Jeunes sans formation: le triste record genevois

SocialPrès de 17% des jeunes de 25 ans n’ont ni diplôme, ni formation professionnelle à Genève. Aucun autre canton suisse n’affiche des taux aussi élevés.

Début mars, l'OSEO inaugurait les nouveaux locaux de son semestre de motivation.

Début mars, l'OSEO inaugurait les nouveaux locaux de son semestre de motivation. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Certains ont mis la cravate. Il y a les nouveaux locaux du semestre de motivation à inaugurer dans la zone industrielle de Meyrin, des invités, mais surtout son travail à présenter. Du mobilier, des luminaires — une ligne de design complète — des objets réalisés dans le cadre de l’entreprise sociale pour laquelle ils travaillent. Conduit par l’Œuvre suisse d’entraide ouvrière (OSEO), le semestre de motivation rassemble 64 jeunes de 16 à 25 ans, tous suivis par des conseillers en insertion. «D’un côté, il y a cette véritable entreprise créée pour permettre aux jeunes d’acquérir les attitudes professionnelles. De l’autre, nous offrons une remise à niveau en mathématiques et français et préparons les participants aux tests EVA (évaluation avant l’entrée en apprentissage)», présente Arnaud Moreillon, responsable de l’insertion des jeunes à l’OSEO.

Le chiffre qui fait mal

Depuis le début de l’année, les milieux de l’insertion professionnelle ont connaissance d’un chiffre inquiétant: notre canton présente le taux le plus élevé de jeunes de 25 ans sans formation.

Le classement a été rendu public en début d’année par l’Office fédéral de la statistique, qui a calculé pour la première fois les taux de première certification du degré secondaire II et taux de maturités. À Genève, 83,1% des jeunes âgés de 25 ans ont obtenu une maturité, un CFC ou une autre formation reconnue. Une simple soustraction laisse apparaître le point noir genevois, à savoir ces 16,9% de jeunes sans diplôme, alors que la moyenne suisse se situe à 9,1%. Aucun autre canton ne présente une part aussi élevée.

L’étude longitudinale (sur les parcours des individus) menées par les statisticiens fédéraux pointe d’autres éléments: parmi ceux-ci, des femmes davantage diplômées à 25 ans (différence de 4 points) et un net avantage des Suisses nés en Suisse (94% sont diplômés à 25 ans) face aux étrangers nés à l’étranger (72,5% de taux de certification). «C’est la première fois que nous suivons cette méthode qui nous permet de suivre les trajectoires de formation, explique Laurent Gaillard, responsable de l’étude à l’OFS. Jusqu’alors, nous nous devions nous baser soit sur des approximations, soit sur les nombres de diplômes délivrés à un moment donné.»

Du fait de sa nouveauté, cette statistique ne dit rien de l’évolution dans le temps des valeurs cantonales. Reste alors à Genève cette position en queue de classement national.

«Politique très floue»

Professeur à la Haute École de travail social (HETS), Laurent Wicht suit de près le parcours des jeunes en rupture et le dispositif prévu pour les prendre en charge. «En orientant son économie sur les professions intellectuelles du tertiaire, Genève a produit un paradoxe: d’une part, les études se sont démocratisées, de l’autre, les chances se raréfient pour ceux qui sont moins scolaires.» Face à cela, le professeur déplore le manque de coordination du dispositif genevois. «Le Canton a traîné à offrir une politique concertée pour aider les jeunes en rupture scolaire. Il en résulte aujourd’hui une offre morcelée entre l’État, les fondations, les communes ou le privé. Tout cela demeure très flou, peu pragmatique. Il manque un pilotage général», soutient Laurent Wicht.

Quant aux conséquences de l’absence de formation, elles sont largement étudiées et partagées par les chercheurs: l’échec scolaire augmente le risque d’exclusion sociale et multiplie par quatre la probabilité de se retrouver au chômage.

