Halte au sexisme au travail!

Reportage à l'Université Quand hommes et femmes évoquent les discriminations liées au sexe, le débat est… animé.

Qu’il s’exprime par le biais de l’humour ou directement, qu’il semble bienveillant ou hostile, le sexisme a de lourdes conséquences: il dévalorise les femmes et limite leur progression professionnelle, montre une étude de l’Université de Genève.

Qu’il s’exprime par le biais de l’humour ou directement, qu’il semble bienveillant ou hostile, le sexisme a de lourdes conséquences: il dévalorise les femmes et limite leur progression professionnelle, montre une étude de l’Université de Genève.

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Mon enfant, ma petite, ma poulette, ma belle, mon amour… Mots doux du ressort de la sphère intime? Non. Ces apostrophes ont été lancées dans le monde du travail, à Genève, en 2016. Elles émanent de professeurs d’université, des directeurs de thèse interpellant ainsi leurs doctorantes. Une étude demandée par le rectorat de l’Université de Genève (UNIGE) sur les carrières académiques révèle que le sexisme ordinaire reste de mise dans le temple du savoir, qui s’emploie, pourtant, à le combattre (lire ci-contre). Dans le cadre de la Biennale du genre, le Service de l’égalité de l’alma mater organisait il y a quelques jours un atelier sur le sexisme ordinaire. L’objectif? Donner des exemples de discrimination liée au sexe afin de savoir comment réagir lorsque le mot ou le geste déplacé survient. Entre midi et deux heures, une quinzaine de femmes et une dizaine d’hommes, enseignants ou cadres à l’UNIGE, ont donc partagé leurs expériences et leurs points de vue. Une discussion nourrie, qui montre que le sujet reste brûlant dans le cénacle universitaire, où 62% des étudiants sont des étudiantes mais où seul un professeur ordinaire sur cinq est une femme.

Les déguisements du sexisme

Dans le rôle de l’animatrice: Brigitte Grésy. Secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre hommes et femmes en France, la haut fonctionnaire a publié plusieurs livres sur la question. Selon elle, la culture du paternalisme est tellement ancrée que l’on finit par croire qu’elle est normale. «Nous sommes tous d’accord, en général, pour dire qu’à travail égal, les écarts de rémunération entre hommes et femmes sont insupportables. Mais dans la réalité, nous avons des systèmes de résistance hallucinants à l’intégration des femmes au même titre que les hommes dans le monde du travail.»

Difficile à débusquer, le sexisme avance souvent masqué. Ce mot-valise que l’on rechigne à employer – dénoncer le racisme ou l’homophobie est plus facile, note-t-elle – rassemble «une série d’actes, d’attitudes et de comportements qui, de façon insidieuse, discréditent et infériorisent les femmes». Cela va du harcèlement sexuel et peut mener jusqu’au viol, mais dans ses formes les moins violentes, le sexisme ordinaire se pare de divers «déguisements».

Loin d’être l’apanage du cénacle académique, ces actes et paroles donnent une impression de déjà-vu ou de déjà-vécu. «C’est la blague sexiste autour de la machine à café. Oui à l’humour, mais s’il est bilatéral et si la femme peut répondre sur le même ton», indique Brigitte Grésy. Ce sont les incivilités en réunion: les femmes se font couper la parole, alors que leurs collègues mâles dissertent à l'infini. Parfois, elles voient leurs idées, ignorées dans un premier temps, reprises et valorisées dans une bouche masculine. Ce sont les interpellations familières et les allusions sur le physique. «Vive la séduction, mais si elle va dans les deux sens.» Brigitte Grésy pointe également le paternalisme et les remarques sur la maternité, du type: «Ah oui, tu n’es pas là le mercredi…» ou les «Tu es enceinte? Je croyais que tu aimais ton travail…»

Dans l’étude de l’UNIGE, des chercheuses regrettent que leur apparence physique ait fait l’objet de davantage d’attention que leurs compétences ou leur potentiel scientifique. Des assistantes-doctorantes déplorent de devoir remplir la paperasse plus souvent que les assistants. Des femmes se voient renvoyées à leur figure de mère dans un univers où la maternité constitue un frein à la carrière, ce qui n’est pas le cas pour un homme qui devient père.

Réagir, mais en douceur

Face à ces pratiques, communes à bien des cercles professionnels, «les réponses des femmes sont balbutiantes, car le coût de la dénonciation reste bien plus lourd que le coût de la renonciation, constate Brigitte Grésy. Une femme qui dénonce un acte sexiste passe pour une caractérielle. Elle préfère se taire, afin de ne pas passer de victime à coupable.»

Pourtant, les femmes ne doivent pas se sentir responsables. «La mixité n’a pas été pensée dans le monde du travail. Ce n’est pas une raison pour ne pas réagir. Il ne faut rien laisser passer.» Or, et c’est là toute la subtilité, la réaction doit veiller à préserver la relation. «Evitons de tomber dans un affrontement agressif qui ferait perdre la face à l’autre. L’objectif n’est pas de casser les hommes ni de les opposer aux femmes, mais de mettre en place des relations respectueuses entre les individus. Cela suppose une stratégie.»

