«J’ai vécu des moments clés à Genève, une ville incroyable»

InterviewLe président du Conseil d’État sortant explique pourquoi ce canton fait des choix que les autres ne font pas.

François Longchamp: «Toute personne qui se lance en politique en pensant pouvoir plaire à tout le monde devrait y renoncer. On n’a pas d’amis en politique.»

François Longchamp: «Toute personne qui se lance en politique en pensant pouvoir plaire à tout le monde devrait y renoncer. On n’a pas d’amis en politique.» Image: Steeve Iuncker-Gomez

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François Longchamp termine son bail. Entré en 1991 à l’État comme secrétaire général adjoint de Guy-Olivier Segond, il le quitte en 1999. Élu au Conseil d’État en 2005, cet homme pudique, à la vive intelligence, pour lequel le devoir n’est pas un vain mot, aura été le premier président à étrenner les fonctions prévues par la nouvelle Constitution.

François Longchamp, vous avez été sept ans secrétaire général de Guy-Olivier Segond, douze ans conseiller d’État. C’est l’heure du départ. Votre état d’esprit?

Partagé. D’une part, j’ai choisi de partir et l’ai annoncé il y a quatre ans. La force du système politique suisse est son renouvellement, et je crois aux vertus de la limitation de la durée des mandats. De l’autre, j’aime la politique et la fonction que j’ai occupée. Je sais ce que je quitte. Je me console en me disant que, si j’avais voulu rester, j’aurais probablement obtenu une nouvelle fois la confiance du peuple.

Une fonction use ou grandit. Vous sortez comment de la vôtre?

Grandi, même s’il est temps d’ouvrir d’autres horizons, et de changer de rythme. Genève est une ville incroyable, où il se passe constamment quelque chose. J’ai eu la chance de vivre un moment clé: la rénovation du parc immobilier des organisations internationales. Elle assurera l’avenir de la Genève internationale pour une ou deux générations. Et, hasard des choses, elle a coïncidé avec un moment particulier du multilatéralisme: la montée en puissance politique de la Chine, la réémergence de la Russie et le repli des États-Unis.

Que restera-t-il de vos mandats?

La consolidation de la Genève internationale. Pour les mandats précédents, les dernières grandes réformes sur l’emploi, sur l’aide sociale individuelle, la création des prestations complémentaires familiales, les transferts d’actifs vers l’aéroport et Palexpo, conditions déterminantes de leur prospérité. Et à l’Urbanisme, le vote d’un plan directeur ambitieux et la lutte contre la spéculation dans les PPE.

Votre dossier le plus rude?

J’en compte trois qui tous heurtaient des intérêts considérables. La loi antispéculation, qui porte mon nom et qui a donné lieu à des affrontements homériques, y compris avec certains élus de mon parti. Mais c’est surtout le dossier Kadhafi qui me revient. Un combat que la Confédération menait contre Genève plus que contre la Libye, puisque Berne a voulu faire de Genève un fusible. Un Conseil fédéral qui a lâché un canton. On était conspués, semaine après semaine, dans la presse nationale, alors qu’on avait traité l’affaire Kadhafi au plus près des instructions reçues, comme l’ont reconnu plus tard la Conférence des cantons et la commission d’enquête du Conseil des États. Et nous étions condamnés au silence, pour préserver les intérêts des otages. Durant toute la crise, qui a été gérée notamment par Laurent Moutinot, David Hiler et moi-même, le Conseil d’État est resté uni, mais seul contre tous.

Quelle leçon en tirez-vous?

Cette crise a montré que notre pays n’était pas prêt à affronter une crise internationale, somme toute assez banale si on la compare à celles que vivent nos voisins. Clairement, la Suisse a un gouvernement de beau temps, peu adapté aux soubresauts. Cette affaire a eu des conséquences fédérales majeures.

Vous avez eu des mots très durs durant cette affaire.

Vous voulez dire envers Charles Poncet? Oui, et je les maintiens, ce d’autant que les trois tribunaux devant lesquels il m’a traîné m’ont donné raison. Il a trahi son pays pour l’argent d’un dictateur qui retenait nos otages, et tout cela pour ne même pas percevoir au final la totalité de ses honoraires… Il est allé bien au-delà de son rôle d’avocat. Ce n’était d’ailleurs pas le seul: on en a vu d’autres, de ces grands défenseurs de la patrie, flancher de la même manière durant cette crise.

Être élu, c’est se faire toujours des ennemis?

Toute personne qui se lance en politique en pensant pouvoir plaire à tout le monde devrait y renoncer. On n’a pas d’amis en politique. Et la politique ne se passe pas sur les réseaux sociaux, surtout dans un canton de 500 000 habitants où les citoyens ont une perception claire de ce que font leurs élus. Et même ailleurs… Je n’ai jamais cru qu’Obama ou Trump devaient leur élection à Facebook.

C’est la raison de l’échec de Luc Barthassat?

