Une historienne genevoise autopsie l’esclavage aux Amériques

Interview«Plus jamais esclave» retrace la lutte des opprimés pour leur liberté dans les Amériques entre le XVe et le XIXe.

Aline Helg. L’historienne a effectué une partie de sa carrière en Colombie et au Texas.

Aline Helg. L’historienne a effectué une partie de sa carrière en Colombie et au Texas. Image: Laurent Guiraud

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Il y a une semaine, l’historienne genevoise Aline Helg recevait le prix de l’Académie romande pour son dernier livre. Baptisé «Plus jamais esclaves», l’ouvrage, paru en 2016, retrace les diverses stratégies mises en place entre 1492 et 1838 dans les Amériques par les victimes de cette terrible exploitation pour y échapper. Interview.

Aline Helg, votre livre trace une fresque s’étendant sur plusieurs siècles. Pourquoi vous êtes-vous saisie de ce sujet? A la sortie de l’Université, je me suis spécialisée dans les questions de construction de nations multiculturelles en Amérique latine découvrant au passage le rôle joué par les Noirs en tant fer de lance des armées dans les luttes d’indépendance. J’ai ensuite enseigné au Texas l’Histoire de l’Amérique latine et en particulier de la diaspora africaine. A mon retour à Genève, j‘ai constaté une certaine méconnaissance de l’histoire de l’esclavage marquée de nombreux clichés.

Lesquels?

Par exemple que l’esclavage n’aurait existé qu’aux Etats-Unis. Le phénomène a couvert en réalité l’ensemble des Amériques. Entre le XVIe et le XIXe, le Brésil a importé 46% du total des esclaves africains, contre 4% «seulement» pour les USA. Autre cliché: tous les noirs sont esclaves: c’est faux. En Amérique latine, en particulier, la majorité des noirs et des mulâtres sont libres dès la deuxième moitié du XVIIIe. Les esclaves eux ne sont pas forcément noirs, mais souvent métis — nés d’unions avec des blancs ou des Indiens. Enfin l’esclavage a représenté une partie parfois importante de la population, 10 à 15% à New York au XVIIIe; presque 90% à Saint-Domingue à la même époque.

L’arbre de l’esclavage nord-américain a caché la forêt?

Oui, l’historiographie a été victime d’un effet d’optique lié au fait que les Etats-Unis n’ont jamais cessé de se confronter avec l’esclavage. En Amérique du Sud, les guerres d’indépendance ont longtemps masqué le phénomène. Mais depuis quelques années, la question est revenue à la surface.

Vous exposez que loin d’être des marchandises inertes, les quelque 12 millions d’esclaves vendus aux Amériques ont développé de nombreuses stratégies pour échapper à leur sort…

Il y a évidemment autant de stratégies que d’époques ou de lieux. J’en retiens quatre. Au départ, la colonisation est lente et les territoires pratiquement vides. La fuite hors du monde colonisé est une solution. Des communautés semi-autarciques s’organisent peu à peu le long des fleuves ou dans l’arrière-pays, en marge du monde colonial. Parfois la confrontation domine entre les deux mondes, parfois les communautés d’esclaves fugitifs se consolident de génération en génération, comme au Surinam. Une deuxième stratégie, beaucoup plus utilisée qu’on ne le pensait, existe. C’est l’achat par l’esclave de sa liberté et de celle de ses proches. La troisième solution, c’est pour les hommes l’engagement dans l’armée. La dernière solution, c’est naturellement la révolte.

Mais vous dites que les révoltes ont été rares et parfois inventées de toutes pièces par les esclavagistes. Pourquoi?

Il y a toujours eu des mutineries, mais elles n’ont que très rarement menacé le système. La révolte d’Haïti en 1791 étant un contre-exemple absolu. Son succès va d’ailleurs répandre la terreur parmi les colons, lesquels, notamment dans les îles sucrières, sont parfois ultraminoritaires, alors que les esclaves, eux, sont partout. Dans leurs maisons, dans leurs lits, aux champs, dans les villes. C’est là que les esclaves entendent les débats qui les concernent et les interprètent à leur avantage, comme la Bible par exemple: la délivrance d’Egypte des Hébreux par Moïse est un thème très populaire. La peur des Blancs va parfois jusqu’à susciter l’invention de complots, lesquels donnent lieu ensuite à des répressions bien réelles, comme à la Barbade au XVIIe siècle.

L’évangélisation et les Lumières vont finir par ruiner les justifications de l’esclavage…

L’esclavage ne disparaît pas d’un coup, partout en même temps. Il continue à se développer après le XVIIIe siècle, notamment au Brésil, à Cuba ou dans le sud des Etats-Unis. Sa fin est liée à la combinaison de plusieurs phénomènes. Par exemple, au recours à des solutions économiques de rechange, comme l’immigration plus ou moins volontaire. Entre 1850 et 1870, 100 000 coolies sont envoyés au Pérou, tandis que le Brésil subventionne l’immigration italienne ou portugaise. Des lieux et des produits alternatifs émergent aussi, comme le sucre de betterave en Europe qui remplace la canne aux Caraïbes, ou la production du coton en Inde. La fin de l’esclavage est effectivement liée aussi au mouvement des idées: les Lumières, les mouvements d’évangélisation vont se retourner contre le système. Mais les esclavagistes recourent alors à d’autres idéologies justificatrices pour consolider leur emprise, comme le racisme.

Que retenir de l’esclavage?

Un espoir, malgré tout. Sa fin marque la victoire d’individus et de familles face à un système qui leur traçait un destin qui paraissait inaltérable. La fin de l’esclavage a été celle d’une fiction insoutenable qui considérait les hommes comme des choses, tout en sachant parfaitement qu’ils étaient des hommes et des femmes.

(TDG)

Créé: 31.05.2016, 17h08

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