Un jeune Français radicalisé a été arrêté à l'aéroport de Genève

DjihadismeIl a changé en trois mois et a tenté par deux fois de rejoindre la Syrie, via Genève. Sa mère, désespérée, témoigne. Un spécialiste du terrorisme explique l’attrait de Genève.

A.K. a pris l’avion le 12 mai à Cointrin. L’alerte de la France est tombée le 13. Intercepté à son arrivée en Turquie, il a été renvoyé à Genève où il a été arrêté le 14 mai.

A.K. a pris l’avion le 12 mai à Cointrin. L’alerte de la France est tombée le 13. Intercepté à son arrivée en Turquie, il a été renvoyé à Genève où il a été arrêté le 14 mai. Image: Pierre Albouy

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Il s’est enfui avant de fêter ses 18 ans. Il a quitté famille et amis dans le nord de la France avec l’intention de rejoindre l’Etat islamique. Arrêté une première fois en Allemagne, A.K. a tenté une seconde fois le voyage, mais en passant par Genève. Tout juste majeur, il a été arrêté le 14 mai à Cointrin. Depuis, il se trouve en prison à Champ-Dollon, seul dans une cellule, en attendant son extradition vers le France. Il est mis en examen pour association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme.

La tuerie de Charlie Hebdo a agi comme un détonateur, raconte sa mère, professeure, que nous avons retrouvée. A partir de janvier, ce gamin joyeux, gentil, qui aime la musique et sortir avec des copines, se renferme, fréquente assidûment la mosquée de sa région, fait la leçon à sa famille non pratiquante. En moins de trois mois, il se radicalise sous les yeux impuissants de ses proches. «Il disait qu’on ne pouvait pas exercer sa religion tranquillement en France. Il parlait avec des mots qui ne lui appartenaient pas. Il a été ensorcelé, comme dans une secte», confie-t-elle, abattue.

C’est en allant sur l’un de ses multiples comptes Facebook que la famille découvre le «pot aux roses»: il discute avec des personnes du monde entier tenant des propos radicaux. S’ensuit une discussion houleuse. Le lendemain, le 23 mars, il met les voiles en douce, suivant des indications transmises via Facebook, sous l’intitulé «plan A». On lui indique quel bus, quel train prendre et à quelle heure, pour se rendre en Bulgarie, puis en Turquie. Point de départ des nombreux candidats au djihad.

Il demande où est Cointrin

Mais la fuite d’A.K. s’arrête à Munich, où il se fait pincer. Comme il est mineur, on le ramène à la maison. Placé sous contrôle judiciaire, il doit signer toutes les semaines un acte de présence au commissariat local. Ses parents, ses frères et sœurs essayent de le raisonner et le surveillent tant bien que mal. «J’avais demandé aux autorités de lui mettre un bracelet électronique, mais ce n’est pas possible», soupire sa mère.

Un mois et demi plus tard, le 11 mai, il repart. Entre-temps, il est devenu majeur. L’affaire prend une autre dimension. La section antiterroriste de la Direction centrale de la police judiciaire, à Paris, reprend l’affaire. Comme toutes celles, quelle que soit leur importance, qui touchent aux questions sensibles du djihad.

Pendant ce temps, A.K. applique probablement le plan B. Il débarque à Genève, qu’il ne connaît pas, avec un mineur, A.E.M., également en fugue. Les deux Français se rendent d’abord dans un lieu de rencontre. Ils demandent autour d’eux comment aller à l’aéroport pour gagner la Turquie. Leur comportement surprend à tel point qu’ils vont être signalés aux autorités. Ils trouvent finalement Cointrin. Le 12 mai, A.K. se légitime avec la carte d’identité de son cousin et embarque à destination d’Istanbul.

Le 13 mai, le Tribunal de grande instance de Paris émet un mandat d’arrêt international, que la Tribune de Genève s’est procuré. S’agissant de sa première tentative, il lui est reproché précisément d’avoir organisé de concert «avec une autre personne bénéficiant d’un contact pour rejoindre les rangs de l’Etat islamique le départ de celle-ci pour la Syrie». Puis, grâce aux indications transmises par «cette personne partie en précurseur», d’avoir organisé «son propre départ en partant effectivement dans le but de rejoindre la Syrie».

S’agissant du second essai, on lui reproche d’avoir «organisé de concert avec un mineur leur départ pour la Suisse puis la Turquie dans le but de rejoindre les rangs de l’Etat islamique, en partant effectivement ensemble en Suisse puis en Turquie.»