Non. Des causes plus profondes ont joué. Son bilan ne méritait pas un tel rejet. C’est le fait de ne pas avoir voulu endosser l’habit de magistrat et les codes de la fonction qui lui a coûté cher. Il s’est aussi mal entouré.

On a dit que la gestion de ses errements occupait la moitié de votre temps…

Faux…

Vous protégez jalousement votre vie privée. C’est encore possible à l’heure de la politique-spectacle?

Bien sûr. Il a fallu au moins trois mille ans pour distinguer la vie privée de l’espace public. Cette conquête, profondément libérale, doit être préservée. Mes vrais amis appartiennent à mon cercle privé.

Pierre Maudet a des ennuis avec des amis et un voyage. Le Conseil d’État était au courant?

Pierre Maudet m’a régulièrement informé et il a respecté les procédures en annonçant son voyage, sa nature privée et l’absence de contrepartie (ndlr: l’entretien a été réalisé le lundi 14 mai).

Vous évoquiez un autre dossier difficile. Lequel?

La Banque cantonale. J’ai dû défendre les intérêts de l’État face à douze avocats réputés. Et nous avons tenté un véritable coup de poker en passant un accord séparé et secret avec le réviseur de la banque. Cela nous a permis de récupérer 125 millions à titre d’indemnités – une somme jamais atteinte en Europe pour défaut de révision – et, accessoirement, de diviser nos adversaires.

Vous êtes entré à l’État en 1991. Quelles sont les évolutions les plus frappantes?

Les opinions sont devenues versatiles et la volonté de consensus a diminué. Des réflexions lacunaires, de l’impatience alors que les décisions politiques marquantes demandent du temps. La construction du CEVA, c’est le choix d’une génération au profit de la suivante: dans un monde d’immédiateté égocentrique, c’est désormais une gageure… Ce qui me frappe aussi, et positivement, c’est que Genève change d’échelle et commence à l’assumer. Elle s’affirme comme une agglomération urbaine. Avec le CEVA, Genève a fait le choix de l’ouverture et de la croissance. Comme elle l’a fait autrefois avec la démolition des murailles ou l’édification d’un aéroport en pleine guerre, l’ouverture internationale ou le soutien aux accords bilatéraux.

Cette ouverture est combattue par une partie de la population.

Genève a toujours hésité. Hormis les votes que je viens d’évoquer, il y a eu des référendums: contre le CERN, la FIPOI, contre les divers aménagements de l’aéroport ou celui de Palexpo. Chaque fois, le choix de la fermeture aurait pu être privilégié. Et chaque fois, les Genevois ont préféré croire en leur bonne étoile. Voilà pourquoi nous avons Cointrin là où d’autres doivent se contenter de la Blécherette… Genève fait des choix que d’autres ne font pas. Lorsque nous sommes un canton périphérique, francophone dans un pays majoritairement germanophone, au bout d’un pays et d’un lac, dans un horizon limité par des montagnes étrangères, le seul moyen de survivre est de sublimer cet isolement. En clair: aller voir plus loin. Voilà pourquoi Genève est une ville internationale. Et voilà pourquoi Limoges ne l’est pas.

Sur la région, point clé du discours de Saint-Pierre de 2013, rien n’a été fait suite au refus par le peuple du crédit sur les P+R en 2014…

Vous me dites cela alors que sommes en train d’achever le plus grand et coûteux chantier de notre histoire, celui du Léman Express? L’année prochaine, n’en déplaise à ses adversaires, il sera inauguré, dans le respect du calendrier et du budget. Et vous me dites cela alors que quatre nouvelles gares sortent de terre, entraînant la mutation de quartiers entiers et la création de l’épine dorsale d’une agglomération allant d’Annemasse à Gland? Nous sommes la région la plus dynamique du pays et nous contribuons massivement à la solidarité confédérale. Cela ne veut pas dire que les critiques qu’on entend sont absurdes: il faut maîtriser la croissance et elle doit profiter au plus grand nombre. Mais regardons aussi le destin exceptionnel de Genève.

Le Canton voulait rééquilibrer les emplois et les logements avec la France, éviter une compétition fiscale avec Vaud… Raté.

Vaud est le seul canton à avoir voté une loi cantonale sur l’imposition des entreprises avant de connaître la base légale fédérale. On a crié au génie. Mais c’est oublier qu’avec Zurich, il a aussi plombé la révision fédérale en soutenant certaines niches fiscales que les Suisses n’admettaient pas et qu’ils ont finalement refusées en votation populaire. Parce que nous sommes un pays exportateur, il faudra pourtant nous adapter aux standards internationaux. Un système fiscal plus équitable est nécessaire. Genève n’a cessé d’être claire sur ce point, en proposant un taux unique et une méthode que le Conseil fédéral vient de faire sienne. En matière de construction, nous faisons notre part et les mentalités évoluent: il y a deux mois, des déclassements importants ont été acceptés par la population de Bernex et de la Ville. Et même à Chêne-Bougeries, une commune historiquement opposée à tout développement, le refus a été serré. Nous n’avons jamais autant construit de logements depuis les années soixante.

