Contre la haine, elle propose le dialogue et l’humour

Conférence sur l’antisémitismeDelphine Horvilleur a captivé 600 personnes lundi à Uni-Dufour. Avec un discours qui prône l’ouverture, avec élégance.

La rabbin Delphine Horvilleur s’intéresse à la haine dont les Juifs font l’objet, des temps bibliques à aujourd’hui. Elle n’hésite pas à manier l’humour pour contrer les clichés. À une jeune fille qui lui demandait, dans une école, «Pourquoi vous êtes radins?» Delphine Horvilleur a fini par répondre: «Tu me paies combien pour répondre à cette question?»

La rabbin Delphine Horvilleur s’intéresse à la haine dont les Juifs font l’objet, des temps bibliques à aujourd’hui. Elle n’hésite pas à manier l’humour pour contrer les clichés. À une jeune fille qui lui demandait, dans une école, «Pourquoi vous êtes radins?» Delphine Horvilleur a fini par répondre: «Tu me paies combien pour répondre à cette question?» Image: Lucien Fortunati

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Lundi soir, Delphine Horvilleur a captivé son public genevois dès le début*. Son livre sur l’antisémitisme a été publié au début de l’année, rappelle-t-elle. «Il est sorti la semaine où le gouvernement français a annoncé que les actes antisémites avaient augmenté de 74% en 2018. La semaine où le mot «Jude» a été tagué sur la vitrine d’une boulangerie parisienne et où des portraits de Simone Veil ont été abîmés. Cette concomitance des dates m’a fait me demander si ce n’était pas un coup du lobby sioniste.» Silence. Puis rires: les 600 personnes réunies à Uni Dufour sont prévenues. La rabbin française, mariée et mère de trois enfants, manie l’humour avec délices. Elle n’hésite pas à glisser des blagues au milieu d’une interprétation pointue des textes bibliques. Malgré un sujet ardu – l’antisémitisme tel qu’il est perçu par les textes sacrés et les légendes juives – elle sait rendre son propos accessible. Rencontre avec une érudite qui a l’élégance de la simplicité.

À 44 ans, vous êtes l’une des trois femmes rabbins de France et l’une des voix spirituelles les plus écoutées. À quoi cela tient-il?
Je ne sais comment répondre à cette question… Beaucoup de gens cherchent des voix d’ouverture, qui font des ponts entre des univers, des traditions religieuses différentes. Je dirige la revue «Tenou’a», qui s’emploie à faire dialoguer la pensée juive avec d’autres religions, des chercheurs, des psychanalystes, des scientifiques. Je pense que nous avons besoin de voir ce que nous partageons plutôt que ce qui nous sépare. Il y a des années, j’ai proposé à la Mairie de Paris d’organiser «un dîner de ponts». Un clin d’œil (ndlr: au film «Le dîner de cons») mais dans le fond, je crois que l’on souffre beaucoup de la façon dont les murs s’épaississent et les ponts disparaissent dans notre société.

Vous analysez l’antisémitisme comme une histoire de jalousie, comme dans une famille où l’on croit que l’autre a plus que soi. Comment s’en défaire?
Cela implique de raconter son histoire autrement, de sortir du mode de la victime. Cela implique de développer en soi des talents de résilience. C’est compliqué, bien sûr. Aujourd’hui, on assiste à une compétition victimaire extrêmement forte, où des discours de déresponsabilisation vont de pair avec le complotisme. On imagine un grand coupable – le Juif – qui étend son influence sur le monde. C’est ce discours-là qu’il faut contrer. L’éducation joue un rôle clé.

Malgré l’éducation, l’antisémitisme augmente…
Oui. Beaucoup de personnes ont vu une croix gammée ici, entendu un propos blessant là. Des Français parlent de partir en Israël. Même s’ils ne le font pas, le simple fait de se poser la question est inquiétant. L’ambiance est à la libération de la parole. En 2014, dans une manifestation à Paris, on a entendu dire «Juif dégage, la France n’est pas à toi». Une phrase que l’on n’imaginait pas possible il y a quelques années.

Est-ce propre à la France?
Non, la France a préfiguré ce que l’on voit partout. L’antisémitisme est le clignotant de l’augmentation de toutes les haines. Voyez les Juifs américains: ils se sont longtemps sentis très protégés. Mais l’antisémitisme les vise désormais comme ailleurs.

Comment l’expliquez-vous?
Ce n’est pas sans lien avec la montée des populismes, l’angoisse de la mondialisation. Deux discours nous tiennent en tenaille. D’une part, un discours de la nostalgie, politique et religieux. Les slogans de Donald Trump ou du Brexit («Make America great again», «Take back control») prônent l’idée qu’avant, tout allait beaucoup mieux. Le second discours est celui de la technologie et de l’innovation, qui n’est pas un discours du progrès, qui lui a disparu. Dans ce discours, on avance l’idée qu’il faut rompre avec aujourd’hui, que demain est un autre jour qui n’aura rien à voir avec le passé. Ces deux discours sont les versants d’une même médaille. Ils produisent de l’angoisse et j’y vois un lien avec l’antisémitisme.

