Joël Dicker et d’autres écrivains entrent en prison

PénitentiaireDes lieux de détention genevois ouvrent leurs portes à des écrivains. Ce vaste projet lancé par la Fondation Bodmer est inédit.

Des livres de Joël Dicker ont été distribués à Champ-Dollon et une dizaine de détenus rencontreront l’auteur le 11 mars.

Des livres de Joël Dicker ont été distribués à Champ-Dollon et une dizaine de détenus rencontreront l’auteur le 11 mars. Image: Georges Cabrera

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La lecture et l’écriture derrière les murs. C’est pour libérer la parole en prison qu’un vaste projet est né à Genève, rassemblant deux milieux que tout éloigne: le pénitentiaire et le culturel. Inédit. Des ateliers d’écriture confiés à trois écrivains genevois sont menés depuis janvier, une rencontre entre le lauréat de l’Académie française Joël Dicker et des prisonniers aura lieu le 11 mars. Une expérience exceptionnelle que beaucoup souhaiteraient voir se prolonger.

Point de départ de l'opération: l’exposition Sade, un athée en amour, présentée à la Fondation Bodmer. Etonnant? Pas tant que ça, explique son directeur, Jacques Berchtold: «Cet écrivain un peu provocant et difficile a passé vingt-sept ans en prison. En plus de l’exposition, nous avons voulu faire quelque chose en prise directe avec la vie carcérale.»

Plusieurs actions originales composent ce projet pilote. «Une réflexion est menée pour voir comment la fondation pourrait contribuer à étayer le contenu des bibliothèques des lieux de détention, livre Jacques Berchtold. Nous savons qu’une grande partie de la population carcérale est non francophone. Il s’agit de savoir si les ouvrages proposés sont adaptés.»

Publication possible

Quatre auteurs genevois – Catherine Safonoff, Sylvain Thévoz (lire ci-contre), Martin Rueff et Joël Dicker – s’investissent, de façon bénévole, à leur manière. Trois d’entre eux accompagnent ou vont bientôt accompagner des petits groupes de détenus dans des ateliers d’expression. Par la suite, «une publication rassemblant les témoignages des écrivains et des textes rédigés par des prisonniers pourrait être réalisée», espère Jacques Berchtold.

Prêt à mener un atelier à Curabilis, avec des personnes condamnées à des mesures de soins, Martin Rueff, professeur de langue et littérature françaises du XVIIIe siècle à l’UNIGE, est convaincu de la démarche. «Mon objectif est de leur apprendre à maîtriser des instruments de l’expression, à se les approprier. Cela ne peut se faire que sur la durée. C’est un moyen d’émancipation pour eux, qui peut même être professionnalisant.» Le premier texte qu’il envisage d’étudier avec ses élèves sera un poème de Baudelaire, «car ils attendent souvent des grands auteurs». Comment aborde-t-il cette rencontre? «Je n’ai aucune appréhension. J’ai de l’impatience.» Il faut dire que le spécialiste dispose d’une solide expérience en la matière. «J’ai enseigné la philosophie pendant trois ans à la prison de la Santé, à Paris. Les détenus étaient extrêmement motivés, plus que mes étudiants à l’université… Il y avait une grande qualité d’écoute et de parole. En prison, j’ai donné mes meilleurs cours sur Platon!» s’enthousiasme-t-il.

«Un pont à créer»

«Il y a un pont à créer entre l’écriture et la prison», appuie Joël Dicker, sensible au fonctionnement du système carcéral, à son utilité, à son objectif de réinsertion. L’écrivain primé rencontrera le 11 mars, pendant une à deux heures, une dizaine de détenus à Champ-Dollon. Ces volontaires ont reçu un exemplaire de La vérité sur l’affaire Harry Quebert.

«Ce sera une première pour moi. J’ai beaucoup d’appréhension car je ne sais pas à quoi m’attendre, confie Joël Dicker. J’espère qu’il y aura un échange autour du livre. Je pourrai parler de ma démarche, de mon envie d’écrire.»

La visite d’une personnalité relève de l’événement à Champ-Dollon, où la surpopulation chronique ne permet plus aucune fantaisie depuis longtemps. «C’est une belle occasion d’ouvrir la prison au monde à travers la lecture, qui est le seul mode d’évasion que j’encourage activement», sourit le directeur Constantin Franziskakis. L’enseignant de formation aurait souhaité aller au-delà de la démarche symbolique. «Nous ne pouvons pas organiser un atelier d’écriture à Champ-Dollon, car cela demanderait un investissement important en termes de moyens et de temps que nous n’avons pas. Je le regrette.»

Bilan de l’expérience le 30 mars, avec une table ronde organisée en public à la Fondation Bodmer. «Nous avons entrepris un travail de fond que nous souhaiterions pérenniser», souligne Jacques Berchtold, faisant écho à tous nos interlocuteurs.

(TDG)

Créé: 02.03.2015, 16h38

«Triviales, provocantes, drôles»

«Quand on m’a parlé du projet, je me suis dit: «Génial! Enfin, le milieu culturel institutionnel sort de ses murs pour en percer d’autres», s’exclame l’auteur Sylvain Thévoz. Le conseiller municipal en Ville de Genève ne participe pas à cette action pour «aider des détenus, mais pour apprendre d’eux». Un vendredi sur deux, il rejoint La Clairière, où l’attendent des mineurs, tous libres de participer à l’atelier. «La première fois, j’ai apporté des magazines en leur demandant de découper les mots qui les touchaient. Par la suite, je suis venu avec des parfums. On joue avec le sens des mots, on parle, on écrit, on slame. Le but est de les inviter à écrire, sans censure. On touche parfois des points sensibles. Les discussions peuvent être très triviales, provocantes, drôles. On ne fait pas de psychanalyse, mais on libère l’expression.» L’animateur aborde ces rencontres sans a priori: «Je ne les vois pas comme des détenus mais comme des ados qui sont incroyablement créatifs. Le contexte est celui d’une prison, mais leur prise de parole fait penser à celle qui peut venir dans une maison de quartier à Champel ou à la Jonction.» Ces rencontres, au nombre de cinq au total, marquent à chaque fois Sylvain Thévoz: «En tant qu’écrivain, j’apprends de leur spontanéité, quand ils osent balancer des mots, ou de leur peur, quand ils craignent la page blanche.»
Ce projet pilote ne doit pas le rester, plaide-t-il. «La prison doit permettre aux détenus de se réinsérer, mais faute de moyens, elle n’a qu’une fonction d’enfermement. Si l’on pouvait pérenniser un lien entre la culture et le carcéral, grâce à la Fondation Bodmer, la Ville ou l’Université, tout le monde y gagnerait. Et en premier lieu la société.» S.R.