L’Hospice général réagit au suicide d’un jeune migrant

SociétéL’institution relève les difficultés des jeunes requérants d’asile lorsqu’ils atteignent la majorité. Elle interpelle les autorités et leur demande une meilleure prise en charge.

Le centre d’hébergement pour requérants d’asile mineurs non accompagnés l’Étoile a ouvert à Lancy en 2016.

Le centre d’hébergement pour requérants d’asile mineurs non accompagnés l’Étoile a ouvert à Lancy en 2016. Image: MAGALI GIRARDIN

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Il s’appelait Ali et avait 18 ans. Ce jeune homme d’origine afghane est décédé le 29 mars aux Hôpitaux universitaires de Genève, quarante-huit heures après avoir tenté de se donner la mort au centre d’hébergement pour requérants d’asile mineurs non accompagnés (RMNA) de l’Étoile, à Carouge.


Lire aussi l'éditorial: Un curieux communiqué qui en dit long


La «Tribune de Genève» a pour règle générale de ne pas traiter les suicides. Celui-ci présente un caractère particulier. Il a fait l’objet d’un communiqué de presse de l’Hospice général, envoyé quelques jours après le décès. L’institution retrace le parcours d’Ali, un jeune homme «psychologiquement très vulnérable». Elle tient surtout à relever que ce «drame montre la difficulté du passage des jeunes RMNA à l’âge adulte».

Et à rappeler au Canton, dont elle dépend, «l’importance d’aboutir à une politique coordonnée entre les nombreux acteurs étatiques impliqués pour clarifier la répartition des rôles et des moyens mis à disposition pour l’accompagnement des jeunes RMNA et ex-RMNA».

«Une volonté d’interpeller»

L’Hospice a fait le choix de cette communication «par souci de transparence et dans une volonté d’interpeller», explique Ariane Daniel Merkelbach, directrice de l’Aide aux migrants (AMIG). Bernard Manguin, porte-parole de l’Hospice, ajoute: «Et pour couper court aux rumeurs qui se propagent rapidement avec les réseaux sociaux.»

Depuis la crise migratoire de 2015, la prise en charge des requérants d’asile, et en particulier des mineurs non accompagnés, est régulièrement sous le feu des critiques. Les associations actives dans le domaine de l’asile ont dénoncé à plusieurs reprises les conditions d’accueil inadaptées pour ces jeunes souvent victimes d’importants stress post-traumatiques. Elles ne sont pas les seules. L’année passée, la Cour des comptes a pointé à son tour une série de dysfonctionnements. Elle a déploré entre autres l’absence de lignes directrices claires dans l’accompagnement des RMNA et relevé la nécessité d’une prise en charge continue indépendamment de l’âge.

Si jusqu’à 15 ans, les mineurs non accompagnés bénéficient d’un encadrement comparable à ce que l’on trouve dans les foyers pour jeunes en général, les choses se gâtent par la suite. Le foyer de l’Étoile, réservé formellement aux jeunes âgés de 16 ans et plus, a été construit dans l’urgence. Il n’est pas adapté aux besoins de ces adolescents (lire ci-dessous). «Il ne s’agit pas d’un foyer éducatif, qui serait soumis à des critères d’encadrement différents et bien plus chers, mais d’un foyer pour requérants d’asile réservé aux mineurs», résumait dans nos colonnes Christina Kitsos, chargée des affaires migratoires au Département de l’instruction publique, à l’ouverture de la structure en 2016.

Migrants plutôt qu’enfants

Tout le problème se situe là. Les mineurs non accompagnés sont actuellement considérés davantage comme des migrants que comme des enfants. Une fois qu’ils ont atteint la majorité, ces jeunes n’ont en principe plus droit à un suivi éducatif et devraient intégrer une structure pour adultes. «Ils peuvent alors bénéficier d’un soutien social et financier, mais cela ne suffit pas. Il leur faut un référent, une personne qui réponde à leurs questions et qui sache les aiguiller dans leur vie», souligne la directrice de l’AMIG.

Beaucoup d’acteurs du domaine de l’asile évoquent la majorité comme une période particulièrement délicate. «À cet âge, les jeunes se posent de nombreuses questions sur le sens de leur vie, sur ce qu’ils veulent faire», détaille Ariane Daniel Merkelbach. Elle insiste en outre sur les besoins spécifiques de ces personnes qui ont vécu un parcours migratoire traumatique. En défendant une prise en charge continue, les éducateurs espèrent leur épargner une «deuxième rupture» après la séparation parentale.

