Jocelyne Haller: «Mauro Poggia semble bonasse, mais il trompe son monde»

Élection du Conseil d’ÉtatLa députée d’Ensemble à Gauche brigue un siège au Conseil d’État. Son credo: la défense du social.

Jocelyne Haller, candidate au Conseil d'État.

Jocelyne Haller, candidate au Conseil d'État. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Contrairement à 2013, il y a bien un candidat d’Ensemble à Gauche au second tour de l’élection du Conseil d’État. C’est en fait une candidate puisque c’est la députée Jocelyne Haller qui est montée au front. Arrivée en quatorzième place au premier tour (17 774 voix), cette spécialiste de la politique sociale a également été la mieux élue au Grand Conseil sur sa liste. Lucide, elle sait infimes ses chances d’être élue, mais elle a un message à faire passer et sa présence devrait profiter aux candidats socialistes et Verts de l’Alternative.

Pourquoi vous présenter alors qu’Ensemble à Gauche a obtenu un résultat moyen le 15 avril?

Cela a d’abord été dicté par l’élection en deux tours. Nous avons été poussés à présenter des candidats au premier tour pour nous faire entendre, il était donc logique de poursuivre. Il fallait aussi être cohérent vis-à-vis des gens qui nous ont soutenus, par respect des électeurs. Enfin, il y avait le choix de soutenir les trois candidats de l’Alternative en étant présent ou de les soutenir de loin. Nous sommes présents.

N’auriez-vous pas pu aller un cran plus loin et faire liste commune avec le PS et les Verts?

Nous voulions que les membres de l’Alternative s’engagent sur un programme avec nous. Notre demande était de défendre un taux d’imposition des entreprises de 16%, ce qui garantirait la neutralité fiscale de la réforme PF17. Très clairement, cette exigence leur imposait de se démarquer du discours qu’ils tenaient jusque-là sur le taux. Mais pour le reste nous sommes très proches puisque l’Alternative unie a lancé l’initiative «Zéro pertes». Au final, nous avons des campagnes complémentaires.

Comment se porte selon vous la population genevoise?

Si on ne regarde que les statistiques, on constate qu’il y a une reprise économique et que le chômage diminue (mais la baisse est en fait due principalement à un changement de mode de calcul). En réalité, ces statistiques sont plus que hasardeuses puisqu’une bonne partie des chômeurs en fin de droits échappent au radar. D’autres indicateurs sont plus inquiétants. Ainsi, le taux de personnes qui ont besoin de l’aide de l’État pour tourner est passé de 13,6 à 14,3%. Il y a effectivement un fossé qui se creuse à Genève entre les pauvres et les riches. Dans le canton, le taux de risque de pauvreté est du reste 30% plus élevé que dans les autres cantons. Parallèlement, la classe moyenne souffre également car elle est de plus en plus mise à contribution.

Quelle est la politique publique qui est la plus à la peine?

Pour moi c’est clairement celle de l’emploi et du chômage. J’ai l’impression que l’on n’a pas entamé de réflexion sur les outils à mettre à disposition pour combattre le chômage structurel de longue durée. À l’époque, Guy-Olivier Segond avait au moins tenté de donner aux chômeurs en fin de droits une autre perspective que l’aide sociale. Cela s’appelait le revenu minimum cantonal d’aide sociale (RMCAS), mais a été supprimé lors de la réforme législative de l’aide sociale qui a créé la Liasi (ndlr: loi sur l’insertion et l’aide sociale individuelle). L’aide sociale est là pour aider les gens qui ont des difficultés sociales à reprendre pied, notamment dans le monde du travail. Mais ceux qui ont principalement des problèmes liés à l’emploi devraient être suivis par l’OCE. C’est la Liasi qui a imposé à l’Hospice général une tâche qui n’entre pas dans sa mission première.

La Liasi ne permet-elle pas de se former?

L’Hospice n’est pas censé prendre en charge des formations conséquentes. Auparavant, le chômage prenait en charge des reclassements. Aujourd’hui, c’est devenu extrêmement difficile. On est dans une situation paradoxale: on n’a jamais autant parlé de réinsertion professionnelle que depuis qu’il n’y a plus assez d’emplois pour tout le monde. L’État pourrait par exemple engager une partie des 800 personnes à l’aide sociale qui, aujourd’hui, travaillent pour l’administration publique. Elles sont indispensables pour faire tourner la machine, alors autant les engager, ce qui ne coûterait pas plus cher à l’État.

Vous décrivez une situation catastrophique, comment se fait-il que la population fasse confiance à Mauro Poggia?

