Les investisseurs boudent les start-up genevoises

TechnologieLe canton n’occupe que le sixième rang suisse du financement des jeunes pousses. Et a levé huit fois moins d’argent que Vaud et vingt fois moins que Zurich.

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Cliquer sur l'image pour l'afficher en grand et dans sa totalité. Image: Gilles Laplace

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Pour qu’une ville, un canton, une région ou un pays restent dans la course, il faut que leur tissu économique se renouvelle. Un peu à l’image du corps humain. Les entreprises en seraient les cellules. D’où l’importance des start-up, dont une partie va mourir et l’autre mûrir.

Chaque année, Startupticker.ch publie le classement des cantons qui ont réussi à engranger le plus d’argent pour financer leurs jeunes pousses. En 2016, Vaud s’était emparé de la médaille d’or. Genève était encore coude à coude avec Zurich pour ramasser la deuxième place. L’an dernier, le canton a dû se contenter du sixième rang, Zoug, le Tessin et Bâle-Ville s’étant glissés dans le haut du classement.

Sur le plan du financement, un gouffre existe: avec 59,6 millions de francs levés, Genève obtient un score près de huit fois moins élevé que celui de Vaud et vingt fois moins que celui de Zurich. Heureusement, environ 60% de ces montants sont liés à la biotechnologie (nouvelles technologies adaptées à l’industrie pharmaceutique), l’un des secteurs économiques les plus prometteurs dans le cadre du vieillissement de la population.

Risque de décrochage

Une seule PME genevoise figure dans le classement des vingt entreprises ayant engrangé le plus d’argent. Il s’agit de Calypso Biotech, qui, à elle seule, a levé 20 millions d’euros (environ 22,7 millions de francs). Cette jeune pousse développant des nouveaux traitements liés à l’intolérance au gluten a été créée par le vétérinaire Alain Vicari, qui en est l’actuel CEO.

Le secteur de la santé est représenté dans le canton par des géants comme la multinationale américaine Covance ou des compagnies de taille moyenne telles qu’OM Pharma ou Selexis. Mais Genève risque d’être décroché dans le domaine du démarrage de nouvelles sociétés. D’autant plus que le secteur de la biotechnologie évolue rapidement et est très gourmand en capitaux en raison des coûts élevés en recherche et en appareils.

«Le rapport de Startupticker.ch est toujours très attendu, réagit Antonio Gambardella, directeur de la Fondation genevoise pour l’innovation technologique (Fongit). Il faut cependant relativiser les chiffres car ils peuvent varier de manière importante d’une année à l’autre en fonction des résultats de chaque canton.»

Et le conseiller d’État chargé de l’Économie, Pierre Maudet, de renchérir: «De janvier à aujourd'hui, en moins de deux mois, environ 40 millions de francs ont été levés à Genève, ce qui est beaucoup en regard des 60 millions de francs obtenus durant toute l’année 2019.» Genève va-t-il rattraper son retard cette année?

Une des importantes biotechs du canton, GeNeuro, vient en effet de lever 20 millions de francs. Mais des opérations similaires continuent de se faire ailleurs en Suisse. «Il est vrai qu’une accélération des opérations de levées de fonds a lieu ces derniers temps dans les pôles d’innovation, en particulier à Zurich et dans le canton de Vaud. Genève risque de se faire écarter», admet Antonio Gambardella.

Zurich bombe le torse

Les taux négatifs et la quasi-absence de rendement sur de nombreux marchés financiers poussent beaucoup d’investisseurs privés à miser sur les start-up. C’est risqué mais cela peut rapporter gros. Selon Startupticker.ch, les mises de fonds dans les jeunes pousses ont explosé l’an dernier en Suisse, dépassant largement la barre des 2 milliards de francs. Le bond par rapport à l’année antérieure est sans précédent: plus de 80%!

Zurich, en étant à l’origine de plus de la moitié de ces levées d’argent, peut légitimement bomber le torse. Et les Genevois? «Nous constatons une frilosité des investisseurs locaux face aux start-up, souligne Pierre Maudet. C’est un risque pour le canton. Mais ces derniers mois, nous sentons qu’ils sont davantage titillés par des investissements dans ce type d'entreprise. C'est maintenant qu’il s’agit de monter à bord de cette fusée qui décolle.»

Si le manque d’argent local est flagrant, le secteur ne brille pas non plus au niveau de l’emploi. Calypso occupe deux personnes. Cette start-up est issue de l’ancien Merck Serono, à l’origine du plus important licenciement collectif qu’ait connu Genève. C’est en avril 2012 que le géant pharmaceutique allemand annonçait la saignée (plus de 1200 postes supprimés ou déplacés), six ans après avoir racheté la firme à la famille Bertarelli.