Dans les faits, ces jeunes adultes ne sont pas largués dans la nature du jour au lendemain. La plupart continuent d’être hébergés à l’Étoile et sont suivis par leurs référents. Le foyer héberge ainsi aujourd’hui 70 majeurs et 35 mineurs. Mais en l’absence de mandat clair des autorités pour les jeunes de plus de 18 ans, les éducateurs se voient contraints de bricoler avec les moyens du bord. Soit en partageant les ressources allouées officiellement aux mineurs. «L’exercice reste inabouti et frustrant», déplore Anne Nouspikel, directrice de la communication à l’Hospice.

Un suivi jusqu’à 25 ans

Tant l’institution que les associations actives dans le domaine de l’asile plaident pour un accompagnement sociopédagogique jusqu’à 25 ans. Une motion déposée en février par la députée Verte Marjorie de Chastonay et signée par plusieurs élus de gauche et du PDC va dans le même sens.

«En Suisse, les parents peuvent être tenus d’entretenir leurs enfants jusqu’à ce que ceux-ci obtiennent une formation appropriée», souligne Olivier Geissler, du Service social international Suisse, précisant que traiter différemment les ex-RMNA devenus jeunes adultes est discriminatoire. La Conférence des directrices et directeurs cantonaux des affaires sociales recommande pour sa part de prolonger le suivi «jusqu’au moment où le jeune a acquis les capacités nécessaires pour mener une vie autonome».

La balle est aujourd’hui dans le camp du Canton. À la suite du rapport de la Cour des comptes, un mandat d’étude a été confié à la Haute École de travail social pour réaliser l’analyse des besoins des RMNA. Elle rendra son rapport cet été. «Sur la base de ses conclusions, un modèle d’accompagnement sera élaboré», annonce Thierry Apothéloz, conseiller d’État chargé de la Cohésion sociale et ministre de tutelle de l’Hospice. «Pour le département, il est important que ce modèle couvre la tranche d’âge des 15 à 25 ans.»


«Il y a d’autres Ali au foyer de l’Étoile»

«Ali était un jeune vulnérable, mais il n’est pas le seul, il y a d’autres Ali au foyer de l’Étoile et nous nous inquiétons pour eux», confie Roland Rexhepi, ancien référent du jeune homme qui est décédé suite à sa tentative de suicide. Aujourd’hui chef de groupe de l’équipe éducative du centre, il connaît bien la tâche délicate du référent. «Notre travail consiste à créer un réseau autour des jeunes, trouver des personnes relais capables d’apporter des réponses à leurs questions et à leurs problèmes», explique-t-il. Roland Rexhepi assure qu’Ali, arrivé en 2015, bénéficiait d’un bon réseau. Malgré sa majorité, il continuait à être suivi par les éducateurs du foyer. «Nous ne pouvions pas le laisser seul», confie le responsable.

Roland Rexhepi souligne qu’on ne peut pas avoir les mêmes attentes à l’égard d’un RMNA qu’envers un enfant qui a grandi à Genève. «Il doit apprendre la langue et le fonctionnement de notre société. Ces jeunes ont besoin de plus de temps pour se former. Si on les lâche à 18 ans, on prend le risque qu’ils décrochent et se marginalisent.» L’éducateur relève par ailleurs que des pensionnaires font face à des difficultés psychologiques importantes: «Certains jeunes ont des crises de violence envers eux-mêmes, ils devraient pouvoir bénéficier d’une prise en charge spéciale.» Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Le centre de l’Étoile avait été initialement prévu pour des familles et des personnes seules, pas des jeunes. Dans son rapport publié en février 2018, la Cour des comptes relevait les «conditions de logement rudimentaires» du foyer. La directrice de l’Aide aux migrants, Ariane Daniel Merkelbach, rappelle qu’un lieu spécifiquement adapté aux mineurs non accompagnés est prévu à Vernier. Le projet est actuellement bloqué par les recours de riverains. C.G.

Créé: 08.04.2019, 06h46

Assises en mai

Des assises sur la prise en charge des enfants et des jeunes migrants non accompagnés auront lieu les 3 et 4 mai prochain à la Maison des associations. Organisées par la société civile, elles proposeront une série de conférences et d’ateliers sur cette problématique. Parmi les thèmes abordés: la scolarité, le suivi socio-éducatif, la formation professionnelle, l’accueil et l’hébergement, la santé et les questions juridiques. Ces deux jours seront également l’occasion «de faire le bilan des dysfonctionnements et de dégager des perspectives». C.G.

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