L’internement à vie au cœur du procès de Fabrice A.

Drame de La PâqueretteDans le parcours du prévenu, on observe une montée en puissance de la brutalité. L’assassin d’Adeline M. est-il récupérable? Ce sera tout l’enjeu du procès qui s’ouvre lundi devant le Tribunal criminel.

Fabrice A. a été arrêté à la frontière germano-polonaise, trois jours après avoir tué Adeline M. dans un bois de Bellevue.


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Vendredi 13 septembre 2013, la brigade criminelle genevoise l’appelle. Les policiers ne lui racontent rien mais lui annoncent qu’ils vont passer chez elle. «Je raccroche et je dis à mon mari: «Il est sorti et il a tué une fille.» Celle qui parle a témoigné dans nos colonnes mardi. Il s’agit de la deuxième victime de Fabrice A. En 2001, alors qu’elle était âgée de 21 ans, il l’a violée et menacé de l’égorger mais lui a finalement laissé la vie sauve. Pourtant, à l’époque déjà, la Genevoise a senti que cet homme était excité par la perspective du sang et de la cruelle mise à mort, bien plus que par le viol. Lorsque la police genevoise l’appelle ce 13 septembre, elle comprend instinctivement que pour Adeline M., collaboratrice du centre de sociothérapie de La Pâquerette à la prison de Champ-Dollon, il est déjà trop tard.

Et elle a raison. La veille, Fabrice A. a rusé avec Adeline M., jeune mère de famille, il l’a piégée avant de l’entraîner dans les bois de Bellevue et de l’égorger. La forêt, les menottes, le couteau, des thèmes récurrents dans la vie tourmentée du meurtrier. Trois ans après la mort d’Adeline M., le procès de cet homme – déjà condamné à 5 ans de prison en Suisse et à 15 ans de réclusion en France pour viol avec cruauté sur deux jeunes femmes – va s’ouvrir lundi devant le Tribunal criminel. Il va durer deux semaines.

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Internement à vie?

Que va requérir le procureur général Olivier Jornot? Telle est la grande question. Va-t-il réclamer la prison et l’internement à vie, comme l’a fait le procureur général vaudois, Eric Cottier, dans l’affaire Marie? Le magistrat prendrait bien sûr ainsi un risque puisque les rares fois ou un internement à vie a été prononcé en Suisse depuis l’adoption de cette nouvelle disposition du Code pénal en 2004, il n’a jamais passé la rampe du Tribunal fédéral (TF). Les juges de Mon-Repos étant notoirement opposés à une norme qu’ils considèrent populiste et inhumaine.

«Les situations dans lesquelles l’internement à vie peut être prononcé ne sont pas encore cristallisées par la jurisprudence du TF, note Me Simon Ntah, avocat de la famille d’Adeline M. Cela étant, il est difficilement imaginable de concevoir, à dire d’experts, un assassin plus dangereux pour la société que ce prévenu. Il représente pour moi la froideur criminelle ultime.» Comme durant toute la procédure, Me Yann Arnold, avocat de la défense, ne tient pas s’exprimer. Rappelons que l’initiative pour l’internement à vie a été suscitée par des cas qui ont défrayé la chronique dans les années 80 et 90. Celui de Werner Ferrari, condamné pour le meurtre d’un enfant en 1970 à 12 ans de prison et qui en a tué cinq autres, neuf ans plus tard, à sa sortie de prison. Celui également du «sadique de Romont», qui a exécuté de manière effroyable une série d’enfants et d’adolescents faisant de l’auto-stop.

L’alternative à l’internement à vie est l’internement ordinaire, au cours duquel le prisonnier est réévalué régulièrement et ne peut pas quitter sa cellule tant qu’il représente un danger pour la sécurité publique. Dans une interview accordée au Matin Dimanche en 2014, Olivier Jornot soulignait que «depuis que l’internement à vie existe, on finit par banaliser l’internement standard. Or il peut vous maintenir en prison toute votre vie. Les instruments légaux sont donc là pour protéger la société.» Interrogé à cette occasion et aussi plus tard sur ses intentions concernant le procès de Fabrice A., le procureur général genevois n’a toutefois pas voulu dévoiler ses intentions.

Pour requérir un internement à vie, il faut en principe deux expertises psychiatriques concordantes, concluant au fait que le prévenu est «durablement» non amendable. Ce «durablement» signifie-t-il pour toute la vie? C’est en tout cas l’interprétation faite jusqu’ici par le TF. Or, si les quatre experts français et suisses disent bien qu’on ne peut pas soigner Fabrice A. pour le moment et qu’il représente un grave danger pour la sécurité publique, ils ne vont pas jusqu’à affirmer (vu son âge, 42 ans) qu’il est incurable pour le restant de ses jours.

Il nargue la justice suisse

L’une des raisons d’être de l’initiative pour l’internement à vie est aussi la volonté d’empêcher une poignée de psychopathes, extrêmement dangereux mais également rusés et manipulateurs, de berner les autorités et de bénéficier de congés ou de libertés conditionnelles dont ils profitent pour faire de nouvelles victimes. Or, comme nous l’avons vu dans l’affaire de La Pâquerette, Fabrice A. est plutôt un maître en la matière. Il a bel et bien réussi à tromper les plus expérimentés. De la directrice du SAPEM (Service d’application des peines et mesures) à la directrice de La Pâquerette, en passant par ses sociothérapeutes et ses psychiatres.

