L’inestimable sarcophage romain sera exposé deux mois à Genève

JusticeAvant d’être restitué à la Turquie, le chef-d’œuvre sera présenté au public à Uni Bastions. L'opération va nécessiter mille précautions.

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Une porte grise s’ouvre sur 2000 ans d’histoire. Posé au sol, dans une pièce aux Ports Francs de Genève, l’inestimable sarcophage romain resté sous séquestre pendant sept années de bataille judiciaire se laisse enfin photographier. Issu d’une fouille clandestine et exporté illégalement de Turquie, l’objet antique va bientôt retrouver sa terre d’origine, mais avant cela, il sera exposé à Genève pendant deux mois. L’opération logistique s’annonce épique.

«C’est la première fois que je le touche! s’émerveille Me Marc-André Renold, conseil des autorités turques. Ce sarcophage est resté beaucoup trop longtemps inaccessible. Cela paraissait donc une juste compensation de permettre au public genevois de le voir avant sa restitution.» Son initiative, validée par la Turquie, a aussi valeur d’exemple: «C’est une façon de montrer que le crime ne paie pas et que la lutte contre le trafic d’objets archéologiques porte ses fruits en Suisse», souligne le professeur à l’Université de Genève et titulaire de la chaire Unesco en droit international de la protection des biens culturels.

Découverte en 2010 par des douaniers aux Ports Francs dans un local censé être vide, cachée sous une couverture, l’imposante pièce de marbre blanc était alors détenue par une société liée à un marchand d’antiquités de renom, le Genevois Ali Aboutaam. Lequel l’avait reçu en héritage de son père, disparu en 1998 dans le crash du SR111. Le principal protagoniste étant décédé, personne n’a été condamné dans cette affaire.

Le chef-d’œuvre représentant sur ses flancs les douze travaux d’Hercule, qui a vraisemblablement servi de tombeau, va bientôt retrouver la lumière. Au prix d’efforts colossaux. Trouver le lieu adéquat n’a pas été aisé. Les Ports Francs ne disposent pas d’un espace d’exposition ouvert au grand public. Le Musée d’art et d’histoire semblait être tout désigné, puisqu’il accueille déjà neuf pièces antiques issues du trafic de biens culturels. Mais l’institution préfère éviter d’en faire une spécialité. «Finalement, il sera accueilli dans un lieu neutre, à l’Université de Genève», poursuit Marc-André Renold.

Deuxième écueil: «Nous avons dû écarter la plupart des sites de l’université car le sol n’était pas assez solide pour supporter les trois tonnes du sarcophage.» Un poids supposé, mais pas encore vérifié, car la balance des Ports Francs est limitée à 1,5 tonne.

Une salle inconnue du grand public servira d’écrin: celle dédiée aux moulages antiques, à Uni Bastions. «L’avantage est qu’elle est située au sous-sol. Il n’y a donc pas de risque d’effondrement.»

Organiser le transport relève du casse-tête. «Nous avons choisi un spécialiste du déménagement d’œuvres d’art, qui est en train de fabriquer une caisse en bois sur mesure pour le sarcophage et une autre pour le couvercle.» Pas question que les pièces bougent en chemin, d’autant plus qu’une nouvelle fissure a été découverte sur un côté. Même si le trajet à effectuer ne représente que 2 km à vol d’oiseau, il se déroulera en camion sous bonne escorte. A l’arrivée, une grue descendra les deux caisses dans une fosse. «Cela va passer, mais à quelques centimètres près», précise Marc-André Renold. Puis les caisses seront «glissées dans la salle, à mains d’hommes».

L’inauguration est prévue le 19 juin, en présence du ministre turc de la Culture. L’exposition s’achèvera le 4 septembre par un colloque dédié à l’objet exceptionnel, sous l’angle archéologique et juridique. Un spécialiste belge des sarcophages, auteur de l’un des trois rapports produit dans le cadre du litige, s’exprimera.

Le coût de l’exposition est à la hauteur de l’événement: il atteint plus de 40 000 francs, dont 25 000 francs rien que pour le transport et les caisses de protection. Qui payera la facture? «L’Université de Genève, le transitaire, la commission suisse pour l’Unesco, précise l’avocat, mais aussi la Fondation Gandur pour l’art.» Ce n’est pas un hasard. Son fondateur, le grand collectionneur suisse Jean Claude Gandur, avait été approché en 2010 pour acquérir l’œuvre avant de décliner l’offre, soucieux de sa provenance.

Ceux qui manqueraient l’événement pourront toujours se rendre au Musée d’Antalya, où l’impressionnant sarcophage trouvera définitivement sa place.

(TDG)

Créé: 07.06.2017, 13h12

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Une oeuvre majeure

Pourquoi ce sarcophage est-il exceptionnel et mérite-t-il le coup d’œil? «C’est une occasion très rare de découvrir une pièce originale de grande qualité du IIe siècle après Jésus-Christ, issue de la grande production des sarcophages réalisés dans les ateliers de la cité antique de Dokimeion, aujourd’hui Iscehisar en Turquie», relève Lorenz Baumer, professeur d’archéologie au Département des sciences de l’Antiquité à l’Université de Genève. «Entre 350 000 et 750 000 sarcophages ont été produits au début de l’ère chrétienne, poursuit le spécialiste. Aujourd’hui, 12 000 à 15 000 sont conservés, mais à l’état fragmentaire. Il n’existe qu’une trentaine d’objets dans le monde comme celui-ci, provenant des ateliers de Dokimeion et montrant les douze travaux d’Hercule.» Lorenz Baumer n’a pu voir le spécimen genevois qu’une fois, trop rapidement. Alors, il se réjouit de prendre le temps de l’observer, en dehors des horaires d’exposition. «J’attends impatiemment de pouvoir examiner les détails, chercher des parallèles, mieux comprendre le travail du sculpteur. C’est un plaisir tout à fait égoïste!» sourit-il. S.R.

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