Concrètement, «la raclée verbale est destructrice! Mieux vaut dire «j’ai mal ressenti ta remarque» et argumenter afin de désamorcer l’agressivité de l’autre.» Au niveau collectif, l’experte estime indispensable de poser des règles. Une université qui compte 62% d’étudiantes et 20% de professeures peut s’assigner des objectifs chiffrés pour augmenter cette proportion. Par ailleurs, elle interroge la pratique qui veut que les hauts potentiels soient détectés entre 25 et 35 ans, à l’âge où les femmes font des enfants. «Pourquoi ne pas considérer qu’une carrière peut se construire en ligne brisée?» suggère Brigitte Grésy.

Au jour le jour, on peut imaginer de donner le même temps de parole aux filles et aux garçons. Interpeller tout le monde par son prénom ou son titre en cessant de différencier les hommes et les femmes, alors qu’aujourd’hui, les premiers sont souvent appelés professeur quand les femmes du même rang reçoivent du «madame».

Galanterie et gêne masculine

Autour de la table, des hommes s’agitent. «Où mettre la limite entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas? interroge un participant. On est en train d’asexuer les liens entre hommes et femmes, cela rigidifie les relations. J’ai vécu aux Etats-Unis et c’est terrifiant!» («Pour vous!» lâche une dame). «L’humour n’est pas le même chez tout le monde, il est très difficile de savoir où mettre le curseur», ajoute un monsieur, qui se demande si l’on n’utilise pas à tort la grille de lecture du sexisme. Un troisième s’inquiète: comment réagir si une femme brandit l’argument du sexisme alors qu’elle est manifestement incompétente?

«Le conflit, cela existe, l’incompétence aussi. Elle doit être traitée de la même façon pour un homme et pour une femme», répond Brigitte Grésy. Par ailleurs, «personne ne veut tomber dans le puritanisme. Aux Etats-Unis, on ne peut pas regarder une femme dans les yeux dans un ascenseur. C’est impossible dans nos sociétés. En France, nous sommes les enfants de Marivaux, nous avons une tradition du commerce amoureux. Nos mœurs sont marquées par la galanterie. Mais s’interdire les blagues salaces ne fera de mal à personne. Le jeu des rapports hommes-femmes ne s’en portera que mieux si l’on cesse de dire «ça roule ma poule.» Pour l’illustrer, une dame observe qu’un compliment masculin sur sa tenue vestimentaire lancé dans l’escalier ne la gêne pas du tout, mais que la même remarque lui semblera hors-de-propos lors d’un entretien professionnel.

«Votre peur des règles est symptomatique, vous craignez que l’on aille trop loin, alors qu’actuellement, on ne va nulle part. Le coût de la souffrance liée au sexisme est énorme et crée des dégâts considérables, tant à la personne qu’à la collectivité, qui ne peut que s’enrichir de l’égalité», avertit Brigitte Grésy.

Créé: 29.11.2016, 08h06

«L’étude a été un électrochoc à l’Université»

«Je suis très fière de notre université!» Directrice du Service Egalité de l’UNIGE, Brigitte Mantilleri assure que l’alma mater est la première de Suisse à se préoccuper autant des questions de sexisme et d’égalité entre hommes et femmes. Signe de cet intérêt: l’enquête que l’institution a réalisée sur les carrières académiques. «Le fait d’étudier et de documenter le phénomène montre que l’UNIGE, loin d’être une mauvaise élève, veut lutter contre le sexisme. C’est courageux.»
L’étude montre que l’alma mater reste marquée par de nombreux obstacles à la progression professionnelle des femmes. Il s’agit d’abord de paroles ou d’actes sexistes, bienveillants ou hostiles, qui dévalorisent les chercheuses et limitent leur évolution de carrière. Il existe, ensuite, une disparité de traitement entre femmes et hommes de la part de leur supérieur hiérarchique. Enfin, il apparaît que la parentalité n’affecte pas de la même façon les carrières féminines et masculines.

Le constat posé, Brigitte Mantilleri se veut optimiste: «L’étude a fait l’effet d’un électrochoc à l’Université. Le recteur Yves Flückiger a vraiment envie que les choses changent.» Un groupe de travail a été formé. Un guide sera publié, afin de donner des outils aux victimes et aux personnes occupant des postes à responsabilité.

Brigitte Mantilleri en est convaincue: «Je ne pense pas que les gens soient misogynes. Beaucoup ne se rendent pas compte de ce qu’ils provoquent et lorsqu’on le leur dit, ils sont démunis. Nous allons mettre en place des relais, des lieux où l’on peut se confier et recueillir des conseils.» De plus, une grande campagne sera lancée au début de 2017 autour du sexisme. Dernier signe positif, selon Brigitte Mantilleri: elle participe désormais aux séances du rectorat.

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