Vous avez tenté de rééquilibrer les rapports avec les communes. Sans succès.

Ah, les communes! Avec elles, nous sommes partis équipés pour gravir le Mont-Blanc et avons fini par une balade au Salève! Le canton souhaitait leur confier plus de responsabilités, mais les communes sont satisfaites de leur sort. Elles ont réclamé deux compétences: les permis de construire, mais sans vouloir procéder à l’instruction des dossiers, et… la nomenclature des rues! Autant dire rien du tout. Cela est révélateur d’une autre réalité: nous vivons les derniers vestiges d’une époque. Quarante-six administrations publiques, 137 magistrats communaux, sept conseillers d’État, 115 députés et 924 conseillers municipaux pour un territoire de 282 km2, ça sent la naphtaline.

En début d’interview, vous évoquiez la Genève internationale, et là on revient à nos vieux travers. Comme ce centre-ville tristement moche…

Genève, tristement moche? Êtes-vous sérieux? Genève est une ville magnifique. Elle est simplement exagérément encombrée. Le Léman Express va changer la donne de la mobilité au centre-ville. On ne pourra plus y faire cohabiter tous les modes de transport.

Vous auriez aimé être ministre des Transports?

Oh oui! Surtout maintenant, car arrive l’heure des choix tranchés. La prochaine législature sera celle des Transports. C’est un département enthousiasmant car il faudra porter ce changement. Et je ne crois pas à cette histoire de département maudit.

Maintenant, vous allez nous parler de la traversée du lac…

Le peuple a donné au gouvernement le mandat d’étudier un projet. Il le fera. Comme les Genevois l’ont demandé, la question sera posée et ils trancheront. Mais ma conviction personnelle sur ce point est différente: nous n’avons pas les moyens de porter seuls un chantier qui coûtera au moins 4 milliards. Et les Genevois, finalement, refuseront un projet qui fleure bon le siècle passé et fait fi des changements que nous sommes en train de vivre dans nos modes et nos habitudes de transport. Si nous avions 4 milliards à dépenser, il y aurait d’autres choses plus ambitieuses à faire.

La présidence telle que vous l’avez expérimentée n’a pas convaincu. Injuste?

Ce n’est un mystère pour personne: je n’étais pas favorable à la nouvelle Constitution. Et si j’avais pu choisir, l’Instruction publique aurait eu ma préférence. Mais avec six autres magistrats nouveaux, une nouvelle Constitution à faire entrer en vigueur et les enjeux de la Genève internationale, je n’avais à vrai dire guère le choix. Et j’ai fait le job. Quant aux avis de quelques députés ou observateurs qui pensent qu’on peut être président permanent et à la tête de grandes politiques publiques à Genève, je les laisse aux certitudes de leurs bavardages. Pour ma part, les responsabilités ont ma préférence.

Vous avez des projets d’avenir?

Des projets privés ces prochains mois, principalement à l’étranger. Mais comme j’ai le mal du pays au-delà de Rolle, je reviendrai ensuite à Genève. Et continuerai à la servir, mais d’une autre manière.

(TDG)

Créé: 19.05.2018, 08h23

Votre souvenir

Le plus satisfaisant
Pouvoir. Le plus intéressant dans ce métier, le plus jouissif, j’ose le mot, c’est d’influencer le cours des choses.

Un grand regret
Quelques erreurs
de casting. Elles se reconnaîtront.

Un énervement
La disproportion entre les efforts fournis et les résultats sur certains dossiers. 1500 jours pour faire aboutir la réforme de la gouvernance des entreprises publiques. Et une centaine d’heures de séances parlementaires souvent totalement stériles.

Le plus excitant
Convaincre.

Le plus consternant
L’amateurisme de certains. Un jour, j’ai vu un administrateur de l’Aéroport ouvrir l’enveloppe contenant les documents de séance en arrivant en réunion.

Le plus beau
Mon bureau est à la Tour Baudet, au-dessus de la Treille. Les bruits montent et en été, quand la fenêtre est ouverte, on entend les rires des enfants sur la place de jeux. Les problèmes deviennent vite relatifs.

Le plus marquant
Ma rencontre avec le président chinois Xi Jinping. 35 minutes de tête-à-tête, puis un dîner de deux heures face à lui, échangeant sur la nécessité nouvelle, pour la Chine, de s’impliquer dans les affaires du monde, deux jours avant l’entrée en fonction de Trump. M.BN

Bio express

1963
Naissance à Genève. Titulaire d’une licence en droit,
il effectue son stage d’avocat
puis entre au secrétariat
du Parti radical.

1993
Secrétaire général
du Département de l’action sociale.

2000
Direction de la rubrique régionale du quotidien «Le Temps».

2002
Direction de la Fondation Foyer-Handicap.

2005
Élection au Conseil d’État, à la tête de la Solidarité
et de l’Emploi jusqu’en 2012, puis du Département
de l’urbanisme, avant d’être nommé président en 2013. Réd.

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