Homme de réseau, il œuvre dans les coulisses politiques

Les hommes de pouvoir 8/10Le communicant Philippe Eberhard joue un rôle clé entre deux mondes qui se cherchent sans bien se connaître, celui des multinationales et du politique.

«Si le pouvoir est celui de sensibiliser, de convaincre, alors nous autres communicants, probablement, avons notre rôle à jouer dans la manière dont on peut convaincre des décideurs d’opinion, et typiquement la population», affirme Philippe Eberhard.
Vidéo: Georges Cabrera

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Élégant, le sourire séducteur, l’urbanité un brin décalée, Philippe Eberhard, 50 ans, passerait pour un vendeur de rêve. Ce serait lui faire offense. Le Genevois excelle dans l’art stratégique des relations publiques. Le spécialiste de la communication, souvent au service des multinationales, parfois des causes politiques, s’appuie sur un vaste réseau économique, médiatique et politique. Fondateur de la société Cabinet privé de conseils (CPC), il œuvre discrètement dans les coulisses du pouvoir à Genève. Comment?

Parmi la centaine de ses clients figurent de grands noms: Caran d’Ache, la Fondation Gandur pour l’art, EasyJet ou encore Procter & Gamble. Il se met aussi ponctuellement au service d’institutions publiques et de groupements d’intérêt. «Il m’arrive de travailler sur des campagnes thématiques de votation, pour le bien de nos entreprises», éclaire Philippe Eberhard, pesant chaque mot. Il s’est mobilisé pour l’agrandissement du Musée d’ethnographie de Genève en 2010, celui du Musée d’art et d’histoire en 2016 et, la même année, sur le principe de la traversée du lac. Il a conseillé la Fédération des entreprises romandes et la Chambre de commerce et d’industrie de Genève (CCIG) dans leur campagne, l’an passé, pour la réforme de l’imposition des entreprises.

Un pont entre deux mondes

Fait-il un pas de plus dans le domaine politique? Philippe Eberhard a travaillé en 2008 pour Daniel Zappelli, en lice pour un second mandat de procureur général, une élection éminemment politique à Genève. Et il lui est arrivé de proposer bénévolement son aide à un candidat à l’élection au Conseil d’État. Ces expériences-là, inédites, ne figurent pas sur son site Internet. En bon communicant, il reste évasif: «Je refuse de faire des campagnes électorales ou de la politique partisane, car notre équipe est amenée à dialoguer avec toutes les sensibilités.» Qu’on ne s’y trompe pas, si les politiciens purs et durs ne font pas partie de sa clientèle, ils foisonnent dans son réseau. D’ailleurs, il estime que les affaires publiques représentent 15% de ses activités.

«De par son solide réseau, il a la capacité rare de faire le lien entre le monde des multinationales et celui de la politique», observe le député PLR Édouard Cuendet, un «ami de trente ans». Son rôle d’intermédiaire est jugé clé. «À l’occasion de l’implantation d’une société à Genève ou de son déménagement dans de nouveaux locaux, Philippe Eberhard fait en sorte que son client noue des liens avec des décideurs économiques ou des hommes politiques, à travers des manifestations, des présentations, des ateliers, des déjeuners informels qu’il organise.» Dans quel intérêt? «Cela donne l’occasion aux politiques de connaître ces entreprises largement méconnues.»

Sa méthode digne d’un diplomate passe bien. «Il crée des ponts entre deux mondes de manière toujours élégante, sans protocole lourd, sans pression, assure Édouard Cuendet. Il ne nous fait pas parvenir d’argumentaire. Il donne la parole aux entrepreneurs qui souhaitent expliquer ce qu’ils font et ce qu’ils attendent du politique.»

Et qu’espèrent ces entrepreneurs? «Trouver des solutions quand ils n’ont pas la compréhension complète du sujet, les compétences ou le réseau, surtout quand ils font face à un problème réglementaire, législatif, administratif. Philippe Eberhard va faire en sorte que les bonnes personnes se rencontrent pour faciliter et accélérer les choses», relève Frédérique Reeb-Landry, directrice générale de la CCIG. Demande-t-il des passe-droits? Pas le genre de cet homme qui exècre les méthodes agressives.

Tenté plus jeune par un engagement au sein du Parti radical, avant d’y renoncer pour des raisons d’incompatibilité professionnelle, le Genevois a fait de la politique son terrain de jeu. Il en connaît les codes et l’agenda. Il entretient de façon informelle des contacts avec des hauts fonctionnaires et des conseillers d’État. D’ailleurs, il tutoie Pierre Maudet, chef du Département de la sécurité et de l’économie. Celui-ci le considère même comme un partenaire de travail. «Ce n’est pas un simple communicant. C’est un lobbyiste pour le canton. Il peut jouer un rôle pour convaincre des sociétés de rester à Genève ou de s’y implanter.» Ensemble, ils ont travaillé sur l’enracinement à Genève de Duracell et de Coty, mais aussi sur le dossier sensible des taxis. «Il a fait comprendre un certain nombre de choses à son client, Uber: comment notre département travaillait et où nous voulions aller. Mais il ne s’est pas immiscé dans le processus de changement législatif. Il comprend les phases dans lesquelles on peut discuter ou pas.»

Lire aussi: Qui influence le pouvoir politique à Genève?

Le degré de confiance entre les deux hommes est élevé. «Il est une sorte de thermomètre de l’activité économique genevoise. Ses retours me sont utiles. Il m’arrive de le renseigner sur les lieux et les bâtiments disponibles. C’est quelqu’un avec qui je construis.» S’il a des rapports privilégiés avec lui, «c’est parce que son agence est la seule du genre dans le canton». Pierre Maudet ne lui fait toutefois pas de cadeau. «Son cabinet s’est vu confier un mandat par les Ports Francs lorsque le scandale de l’affaire Bouvier a éclaté, mais j’ai souhaité que mon département reprenne la communication.»

