Un jeune radicalisé arrêté à son retour de Turquie

GenèvePlacé en détention, un Genevois de 21 ans est accusé d’être en lien avec une organisation terroriste.

Le Genevois de 21 ans a approché les autorités suisses pour rentrer. Il a été arrêté le 8 juin, à l’aéroport de Zurich, et placé en détention.

Le Genevois de 21 ans a approché les autorités suisses pour rentrer. Il a été arrêté le 8 juin, à l’aéroport de Zurich, et placé en détention. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Après les premiers départs de Genevois sur le chemin du djihad, voici le premier retour. Parmi les cinq cas connus des autorités, un Suisse de 21 ans, converti, disparu pendant six mois, vient d’être arrêté à l’aéroport de Zurich. Placé en détention préventive, il est accusé d’être en lien avec une organisation terroriste, a appris la Tribune de Genève. C’est le dixième retour de ce genre en Suisse.

A.* est passé d’un extrême à l’autre, sous les yeux de sa famille, impuissante. Rallié aux catholiques intégristes et proche de la mouvance d’extrême droite, ce jeune décrit comme instable a basculé dans l’islam radical en quelques mois, au contact d’un autre Genevois, musulman, fréquentant les milieux d’extrême droite et antisémites. Tous deux suivis par la police genevoise, ils ont fait l’objet d’un entretien préventif, sorte de mise en garde. Seul moyen d’action pour les autorités lorsqu’elles soupçonnent un départ. Peine perdue. Le plus âgé s’est envolé le 30 octobre. A. l’a suivi le 5 décembre. Annonçant à ses proches un voyage en Italie, il s’est en fait rendu en Turquie (notre édition du 28 mai). Sa famille est restée dans l’expectative, embrouillée par des rumeurs circulant sur sa prochaine réapparition. Contactée, elle ne fait aucun commentaire et renvoie aux autorités.

Enfermé dans un camp

Au Ministère public de la Confédération (MPC), le porte-parole, André Marty, confirme ces éléments: «En étroite collaboration avec l’Office fédéral de la police, un Suisse romand de 21 ans a été arrêté lors de son retour en Suisse, le 8 juin, à l’aéroport de Zurich, et placé en détention préventive. Il revenait de Turquie.» Depuis, des enquêteurs de la police judiciaire fédérale (PJF) l’interrogent, tout comme l’équipe de procureurs de la cellule antiterroriste du MPC.

Dans quel but A. est-il parti? A-t-il rejoint ou comptait-il rejoindre la Syrie ou l’Irak? Qu’a-t-il fait pendant six mois? Pour une raison que l’on ignore, A. aurait passé en tout cas les dernières semaines dans un camp fermé en Turquie, dont nous savons peu de chose. Il aurait finalement révélé son identité dans le but d’approcher les autorités suisses pour pouvoir rentrer à la maison.

Pourquoi? A-t-il changé d’idée ou revient-il avec des intentions peu louables? Autant de zones d’ombre que les enquêteurs doivent éclaircir, non sans difficulté.

Trois mois en préventive

En fait, les investigations sont menées depuis des mois. «Le MPC a ouvert le 19 février une procédure pénale contre ce citoyen suisse, révèle André Marty. Il lui est reproché d’avoir enfreint l’art. 2 de la loi fédérale interdisant les groupes Al-Qaida et Etat islamique et les organisations apparentées. Il est en outre prévenu de soutien, respectivement de participation à une organisation criminelle, selon l’art. 260ter du Code pénal.» A. risque jusqu’à cinq ans de prison. L’affaire est suffisamment grave pour que le Tribunal des mesures de contrainte ait ordonné trois mois de détention préventive.

Exceptionnelle, «cette arrestation illustre la poursuite conséquente sur le plan pénal de toutes les personnes en Suisse étant soupçonnées de vouloir rejoindre des organisations djihadistes», précise le porte-parole. Le MPC a de quoi faire avec plus d’une soixantaine de procédures liées à cette menace.

Sur les dix retours de voyageurs djihadistes confirmés, un seul a, pour l’heure, été condamné. Un Valaisan resté trois mois en Syrie en 2014 a écopé de 600 heures de travail d’intérêt général avec sursis. Soumis à une psychothérapie, il a aussi eu l’obligation de réaliser un travail photographique sur le thème de la paix. (TDG)

Créé: 21.06.2016, 23h25

«La tâche des enquêteurs est colossale»

Confrontées aux premiers retours de voyageurs djihadistes, les autorités suisses font face à une montagne de difficultés, décrypte Jean-Paul Rouiller, directeur du Geneva Center for Training and Analysis of Terrorism (CGTA).

Que penser de ce Genevois, soupçonné d’avoir rejoint une zone de conflit, rentré de lui-même en Suisse après six mois de «voyage»?

La chronologie du retour est intéressante: nous sommes à un moment charnière. L’Organisation de l’Etat islamique (OEI) subit des défaites militaires en Syrie et en Irak. Dans le même temps, l’OEI est capable de «distribuer» ses djihadistes sur différents théâtres d’opérations. C’est dans ce contexte que s’insère le retour de ce Genevois. Les services de police et de renseignement sont désormais confrontés à une tâche colossale: comprendre ce qu’il cherchait à faire, savoir s’il est allé en Syrie, et surtout, déterminer les motivations profondes de son retour. Il s’agit tout à la fois de conduire une procédure pénale, une évaluation psychologique et une – nouvelle – évaluation de la menace qu’est susceptible de représenter, à moyen et long termes, ce jeune homme.

La Suisse a enregistré jusqu’à présent dix retours
de djihadistes présumés. Que sait-on d’eux?


Les enquêteurs et analystes sont confrontés à deux difficultés. «Savoir» ou «connaître», ce dernier fut-il versé à une procédure, n’équivaut pas à posséder une preuve formelle. Et «prouver», surtout pour des actes commis dans un théâtre d’opérations aussi lointain que la Syrie, relève de l’exploit. Autre point, il reste toujours une part d’ombre, un doute quant à la motivation de celui qui revient. Le laisser libre, parce que l’on ne dispose pas d’éléments tangibles permettant une mise en accusation est un pari. Nos voisins européens le constatent tous les jours: ce pari peut se révéler dévastateur…

Les retours de voyageurs djihadistes s’accélèrent-ils?

La tendance actuelle est à l’accélération et à l’augmentation des retours. Mais il sera important de voir si cette inclinaison se confirme dans les mois à venir.

Comment gérer ces cas, au-delà de la procédure pénale?

Avec finesse, délicatesse et en acceptant de tâtonner. Il existe presque autant d’écoles, d’approches que de pays. L’évaluation mentale et psychologique de celui qui rentre est d’une nécessité fondamentale. Ce premier diagnostic posé, il importe – en fonction du résultat – de mettre en place un suivi adapté, judiciaire, psychologique et social. Il est toutefois essentiel de garder à l’esprit qu’une démarche, quelle qu’elle soit, ne peut avoir de succès si le principal intéressé ne l’endosse pas. Ensuite, et en dépit du succès que rencontrent les «programmes» de déradicalisation, leur efficacité reste à démontrer. Des policiers les plus au fait de ces questions en Europe doutent fortement de l’efficacité de ces programmes.
Propos recueillis par S.R.

Articles en relation

La police suit quarante Genevois radicalisés

Radicalisation Cinq résidents genevois sont partis sur le chemin du djihad, a annoncé la commandante de la police. Plus...

Caricatures

Brexit: Theresa May à Bruxelles
Plus...