Lequel?
On peine à trouver un discours qui lie hier et demain de manière sereine, qui explique ce qui va durer et ce qui va changer dans la vie des gens. Dans ce contexte, les Juifs sont accusés d’être à la fois des agents de conservation et de perturbation de l’ordre. On projette sur eux l’angoisse de ce qui dure, et l’angoisse de ce qui change. Comme toujours, on leur reproche tout et son contraire (d’être trop riches et trop pauvres, de soutenir et de menacer le système, d’être trop discrets et trop bling-bling, d’être les inventeurs du bolchevisme et du capitalisme, etc.)

Vous définissez le Juif comme une figure de l’altérité. Il nous ressemble mais reste toujours différent. À quoi tient cette altérité quand les Juifs sont devenus un modèle d’intégration?
L’antisémitisme n’a rien à voir avec les Juifs. Cela ne change rien qu’ils soient intégrés! C’est lorsqu’ils l’ont été le plus, dans l’Allemagne du XXe siècle, que la déferlante a été la plus forte. L’antisémitisme ne dit rien des Juifs, mais tout de la société dans laquelle il s’exprime. Il a à voir avec l’obsession identitaire, le repli communautariste. Beaucoup de gens tentent de se définir en «se décontaminant» d’un autre. Or, le Juif est celui qui m’empêche d’être totalement moi. Le Juif incarne cet autre que l’on a en soi et que l’on ne veut pas voir. Le niveau d’intégration est sans pertinence.

Vous prônez le dialogue, la confiance et l’ouverture. Vous arrive-t-il d’être découragée?
Comme tout le monde, je broie du noir. J’ai cru que notre génération était immunisée contre l’antisémitisme. La conscience de m’être trompée est très douloureuse. Ce qui est compliqué, c’est de faire comprendre que la lutte contre l’antisémitisme ne doit pas être la seule affaire des Juifs. Nous avons tous à lutter contre toutes les haines. Il faut voir que l’antisémitisme est le marqueur d’une faille nationale, le symptôme que la maison «nation» s’effondre.

*«Réflexions sur la question antisémite», Éd. Grasset. La conférence de Delphine Horvilleur était organisée par les librairies Payot, l’Université de Genève (le Global Studies Institute, la Faculté de théologie, l’Association des étudiants en sciences politiques), la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) et la Communauté juive libérale de Genève (GIL).


«La critique d’Israël vire à l’obsession»

Aujourd’hui, vous relevez que l’antisionisme sert souvent de vernis à l’antisémitisme.
Cela ne fait aucun doute. Quand Alain Finkielkraut se fait insulter dans la rue par des «gilets jaunes», on lui dit: «Sale sioniste, rentre chez toi». On voit toute l’absurdité de cet énoncé, qui refuse aux Juifs la possibilité d’un lieu: il faut partir de France, mais aller en Israël est mal.

La critique d’Israël vous touche beaucoup.
Je suis très attachée à Israël et je défends les droits des Palestiniens. Je comprends très bien que l’on s’oppose à la politique d’une démocratie. C’est tout à fait légitime et les Israéliens ne s’en privent pas. Mais j’ai du mal à comprendre que l’on questionne la légitimité d’un pays et que l’on invente un mot pour cela. On ne le fait pas pour l’Iran, la Chine ou la Russie. Idem face aux boycotts des artistes. On ne rejetterait jamais des artistes russes, iraniens ou chinois: à aucun moment la politique de leur pays ne sera interrogée. On exige des Juifs ce que l’on n’exigerait de personne.

Vous évoquez un sondage de la Commission européenne de 2003 qui place Israël en tête des pays qui menacent le plus la paix dans le monde…
Cela dit bien que la critique d’Israël vire à l’obsession. Bien entendu, le conflit israélo-arabe est terrible. Il fait des ravages et dure depuis trop longtemps. Mais à l’échelle mondiale, il est restreint. Il tient une place démesurée dans l’inconscient collectif.

Vous maniez beaucoup l’humour, «une clé de résilience». Faut-il le cultiver?
L’humour fait profondément partie de la culture juive. C’est presque un outil d’interprétation des textes. C’est très central, chez les Juifs, cette puissance du langage. Et oui, l’humour est quelque chose dont on a besoin. Lorsque Najat Vallaud-Belkacem était ministre de l’Éducation nationale, en France, elle m’a demandé ce qu’il fallait introduire dans les manuels scolaires pour lutter contre l’antisémitisme. Je lui ai dit «un cours d’humour juif». Car les Juifs ont l’art de reprendre à leur compte les blagues antisémites, en les désamorçant et en les rendant bien plus drôles. Plus sérieusement, on est dans un temps où tout se dit en slogan, où le langage est simplifié et appauvri à l’extrême. L’humour peut ajouter de la complexité au monde.

Ancienne journaliste, quel regard portez-vous sur la presse et les médias?
J’ai beaucoup de tendresse pour le journalisme, c’est un monde auquel je dois beaucoup et qui m’a préparée au rabbinat. J’y ai appris à faire passer une idée, à raconter une histoire. Les médias ont une responsabilité très forte, pour raconter l’histoire sans l’appauvrir.

Créé: 22.05.2019, 07h20

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