Ce conseiller d’État trompe son monde. Il semble bonasse et donne l’impression de bien connaître l’aide sociale et les besoins. Mais voyez ce qu’il a fait à l’Office cantonal de l’emploi, durcissant les conditions imposées aux chômeurs. C’est également lui qui a diminué le supplément d’intégration accordé à l’aide sociale. Remarquez, je ne comprends pas plus pourquoi la population a plébiscité le PLR alors qu’une grande partie de ses problèmes est issue des décisions portées et défendues par ce parti.

Si vous étiez élue mais que vous héritiez de la Sécurité, que feriez-vous?

Je débuterais par une petite mesure: je supprimerais la double condition posée aux requérants déboutés pour obtenir l’aide d’urgence, qui est un vrai scandale. Ensuite, je développerais la police de proximité et reverrais la loi sur les manifestations qui bride la liberté d’expression. Il est évident que je devrais me former plus amplement dans le domaine de la sécurité. Comme de nombreux conseillers d’État nouvellement élus. Mais j’estime avoir une bonne capacité à apprendre.


«Il faut faire bouger les lignes»

Jugez-vous possible de trouver un compromis avec l’Entente sur la fiscalité des entreprises?

On n’arrivera pas à se mettre d’accord avec eux, mais il faut travailler à faire bouger les lignes et à se rapprocher autant que possible de l’équilibre fiscal et de la couverture des besoins de la population. Même à droite, certains jugent inopportun un taux à 13,49% et seraient prêts à le rehausser, même si ce n’est pas jusqu’à 16%. Un référendum? Tout dépendra de l’issue des discussions. Nos objectifs sont clairs. Nous ne sommes pas seuls puisque Verts, socialistes et syndicats soutiennent aussi l’initiative «Zéro pertes».

Genève peut-elle se passer des multinationales sans compromettre les prestations?

S’en passer complètement non, mais ce n’est pas un scénario plausible. Quand Zurich a aboli les forfaits fiscaux, tous les bénéficiaires ne sont pas partis. On ne choisit pas un lieu sur le seul critère fiscal. Pour les entreprises, Vaud pratique déjà un taux plus bas que Genève. Or ce n’est pas là qu’ABB a délocalisé, c’est en Pologne! Si certaines entreprises devaient partir, d’autres resteraient et compenseraient la perte.

Quel est votre premier grief envers l’Exécutif sortant?

Sa banalisation du creusement des inégalités à Genève, lequel aurait mérité des mesures très proactives sur les plans fiscal, économique et, en dernier lieu, en matière de filet social. Le rapport sur la pauvreté du Conseil d’État aurait dû induire une feuille de route, mais rien n’est venu! Par contre, on a vu les velléités du Conseil d’État de continuer à miter la sécurité sociale. Mais en raison de l’état de la population, une telle évolution est impossible. Ce serait une rupture sociale inacceptable.

En Suisse, gouverner c’est pratiquer le consensus. Est-ce possible avec votre positionnement politique?

Le plus difficile pour moi serait sans doute d’être enfermée dans un programme de législature — notion que nous avions combattue à la Constituante car c’est un laminage des différences politiques des membres d’un gouvernement. Mais je pense aussi que la collégialité ne doit pas mener les membres d’un Exécutif à renoncer à leurs convictions ou les pousser à se déjuger. Il faut parfois rompre la collégialité, sans que cela devienne un système. Élue, je mettrais en place des projets pilotes pour démontrer qu’il y a des méthodes plus bénéfiques que les politiques de soi-disant rigueur budgétaire, lesquelles s’avèrent au final coûteuses car elles ne visent que le court terme. M.M. et E.BY

Créé: 02.05.2018, 17h27

Bio express

En 1954, le 20 janvier, elle naît près de Paris dans une famille de cinq enfants. Son père, juif, a dû fuir l’Autriche lors de l’Anschluss et a rencontré sa mère à Naples, où il servait dans l’armée britannique.

À 8 ans, elle s’établit avec sa famille à Meyrin. Études au Collège Rousseau, une année de lettres et elle bifurque sur les études sociales.

Durant trente-trois ans, elle est assistante sociale à l’Hospice général, jusqu’à sa retraite en 2014. Son engagement dans la représentation du personnel la mène à la politique.

En 2001, elle est élue pour la première fois députée, sous la bannière de SolidaritéS. Elle siège à la Constituante de 2008 à 2012 puis renoue en 2013 avec le Grand Conseil, où elle vient d’être réélue.

Elle est mère de deux fils et grand-mère depuis cinq mois. M.M.

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