Huit ans après ce choc social, le Campus Biotech de Sécheron héberge une société prometteuse comme Sophia Genetics. Mais compte aussi des laboratoires haut de gamme inoccupés.

«Il est rare que les biotechs emploient rapidement beaucoup de personnes, relève Antonio Gambardella. Ces start-up travaillent surtout en réseau, avec des chercheurs ou d’autres sociétés situées à l’étranger. Plutôt que le nombre d’employés, ce qui compte, c’est la capacité de ces PME à rester actives de manière durable.»

Les regards se tournent alors vers Selexis. Fondée il y a presque vingt ans en terres vaudoises et présente à Plan-les-Ouates depuis 2004, cette société biotech se distingue notamment dans la production de protéines permettant de lutter contre le sida ou certaines formes de cancers. En 2016, elle dégageait un chiffre d’affaires de quelque 15 millions de francs.

Sièges à l’étranger

«À l’époque, nous comptions 32 collaborateurs. Nous sommes aujourd’hui 51, détaille Igor Fisch, 55 ans, le patron. Je me prépare aussi à signer un contrat. Nous allons quitter nos locaux actuels du bâtiment Eclosion pour emménager dans des laboratoires plus vastes, passant de 1500 à 5000 m2. Notre chiffre d’affaires avoisine les 20 millions de francs. Nous embauchons et, dans les années qui viennent, notre effectif devrait passer à 80 ou 100 personnes.»

Mais cette entreprise, c’est un peu l’arbre qui cache le désert. Car son centre de décision, in fine, est situé au Japon (lire notre encadré). Celui de Covance? Il est à Princeton, dans le New Jersey. Et c’est à Glattbrugg (ZH) qu’OM Vifor, présidée par le Neuchâtelois Étienne Jornod, détaillera ce 12 mars ses résultats annuels.


Les décisions cruciales se prennent ailleurs!

C’est souvent le cas dans le monde des start-up. Elles sont soutenues par des investisseurs qui rêvent de faire la bascule afin de s’y retrouver sur le plan financier. Le gros mange le petit. Mais quand il est situé à l’étranger, le destin de la jeune pousse se joue ailleurs. L’été dernier, deux énormes transactions liées à des biotechs genevoises sont passées presque inaperçues. En juin, la compagnie suédoise Swedish Orphan Biovitrum AB (Sobi) a racheté le département d’une ancienne start-up genevoise, NovImmune, pour 515 millions de francs. Cette opération a notamment permis aux investisseurs, dont le fameux financier zurichois au nœud papillon Martin Ebner, de se faire largement rembourser les quelque 240 millions de francs engloutis.

NovImmune est spécialisée dans la découverte et le développement d’anticorps destinés à traiter des maladies inflammatoires, le sida et certains cancers. Elle emploierait 140 personnes entre Genève et Bâle, où est situé un département stratégique, le marketing. Quant au siège, il se trouve en Suède. Aucune information n’a été communiquée à ce journal sur le nombre d’employés genevois.

Pendant six ans, de 2001 à 2007, NovImmune était nichée à la Roseraie, dans la Tulipe, un lieu idéalement situé, en face des HUG, ce qui facilite le contact entre les scientifiques et le corps médical de l’hôpital.

Amal Therapeutics est aussi hébergée dans ce cocon tout de béton vêtu. Ses investisseurs ont également pu palper 425 millions d’euros, soit le montant versé cet été par le géant allemand Boehringer Ingelheim. La pérennité de cette société est-elle garantie à Genève, où elle a pu bénéficier de bonnes conditions-cadres? Combien d’employés et de chercheurs travaillent encore pour Amal? Porte-parole de cette compagnie, Laurence de Schoulepnikoff n’a pas souhaité fournir d’indications à ce sujet.

Or, la greffe locale ne prend pas toujours. Le japonais Otsuka (traitements contre la tuberculose) a quitté il y a trois ans Genève pour s’installer à Munich. L'effectif de PregLem, filiale du groupe pharmaceutique hongrois Gédéon Richter, est passé d'une cinquantaine de personnes en 2012 à 16 aujourd'hui. Selexis est donc passée dans le giron de la société nippone JSR Corporation en 2017. Mais ses patrons japonais semblent pour l’heure vouloir garder une forte présence à Genève.

Quant à Calypso, son siège a été transféré à Amsterdam. Pourquoi? «Nos investisseurs néerlandais souhaitaient ce rapprochement géographique», résume Alain Vicari. Des essais cliniques seront-ils au moins réalisés à Genève? «Non, ailleurs en Suisse, en Allemagne et aux Pays-Bas.» Au moins, le CEO et l’autre employé fixe restent sur les bords du Rhône.

Créé: 26.02.2020, 10h35

Données: OFS, STARTUPTICKER.CH, SECA.
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