L'incroyable destin d'un fonctionnaire nazi à Genève

HistoireDes recherches de l'historien Christophe Vuilleumier ont permis de mettre en lumière un personnage passé complètement inaperçu en Suisse: Gottfried von Nostitz. Il facilita le travail des passeurs, sauvant des dizaines d'enfants juifs.

Gottfried von Nostitz se tiendrait tout à droite. Cette photographie a été prise le 18 mars 1936 à Londres, lors de la visite de l’ambassadeur allemand Joachim von Ribbentrop au premier ministre britannique Stanley Baldwin.

Gottfried von Nostitz se tiendrait tout à droite. Cette photographie a été prise le 18 mars 1936 à Londres, lors de la visite de l’ambassadeur allemand Joachim von Ribbentrop au premier ministre britannique Stanley Baldwin. Image: Bibliothèque de l’ETH Zurich

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C'est une histoire méconnue et passionnante que dévoile l'historien Christophe Vuilleumier sur son blog, celle de Gottfried von Nostitz-Drzewiecky (1902-1976). Ou comment un fonctionnaire nazi a joué un double jeu périlleux.

Gottfried von Nostitz avait intégré le Parti national-socialiste et la SS – non pas par affinité idéologique – mais pour «protéger sa position sociale», relate l'historien. Jugé peu fiable politiquement par sa hiérarchie, cet aristocrate luthérien avait été donc relégué et rétrogradé à un poste secondaire: celui de vice-consul allemand en poste à Genève dès 1940, et ce jusqu'à la fin de la guerre.

«Le fonctionnaire nazi se rendit lui-même sur les crêtes du Jura»

C'est dans le cadre de sa mission genevoise que Gottfried von Nostitz apporte son soutien «Comité intermouvements auprès des évacués» (CIMADE), l'association qui fait passer des Juifs en Suisse depuis la France. «Mieux, raconte encore Christophe Vuilleumier, le fonctionnaire nazi se rendit lui-même sur les crêtes du Jura, faisant office de «messager» pour les passeurs.»

Le fonctionnaire joue donc un double jeu qualifié de «périlleux» par Christophe Vuilleumier. «Berlin disposait d’informateurs au sein des bureaux, ce qui rendait toute action de résistance dangereuse. Von Nostitz devait ainsi parfois donner le change en se conformant aux ordres de Berlin, comme en septembre 1944, lorsqu’il intervint auprès de Berne pour protester contre deux articles de journaux qui évoquaient des actes de barbarie perpétrés par les Allemands.» Ce qui ne l'a pas empêché dans le même temps de se lier d'amitié avec le diplomate et éditeur suisse François Paul Lachenal, qui publait des écrits de la Résistance littéraire française.

Lorsque la clinique des Grangettes sauvait des enfants juifs

Christophe Vuilleumier nous emmène en 1943 où Nostitz prend une nouvelle fois des risques en accordant à Barbara Borsinger, alors directrice de la clinique des Grangettes, un laissez-passer, qui devait lui permettre de sauver« des dizaines d'enfants juifs». Seules conditions: ne faire passer aucun adulte ni formuler aucune information écrite ou orale. Le précieux sésame lui évitera des problèmes «à maintes reprises», passant sous le nez des douaniers français et des gardes-frontières suisses.

Qu'est-il advenu de ce fonctionnaire? Christophe Vuilleumier retrace sa fin de carrière. Le 8 mai 1945, le Département politique de la Confédération, via un arrêté fédéral, proclame la fin de l'existence du gouvernement du Reich. Un jour plus tard, les autorités procèdent à la fermeture du consulat nazi de Genève, sis 6 rue Charles-Bonnet.

Gottfried von Nostitz, lui, ne souhaite pas revenir en Allemagne, par crainte de représailles, tant de son gouvernement que des alliés. Il peut alors compter sur le soutien de Carl Jacob Burckhardt – président du Comité international de la Croix-Rouge et «ministre» de Suisse à Paris à partir de 1945. Ce dernier contacte alors le doyen de la faculté de théologie de l’Université de Genève Jacques Courvoisier, ce qui devait permettre à Gottfried von Nostitz de rester à Genève. En vain. «Le Conseil fédéral souhaitait clore au plus vite le chapitre des activités nazies en Suisse et voir disparaître tous les membres du Parti national-socialiste de territoire, quand bien même l’un d’entre eux aurait fait partie de la Résistance», explique Christophe Vuilleumier.

Le diplomate rentre donc – contraint – en Allemagne en mars 1946. Il n’échappe pas à la procédure de dénazification et aux interrogatoires menés par les officiers du renseignement américain. Finalement déclaré innocent, l'aristocrate sert encore son pays au sein de la mission diplomatique allemande de La Haye, puis à Sao Paulo en 1957, et enfin à Santiago du Chili de 1964 à 1967. Il décédera en 1976, à 74 ans.


Questions à Christophe Vuilleumier*

Comment avez-vous eu connaissance de Gottfried von Nostitz?

Christophe Vuilleumier: J'ai pris connaissance de l'existence de ce personnage lors de mes recherches sur l'histoire de la clinique des Grangettes dont le livre devrait être publié prochainement.

Sur quels documents avez-vous travaillé pour retracer son parcours?

C.V.: Intrigué par ce personnage, j'ai alors mené des recherches et trouvé son interrogatoire mené par les Américains à l'Institut für Zeit Geschichte de Munich. J'ai par ailleurs trouvé des dossiers le concernant aux Archives d'état cantonales et aux archives fédérales Suisse qui contenaient de nombreuses correspondances, des rapports de police et différentes pièces annexes ainsi qu'aux archives fédérales allemandes à Berlin.

Que retenez-vous de ce personnage?

C.V.: Je crois que cet homme n'a jamais adhéré à l'idéologie nazie comme son implication dans la résistance de Kreisau bien avant le début de la guerre le démontre. Comme bien des aristocrates allemands, cet homme était un nostalgique de l'Allemagne impériale et avait reçu une éducation poussée. Fervent croyant et très cultivé, il ne pouvait être qu'opposé aux nazis. Comme diplomate, il dut composer avec son gouvernement. D'ailleurs, il allait être de nouveau confronté à une problématique similaire dans les années 60 lorsqu'il était en poste au Chili, avant que n'éclate le scandale d'une secte nazie protégée par Pinochet. Là également, il avait dû jouer un rôle délicat et s'abstenir de critiquer ouvertement le gouvernement.

*Christophe Vuilleumier est historien et membre du comité de la Société suisse d’histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIe siècle et du XXe siècle.

Créé: 06.12.2019, 18h16

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