À Genève, environ 1000 jeunes quittent chaque année leur formation sans l’avoir terminée. Ensuite, les voies se multiplient. À Cap Formations, 27 personnes ciblent les 15-25 ans en rupture de formation pour les remettre sur le chemin de la qualification professionnelle. Entre les murs de la Cité des métiers, la structure interinstitutionnelle fonctionne comme une agence de placement avec des conseillers en charge de dossiers. Parfois, la participation à un semestre de motivation résulte de ces échanges. «L’enjeu est de les capter le plus vite possible, mais les jeunes entrent sur une base volontaire, nous n’allons pas les chercher», explique Harold Martin, directeur du dispositif.

Les chiffres qu’il brandit prouvent cette nécessité de faire vite. En 2017, 1400 jeunes environ étaient inscrits à Cap Formations. Parmi ceux-ci, environ un millier (73%) ont trouvé une occupation dans l’année. Si la durée moyenne d’accompagnement est de 12,8 mois, elle s’allonge du moment que le candidat vieillit. Ainsi, les majeurs rencontrent davantage de difficultés à entamer ou reprendre une formation. En résumé, plus la rupture est longue, plus le retour à l’activité se complique.

Une mesure suscite l’espoir

L’échec se lit dans une statistique particulière de Cap Formations. Environ 13% des inscrits entrent dans la case «perte de contact institutionnel». Majeurs pour la plupart, «ce sont ceux que nous perdons en route, déplore Harold Martin. Notre tâche est alors de nous assurer qu’un autre acteur les prend en charge.»

Face à l’urgence genevoise, les professionnels qui s’activent au chevet des jeunes placent de grands espoirs dans la formation obligatoire jusqu’à 18 ans. Genève a été le premier canton à inscrire le principe dans sa Constitution et à l’adopter. À la rentrée de septembre, plus aucun mineur ne pourra quitter l’école sans solution. Les prochaines statistiques de l’OFS diront si le dispositif genevois a produit ses effets.


«Mon échec scolaire me pénalise»

Elles sont là avec un CV vide et la crainte d’un avenir précaire. Anaïs et Laetitia, toutes deux âgées de 17 ans, espèrent trouver leur voie après le semestre de motivation de l’OSEO auquel elles participent depuis deux mois. Martin, lui, est plus âgé (22 ans) et peut témoigner après avoir traversé une longue période de doute. Aujourd’hui au bénéfice d’un CFC de maçon, il ambitionne même d’entreprendre une nouvelle formation pour maximiser ses chances et devenir fumiste (fabrication et entretien de cheminées). «À 15 ans, je suis sorti du cycle en échec scolaire et sans savoir ce que je voulais faire, raconte-t-il. Je ne voulais pas doubler mon année, alors j’ai commencé un apprentissage. Quand mon patron a fait faillite, je me suis retrouvé à plat durant un bon moment. Quand je suis devenu majeur, les factures commençaient à tomber et ma situation a commencé à créer des problèmes avec ma famille.» Après un passage au semestre de motivation, le jeune ouvrier a retrouvé la confiance et un employeur pour terminer le CFC qu’il avait entamé.

Anaïs et Laetitia espèrent suivre cette même trajectoire. «En trouvant un apprentissage de gestionnaire de vente, en parfumerie ou dans la cosmétique», disent-elles. Pour l’heure, il s’agit d’aborder cette transition délicate entre l’école et le travail et sortir de la spirale de l’inactivité. Avec un poidsà tirer, celui de l’échec scolaire. Anaïs détaille son parcours: «Je ne peux pas expliquer pourquoi, mais j’ai perdu toute motivation quand je suis entrée à l’École de culture générale. J’ai raté mon année, avant de prendre la décision d’arrêter. Pourtant, je sortais de R3 (ndlr: le niveau le plus élevé au cycle d’orientation)

Majeures dans quelques mois, les deux jeunes filles sentent la pression s’accentuer. «La concurrence est forte pour trouver un apprentissage. Et face à ceux qui n’ont pas connu d’échec scolaire, je me sens nettement désavantagée quand je présente mon bulletin de notes.» L.D.S.

(TDG)

Créé: 22.03.2018, 19h42

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