Jeanne Matti, reine des plus que centenaires

PortraitLa courtepointière du quai Charles Page fête ce jeudi 11 janvier ses 104 ans. Chez elle, en toute indépendance.

Jeanne Matti, photographiée en 2013.

Jeanne Matti, photographiée en 2013. Image: Olivier Vogelsang (archives)

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On utilise les moyens d’aujourd’hui pour transmettre des vœux qui méritent d’être partagés par le plus grand nombre. Voici donc, en version planétaire, de Genève à Pointe-à-Pitre, du quai Charles Page au quai des Orfèvres, un joyeux et sonore: «Bon anniversaire, Madame Matti!»

La suite tient en deux syllabes, sans chichis, prénom amical et féminin: Jeanne fête ce jeudi 11 janvier 2018, chez elle, dans son appartement regardant les berges de l’Arve, ses 104 ans. Née à Genève, de parents italiens, l’année du début de la Première Guerre mondiale; vivant toujours dans sa ville natale, où elle a eu trois enfants et exercé le noble métier de courtepointière.

Incorrigible chineuse

Un siècle d’existence bien dépassé, célébré chez soi, en toute indépendance, entouré des siens, au milieu de sa collection d’incorrigible chineuse, des dizaines de poupées et chiens en porcelaine, des centaines de boîtes à pilule. Jadis aussi des vaches, «mais j’ai dû y renoncer, elles prenaient trop de place…»

Tout le reste se raconte avec légèreté, sans jamais devoir se bagarrer contre une mémoire personnelle qui ne joue que des bons tours quand on la sollicite, aligne les anecdotes, fait le lien entre des histoires de vie distantes d’un demi-siècle. «J’adorais conduire, j’ai eu sept voitures, explique Jeanne en attrapant un sujet de conversation au vol. Fiat 500, Dauphine, 2 CV, Ford Mondeo rouge, sans compter une décapotable de marque japonaise. Jusqu’à 90 ans, je traversais le tunnel du Mont-Blanc, seule, tôt le matin, deux fois par mois, pour aller faire les marchés à Biella dans le Piémont. Je rentrais le dimanche soir ou le lundi matin à l’aube pour rejoindre mon atelier. J’ai travaillé jusqu’à 96 ans. Mon seul regret, c’est que mes mains et ma vue se sont mises en retraite avant moi, sinon j’aurais continué à faire des rideaux.»

Privée de lecture, sa passion quotidienne, mais pas découragée pour autant. Une voix remplace désormais les yeux qui n’arrivent plus à lire. Celle d’une ancienne voisine, devenue lectrice à domicile à raison d’une séance par semaine. «On lit en ce moment un roman où il est question d’esclavage. J’ai hâte que l’on arrive à la fin car l’histoire est un peu triste. J’aime les récits qui finissent bien.» Nouveau rire, drôlement tonique et contagieux. L’hôpital? «Je n’y suis jamais allée, sinon pour accoucher. Si, une fois, pour me faire recoudre le cuir chevelu. Un brigand m’a frappé en s’échappant de mon atelier; il cherchait de l’argent et n’a trouvé que des boutons de couture. Je les vois encore, éparpillés sur le sol, au pied de mon établi.»

Production artisanale, réputation mondiale

Sur ce plan de travail, des kilomètres de tissus en production artisanale et continue. Jusqu’à cinq employées sous ses ordres, à fabriquer du matin au soir coussins, voilages, tapis de lit. Mais d’abord les fameux rideaux de cinéma, de Genève jusqu’à Zurich. Quand la salle du Molard installe son écran, on pense à Madame Matti. Quand le Grand Théâtre veut du velours rouge pour son foyer, on l’appelle. Quand des clients débarquant de New York ont besoin d’obscurcir une halle entière de l’ancien Palais des Expositions pour y projeter leur film en trois dimensions, on se tourne à nouveau vers elle.

«Un chantier grandiose», se souvient Jeanne, la reine des galons, en mimant le geste d’allumer sa machine à coudre. Comme à chaque visite, on l’écouterait des heures évoquer son passé, égrener ses grands et petits plaisirs, formuler d’un ton naturel ses phrases élégantes et rapides qui expriment les bonheurs simples de la vie, la sienne, aujourd’hui et maintenant, à l’âge de 104 ans. (TDG)

Créé: 11.01.2018, 12h18

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