Après le viol de 1999, lors de son tout premier procès à Genève, cet homme a été condamné à 18 mois de prison avec sursis alors que sa victime passait presque pour une oie blanche qui faisait confiance au premier venu. L’accusé lui-même, dans ses récentes expertises psychiatriques, se moquait de ce premier verdict: «Il n’y a qu’en Suisse qu’on voit des conneries pareilles! Pour moi, c’était presque une invitation à recommencer.»

A l’époque heureusement, le procureur en charge du dossier avait fait recours afin que le viol avec cruauté soit reconnu et une peine ferme prononcée. Il était persuadé de se trouver face à un manipulateur. Au final, le magistrat avait obtenu 5 ans de prison ferme. Mais entre-temps, libre comme l’air, Fabrice A. en avait profité pour commettre son deuxième viol et prendre la fuite. Durant celle-ci, il avait de surcroît envoyé une jolie carte postale à la justice genevoise pour se moquer de ses juges en leur signifiant qu’il les avait «bien eus»…

«Ces sujets s’avèrent parfaitement capables de donner le change, de rassurer tous leurs interlocuteurs (psychiatres, psychologues, éducateurs, agents pénitentiaires, magistrats…)», indique la récente expertise psychiatrique française. Les auteurs expliquent que les personnes présentant ce profil peuvent «commettre des actes destructeurs terribles qu’aucun indice clinique annonciateur ne permettait de déceler».

«Pas totalement mauvais»

Fabrice A. est-il irrécupérable? Son parcours dénote en tout cas une montée en puissance de la violence. Il a confié aux psychiatres suisses et français la grande jouissance procurée par le meurtre d’Adeline M. Il dit savoir désormais «ce que cela faisait de tuer quelqu’un» comme les meurtriers côtoyés à Bochuz, qui le fascinaient. Pourtant, il indique aussi qu’à la prison de Bois-Mermet, il s’est attaché à un psychiatre, «l’un des rares qui le comprenne». Ensemble, ils ont «découvert» qu’il a commis «le plus odieux des crimes qu’on puisse commettre» mais aussi qu’il y avait quelque chose en lui qui n’était pas perdu. Au fond de lui-même, dit Fabrice A. aux médecins, il y a quelque chose qui fait qu’il «n’est pas totalement mauvais».

Protection particulière?

Le procès qui s’ouvre lundi comporte-t-il des risques au niveau sécuritaire? Celui peut-être que d’anciens codétenus de La Pâquerette veuillent venger la mort d’une sociothérapeute qu’ils appréciaient beaucoup. Celui également que d’autres prisonniers profitent de l’audience pour s’en prendre à l’accusé. En 2013, sa fuite de La Pâquerette et l’assassinat de la jeune femme avaient provoqué un choc au niveau institutionnel et conduit les autorités genevoises à priver de sortie tous les détenus durant plusieurs mois. Ils sont nombreux à n’avoir pas apprécié. L’accusé bénéficiera-t-il d’une protection particulière? Nous n’avons pas eu de réponse.

Une trentaine de policiers seront en tout cas déployés chaque jour autour du Palais de justice et dans le prétoire, notamment des agents du groupe d’intervention. Henri Della Casa, porte-parole du pouvoir judiciaire, se veut rassurant. Ces mesures ne sortent pas de l’ordinaire, affirme-t-il: «Un dispositif de sécurité est désormais systématiquement mis en place lors des procès criminels. Hormis l’affluence et la couverture médiatique qui s’y rapportent, le procès qui s’ouvre lundi n’est finalement pas, en matière de sécurité, différent d’un autre.» Il signale simplement que «le public devra être patient et venir tôt. Il aura accès à la salle d’audience dans la mesure de sa capacité.»

Créé: 30.09.2016, 20h39

Le déroulement du procès

Voici le déroulement du procès de Fabrice A. tel qu’il est prévu dès le lundi 3 octobre. Mais ce programme peut évoluer au fil des jours, suivant la longueur des auditions du prévenu, des plaignants et des témoins.

Lundi 3, à 9h, les débats s’ouvrent dans la plus grande salle du Palais de justice. La matinée sera consacrée aux divers incidents de la défense et des parties plaignantes, lesquelles pourraient demander d’autres actes d’enquête ou l’audition de témoins supplémentaires. L’interrogatoire de Fabrice A. est prévu pour l’après-midi.

Mardi 4 et mercredi 5 seront des journées consacrées à l’audition des quatre experts psychiatres qui ont analysé le profil de l’accusé.

Jeudi 6 au matin, les parents et le compagnon de la victime, Adeline M., seront entendus. L’après-midi, des témoins vont défiler à la barre. Un gardien et une collaboratrice de La Pâquerette feront leur déposition.

Vendredi 7, audition de l’ex-directrice de La Pâquerette.

Lundi 10, réquisitoire du procureur général, Olivier Jornot, durant la matinée. Me Simon Ntah , avocat de la famille d’Adeline M., va plaider l’après-midi.

Mardi 11, place à la défense avec Me Yann Arnold.

Mercredi 12 et jeudi 13, le tribunal délibère.

Le verdict sera rendu le vendredi 14 octobre ou un mois plus tard.

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