Premier réseau créé à 15 ans

Autant dire que Philippe Eberhard est devenu incontournable. «C’est un bon analyste, un animal de sang-froid en temps de crise», exprime Michel Gutknecht, ancien CEO de Trimedia. Saluant le parcours de son ancien employé devenu entrepreneur, il relève: «Il a créé son agence à la force de ses poignets. En treize ans, il a réussi à se développer au plan suisse.» A Berne, une consultante se charge notamment de lobbying au parlement. Avec plus de 3 millions d’honoraires annuels et une vingtaine de collaborateurs, CPC s’est hissé en tête du classement officiel des agences romandes de relations publiques et figure au top 10 suisse.

Michel Gutknecht ne lui connaît pas d’ennemi et loue sa générosité. Dans le cadre de ses engagements au Rotary Cub, Philippe Eberhard a mené une campagne, bénévolement, contre le désendettement des jeunes en Suisse romande. «Sa personnalité est un atout. Intelligent, il est toujours enthousiaste. Il a du charme, de l’entregent et s’intéresse vraiment aux gens», remarque Claude-Olivier Rochat, conseiller extérieur de CPC.

Fils d’une bonne famille genevoise active en partie dans la finance, Philippe Eberhard cache une fêlure. Son père meurt alors qu’il n’a que 12 ans. Confronté très tôt à la réalité de la vie, il se met en «quête de l’autre et de soi». Au Collège, il s’intéresse moins aux cours qu’aux associations d’étudiants. Il apprend vite, avec le culot de son jeune âge. «À 15 ans, j’ai commencé à construire un réseau d’informateurs constitué de concierges de grands hôtels genevois qui m’informaient de la venue de VIP, confie-t-il avec malice. Je les appelais ensuite à leur hôtel. C’est comme cela que j’ai pu interviewer 80 personnalités, comme Valéry Giscard d’Estaing et Johnny Hallyday.» Quand on veut, on peut. Avec Philippe Eberhard, cette maxime prend tout son sens.

À la trentaine, il quitte tout pour un tour du monde initiatique, qu’il complétera par des retraites méditatives dans des monastères cisterciens. Loin de l’économie et de la politique, il se ressource en famille. Et puise son inspiration dans le livre d’Anthony de Mello Quand la conscience s’éveille.

Pour voir l'infographie en grand, cliquez ici.

(TDG)

Créé: 08.02.2018, 07h24

Stade et réforme fiscale

Lorsqu’on lui demande de citer l’une de ses réussites, le spécialiste en relations publiques Philippe Eberhard évoque ses années chez Jelmoli en tant que chef de projet puis directeur du Centre commercial et de loisirs La Praille. «Une de mes satisfactions est d’avoir contribué à la réalisation de cet ambitieux projet lié au Stade de Genève. J’ai pu mesurer l’importance d’être connecté au monde politique tout en intégrant les multiples paramètres liés à un tel investissement immobilier pour le commerce de détail.»
Son revers le plus marquant, dit-il, remonte à l’an passé. Fervent défenseur de la réforme de l’imposition des entreprises RIE III, indispensable à la compétitivité des entreprises et à l’emploi, à ses yeux, il a œuvré aux côtés de la Fédération des entreprises romandes et de la Chambre de commerce et d’industrie de Genève, engagées dans la campagne. Mais le peuple en a décidé autrement. Ce n’est que partie remise pour Philippe Eberhard, qui s’engagera sans doute pour le projet de remplacement, encore en gestation. S.R.

Bio express

Le 22 mars 1967 Naissance à Genève.

1979 Lorsqu’il a 12 ans, son père meurt.

1982 Premières interviews de personnalités de passage
à Genève. Premiers pas radiophoniques.

1994 Devient le plus jeune rotarien de Suisse à 27 ans.

1996 Entre chez Trimedia, pionnier des relations publiques.

2006 Il se marie avec Isabelle. Ensemble, ils ont deux enfants.

2004 Fonde la société Cabinet privé de conseils.

2013 Crée une société
dans l’intelligence économique, qu’il nomme Geneva Intelligence.
S.R.

Articles en relation

L'ancien élève dissipé a pris la tête de la rébellion

Les hommes de pouvoir 7/10 Marc Simeth, le président du Cartel, la puissante structure syndicale de la fonction publique, a vécu bien d’autres expériences avant d’enseigner au Cycle. Plus...

Un esthète de l’immobilier qui a l’art des affaires

Les hommes de pouvoir 6/10 Riche propriétaire, le patron de la régie SPG est un ovni dans le monde de l’immobilier. Très influent malgré sa discrétion, c’est d’abord un esthète. Plus...

Le corsaire de la République s’empare de sujets brûlants

Les hommes de pouvoir 5/10 - Jean Barth Avec son incroyable instinct politique, Jean Barth, simple citoyen genevois au réseau informel, est parvenu à changer la société genevoise. Plus...

Patrick Odier, le banquier de terrain et philanthrope

Les hommes de pouvoir 4/10 L’homme qui était à la tête de l’Association suisse des banquiers poursuit ses engagements de la finance aux migrants en passant par la culture. Plus...

Wilsdorf, plus qu’un mécène, une vraie machine à cash

Les hommes de pouvoir 3/10 La fondation propriétaire de Rolex distribue des montants gigantesques pour le social, la culture et la formation. Au risque de se substituer à l’État. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Affaire Maudet: nouvelle révélation
Plus...