«C’est l’histoire assez banale d’un gestionnaire de fortune médiocre»

Tribunal correctionnelLe procureur Yves Bertossa a requis une peine de 4 ans contre l’ex-élu Renaud Gautier. Ses avocats demandent de la «clémence».

Le premier procureur Yves Bertossa et l’avocat des parties plaignantes, Me Robert Assaël. Tous deux se sont élevés contre la posture victimaire du prévenu.

Le premier procureur Yves Bertossa et l’avocat des parties plaignantes, Me Robert Assaël. Tous deux se sont élevés contre la posture victimaire du prévenu. Image: PATRICK TONDEUX

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Le brouillard s’est quelque peu dissipé au deuxième jour du procès de l’ancien député Renaud Gautier. Au cours de cette journée principalement consacrée aux plaidoiries, ce sont surtout les événements survenus après 2014 qui ont été portés à la lumière. Le 5 novembre de cette année, les malversations n’ont plus cours, mais l’élu libéral-radical est alors hospitalisé en clinique. À entendre la défense, c’est à ce moment qu’il aurait décidé de se dénoncer à la justice. Les choses se sont-elles vraiment passées ainsi? «Ce n’est pas certain», à entendre le premier procureur Yves Bertossa.

Son réseau s’active

Il apparaît surtout qu’en 2014, en marge de l’hospitalisation de l’ancien président du Grand Conseil, son entourage se met en branle afin d’éviter une procédure. Ainsi, son frère et «des amis» prennent contact avec l’ensemble des personnes lésées. À chacun, ils font une proposition de remboursement et mettent la main au portefeuille. La star de la chanson française qui avait été lésée par le Genevois accepte le marché qui lui est proposé (bien que la somme remboursée n’atteigne pas le montant du préjudice), tout comme un héritier dépossédé du demi-million que lui avait laissé son père dans un coffre et que Renaud Gautier s’est approprié. La fondation pour le MAH, dans un contexte politique explosif (on est peu de temps avant la votation populaire pour l’agrandissement du musée), récupère la totalité du dommage causé, soit 82 000 francs.

Les cousins floués

Mais les cousins et petits-cousins de Renaud Gautier, eux, refusent l’accord proposé. Ils avaient confié leur argent au gestionnaire de fortune avec la confiance que l’on peut accorder à un membre de la famille. En quelques années, une part importante de leurs avoirs sera dilapidée dans des investissements à haut risque, alors que leur contrat de gestion prévoyait des placements peu risqués. Mais ils découvrent également le compte en banque de leur mère et grand-mère vidé de 3 millions. Renaud Gautier en était le gestionnaire. Une plainte est déposée.

Dans ce procès où des histoires de famille et d’argent se mêlent aux affaires publiques, la défense du prévenu repose sur un seul élément: sa douleur d’avoir perdu sa fille en 2003. Ce deuil l’aurait fait plonger dans une détresse. Mais comment le rattacher aux malversations en chaîne? Aux fausses signatures? Aux 141 retraits d’argent frauduleux du compte de sa tante? Pour l’avocat de la famille, Me Robert Assaël, «il n’y a pas de lien entre le drame ultime de la perte d’un enfant et les détournements. Cette manière de se présenter en victime, c’est impudique. Indécent.»

«Gestionnaire médiocre»

Le réquisitoire du premier procureur Yves Bertossa n’avait pas pour ambition d’accabler Renaud Gautier. En revanche, il s’est agi d’évacuer toute analyse psychologisante dans un procès portant sur plus de dix ans de vols répétés: «Nous ne sommes pas dans un lieu de psychanalyse. On juge ses turpitudes, pas ses démons.» Quelques minutes plus tôt, Renaud Gautier avait affirmé que le premier procureur était fâché. «Je ne suis pas fâché. Mais mal à l’aise, oui», reprend Yves Bertossa.

C’est alors que l’empathie relative dont le procureur a pu faire preuve s’envole. En une phrase, il résume la décennie de malversations du prévenu. «Il a trompé ses proches, sa famille, ses clients. Il a puisé dans leurs comptes pour payer ses factures. C’est finalement une histoire assez banale d’un gestionnaire de fortune médiocre.» Le repentir de Renaud Gautier, il n’y croit pas. «Quand son avocat se rend au Ministère public, il est au bout du chemin. Il se dénonce au sujet de fonds qui ne peuvent être que découverts.» Dit autrement, Renaud Gauthier est cerné à la fin de 2014. Sa fuite en avant n’a plus aucune chance d’aller plus loin.

Alors oui, «vous avez une personnalité complexe, avec de bons côtés, et vous avez beaucoup donné à la République», concède Yves Bertossa. Mais le procureur en appelle à la décence face à ceux qui ont perdu de l’argent. «Renaud Gautier n’a rien rendu à ses victimes. Il a un ami qui paie, tant mieux pour lui.»