Une alerte Schengen est émise le 13 mai en soirée dans vingt-huit pays, dont la Suisse. Cette fiche «Sirene» en dit plus sur le fameux plan et révèle qu’A.K. a aidé un autre mineur français, A.B., 16 ans, à rejoindre les rangs de l’Etat islamique en lui fournissant sa carte d’identité. Puis c’est A.B. qui lui a indiqué la marche à suivre pour venir le rejoindre grâce à un itinéraire et au numéro de téléphone d’un passeur de Turquie en Syrie.

Les deux jeunes habitent la même ville et sont potes sur Facebook. Le père d’A.B. décrit aussi une radicalisation fulgurante, juste après les événements de Charlie Hebdo. «J’ai pas compris, répète-t-il. Mon fils n’a jamais quitté sa région avant ça. Comment a-t-il fait pour partir? Il avait 200 euros sur lui. Il n’aurait pas pu aller loin sans aide. Je suis sûr qu’il était accompagné.» Deux mois que la famille n’a pas reçu de nouvelles de l’adolescent. L’inquiétude monte, d’autant qu’A.B. a des soucis de santé. «La police dit qu’il est en Syrie, mais ce n’est pas possible», tente-t-il de se persuader. Pourtant, son fils, utilisant un pseudo, l’affirme le 31 mars sur Facebook: «Je suis arriver sain et sauf les policier me traquait dans toute leurope mai allah les a aveugler et jai traverser la frontiere de la syrie en courant al hamdoulilah» (…) Si jaurai eter bloquer en france j’aurai commis de bon meurrtre contre vous habitant de lenfer» (sic).

Bientôt extradé

A.K., lui, est intercepté à son arrivée à l’aéroport d’Istanbul. On le remet alors dans l’avion pour Genève, où il est arrêté à l’aéroport le 14 mai. L’Office fédéral de la justice délègue son audition au Ministère public genevois, qui se déroule le 15 mai. Le Français accepte son extradition et veut parler à sa maman. Elle lui demande ce qui lui a pris. «La France, ça m’saoule», lui répond-il.

En plein cauchemar, cette femme témoigne pour montrer que cela n’arrive pas qu’aux autres. «Heureusement, on a réussi à le rattraper à temps, par deux fois. S’il avait pu passer en Syrie, je pouvais faire une croix sur mon fils. J’aimerais bien savoir qui a chamboulé notre gamin!» lâche-t-elle. La suite? «On ne sait pas quoi faire. On ne sait pas vers qui se tourner pour nous aider.» (TDG)

Créé: 21.05.2015, 22h50

Pourquoi le chemin passe-t-il par Genève?

«Cette arrestation d’un voyageur djihadiste est – à notre connaissance et dans le contexte syrien – la première à Genève», estime Jean-Paul Rouiller, directeur du Centre genevois d’analyse du terrorisme. Le cas du jeune Français A.K. suscite beaucoup de questions. Pourquoi s’est-il rendu à Genève dans le but de rejoindre la Syrie? D’autres empruntent-ils cette voie?

«Ce garçon n’a aucun ancrage religieux profond, il est en échec scolaire et bascule. Tout va très vite. Il passe énormément de temps sur Facebook. En analysant ses postes, on voit son évolution. Il ne s’en cache pas. Des éléments montrent qu’il sait qu’il va se battre, dans une vision idéalisée du combat», observe-t-il.

Intercepté une première fois en Allemagne, l’adolescent retente sa chance en passant par la Suisse. «Genève a été instrumentalisé par beaucoup de djihadistes et a toujours été un lieu de passage, de rencontres, de départs pour des raisons différentes. L’exemple le plus connu est celui de Mohamed Merah.» L’auteur d’une tuerie à Toulouse en 2012. «Il était venu acheter sa caméra go pro ici.» Et de préciser: «On demande aux voyageurs du djihad de ne pas partir depuis leur pays d’origine pour ne pas éveiller les soupçons, pour brouiller les pistes.» Cela permet aussi d’avoir un petit temps d’avance au cas où une procédure judiciaire serait lancée. Raté pour A.K. «Il était sur les radars des services de renseignement depuis le mois de mars. Il était sous contrôle.»

Le spécialiste a connaissance de quatre autres cas de Français ayant choisi Cointrin pour rejoindre la Turquie, puis la zone de guerre. Si ces voyageurs ne sont pas arrêtés, ils font l’objet d’une surveillance discrète. Comment peut-on repérer ces voyageurs? «L’âge, le type de billet, si c’est un aller simple, la destination, la nationalité entrent dans les critères de suspicion», poursuit-il. Les gardes-frontière et les polices d’aéroports collaborent étroitement avec le Service de renseignement de la Confédération et la police judiciaire fédérale.

Une task force sur la lutte contre le terrorisme djihadiste en Suisse indiquait dans un rapport présenté en février que «le phénomène des voyageurs djihadistes n’épargne pas la Suisse». S.R.

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