingt ans, avant de contracter en 2007 le diabète, puis de me convertir, grâce à une femme, Sabine, à la religion catholique.»

Enfin, «Genève, parce que c’est une ville de paix», en auto-stop. «Mon dernier chauffeur m’a déposé à la Servette. Il faisait froid, je dormais aux abords d’une église.» La suite se joue entre des mains bienveillantes qui finissent par former une grande famille d’accueil.

Au-dessus du lit, une image sous cadre montre cette solidarité humaine faisant cercle autour de John Thomas, quinquagénaire heureux, le jour de son baptême. «J’ai aussi coupé mes cheveux et rasé ma barbe. Cela me rajeunit, non?»

Créé: 14.01.2020, 06h54

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