Comprendre la décadence

Enfin, c’est du train de vie de l’ancien membre de la Commission des finances qu’il a été question. Les prélèvements indus lui ont permis de vivre dans un appartement de standing au loyer mensuel de 9000 francs, de payer les écoles privées des enfants et d’être généreux. «Il avait les moyens de l’être: ses retraits illicites lui ont apporté 370 000 francs de gains supplémentaires par année durant neuf ans. Nets d’impôts.»

Aux juges, le premier procureur a demandé d’infliger à l’ancien élu PLR une peine de prison de 4 ans pour escroquerie, faux dans les titres, abus de confiance et gestion déloyale.

La prison ou non, tel est désormais l’enjeu. L’homme convoqué à la barre a plaidé coupable pour tous les chefs d’accusation, sauf celui de gestion déloyale au détriment de ses cousins. «Je reconnais que je vous ai fait beaucoup de mal, mais je ne l’ai jamais voulu», leur dit-il dans une phrase conclusive. Mes Malek Adjadj et Alexis Rochat, ses avocats, ont plaidé «pour que l’on comprenne la décadence d’un homme». Le premier en a appelé à la clémence des trois juges. «Je vous demande de ne pas envoyer monsieur Gautier en prison.» Elles rendront leur verdict jeudi, à 17 h 30.


Pourquoi Renaud Gautier a présidé durant cinq ans la Clinique des Grangettes

L’ancien député avait ses entrées dans la Clinique des Grangettes. Il y déjeunait aussi fréquemment. Et pour cause: administrateur de cette clinique entre 2005 et 2016, il a présidé son conseil durant 2011 et 2016, remplaçant à ce poste Philippe Glatz, ancien actionnaire principal de l’établissement, durant cinq ans. Pourquoi? Pendant cette période, répond Philippe Glatz, «j’ai dû séjourner au Brésil parce que j’étais le répondant légal et le dirigeant d’un hôpital spécialisé en cardiologie dans ce même pays». Le Bernois lui demande de le remplacer. «Je connaissais Renaud Gautier de longue date», poursuit Philippe Glatz, qui ajoute que le financier en avait «toutes les compétences». À son retour en Suisse, le Bernois désormais domicilié à Freienbach (SZ) reprend les rênes. Renaud Gautier quitte le conseil de la clinique en 2016 mais les deux hommes restent liés en affaires.

Philippe Glatz était-il au courant des supposées malversations financières du Genevois? «Non», répond le Bernois, avant de préciser: «Cependant, fin 2016 ou début 2017, Renaud Gautier m’a très courtoisement informé qu’il pourrait éventuellement connaître quelques difficultés liées à une problématique de dettes qu’il pensait pouvoir résoudre dans le futur.» Philippe Glatz ne lui demande aucun détail et précise avoir toujours eu «pleine et totale confiance» en celui qu’il considère comme «un homme d’une très grande valeur».

Depuis 2017, Philippe Glatz rémunère d’ailleurs régulièrement le financier. À hauteur de 5000 francs par mois, selon «Le Courrier». L’argent, précise le nouveau propriétaire des Grangettes (la holding La Colline Grangettes SA, qui fait partie du groupe zurichois Hirslanden), est lié à «un mandat de conseiller technique». Il provient de la société holding Pidji SA qui, ajoute Hirslanden, a été propriétaire, entre autres, des Grangettes avant que la clinique ne soit revendue au groupe en septembre 2018. Philippe Glatz est l’actionnaire de référence de Pidji SA, une entité hébergeant aussi d’autres anciennes sociétés liées à l’établissement médical.

Roland Rossier

Créé: 11.09.2019, 07h13

Propriété vendue

L’hoirie de feu Catherine Gautier, tante de Renaud Gautier, s’est résolue à céder à la Commune de Chêne-Bougeries, en septembre 2018, une vaste propriété. Située au milieu d’une parcelle de 16 500 mètres carrés, elle a été cédée pour 24 millions de francs.

La maison Gautier est aussi toute proche de la salle communale de Chêne-Bougeries, dénommée Jean-Jacques Gautier. L’époux de Catherine Gautier, décédé en 1986 à l’âge de 74 ans, a été une figure importante de la Genève humanitaire. Cet ancien associé de Pictet & Cie a quitté prématurément la banque afin de créer notamment l’Association pour la prévention de la torture. Après sa mort, son épouse et une partie de sa famille ont poursuivi son soutien à cette ONG luttant pour les droits humains. Chêne-Bougeries entend garder la parcelle qui se situe aussi à proximité des parcs Stagni et Sismondi. R.R.

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