La grève est une vieille dame très en forme

CommémorationEn 1918, une grève générale faisait trembler la Suisse. Puis vint la paix du travail, singularité suisse aujourd’hui un peu bousculée.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Pour commémorer les cent ans de la grève générale de novembre 1918, les syndicats genevois et le Collège du travail organisent vendredi une soirée consacrée à ce thème ainsi qu’aux grèves plus récentes menées à Genève (lire ci-dessous). L’occasion de se demander si ce moyen de lutte «si peu helvétique» a repris du poil de la bête, ce que semblent confirmer des statistiques récentes.

Pour Georges Tissot, il ne fait guère de doute que c’est le cas, et il a une explication. «Pendant longtemps, explique cet ancien responsable syndical toujours très actif, les patrons ont prétendu que la prospérité augmentait en Suisse grâce à la paix du travail. En réalité, c’est l’inverse qui est vrai: c’est grâce à la prospérité que la paix du travail s’est maintenue si longtemps. Car il n’était pas trop difficile pour les syndicats d’obtenir des avancées en négociant. Aujourd’hui, c’est souvent plus tendu.»

L’escalade des années 2000

Cela débouche-t-il plus souvent sur des conflits durs et des grèves? Pour en avoir le cœur net, Georges Tissot a tenté de dresser un inventaire des grèves et débrayages à Genève depuis les années 40 (la paix du travail apparaît en 1937 dans deux conventions de travail). Il en a dénombré 153. «Ce n’est pas très scientifique car incomplet, notamment parce que les périodes récentes sont mieux documentées, prévient notre interlocuteur. Mais les lacunes ne peuvent expliquer les différences quantitatives suivant les périodes.»

On y lit ainsi très bien l’effet apaisant des Trente Glorieuses, entre 1950 et 1973 (une poignée de conflits). Avec le premier choc pétrolier commencent les difficultés: 27 grèves sont répertoriées. Les années 80 et 90 sont un tout petit peu plus calmes avec une vingtaine de cas chaque fois. Depuis 2000 en revanche, c’est l’explosion: 82 grèves. Les données de l’Office fédéral des statistiques ne contredisent pas frontalement cette évolution, mais elles font en mode bonsaï. L’OFS ne prend en effet en compte que les grèves durant au minimum une journée de travail, ce qui n’est pas si fréquent. En 2017, la Suisse n’a donc officiellement connu que onze grèves.

La fin d’un tabou?

Fondamentalement, la paix du travail est un système de résolution des conflits instituant une procédure qui privilégie la négociation. Comme le modèle a bien fonctionné durant des décennies, beaucoup de Suisses croient encore aujourd’hui que la grève est interdite. Ce n’est pas le cas (elle est même un droit fondamental garantit par la Constitution fédérale et genevoise), même si son usage dans les secteurs conventionnés doit se conformer à des règles précises.

«Je pense que le tabou de la grève est un peu moins présent, commente Georges Tissot. Le fait que des secteurs peu habitués à se mettre en grève l’ont fait a changé la donne. Que des maçons la fassent, c’est normal. Mais quand ce sont des collaborateurs de Swissair ou de Merck Serono qui s’y mettent, cela change l’image.»

Ce qui ne signifie pas qu’on les déclenche à Genève ou ailleurs pour n’importe quelle raison: «Dans la plupart des cas, la grève est l’ultime recours lorsque la situation est jugée désespérée, note notre interlocuteur. Il faut que les gens soient acculés, en raison de licenciements ou de la fermeture de l’entreprise.»

Ce qui aurait changé dans les années 2000, c’est l’augmentation des délocalisations dans le secteur privé et des externalisations dans le public. «Il y a également le sentiment d’une perte de contrôle avec l’éloignement des centres de décision en Suisse ou à l’étranger, ajoute Georges Tissot. Cela peut conduire à de la frustration et à des grèves.»

Entreprises sous pression

Du côté des employeurs, on ne nie pas certaines tensions, dues notamment à un durcissement du discours syndical. «La situation est parfois compliquée pour les entreprises avec des marges qui diminuent, complète Blaise Matthey, directeur général de la Fédération des entreprises romandes - Genève. Malgré cela, les salaires continuent de progresser.»

Le directeur général se veut pourtant optimiste: «Jusqu’à maintenant, je crois que la relation issue des années 40, le dialogue entre partenaires sociaux, se maintient. Je souhaite pour ma part que cela dure.» (TDG)

Créé: 08.11.2018, 07h35

Un soir pour évoquer 1918 et le présent

Elle n’aura duré que trois jours, mais aura durablement marqué l’histoire suisse. Du 12 au 14 novembre 1918, après une succession de conflits sociaux, quelque 250 000 travailleurs répondirent à l’appel à la grève générale illimitée lancé par le Comité d’Olten.

Durant cette grève très politique, les revendications portaient sur l’introduction de l’AVS, le droit de vote des femmes ou la semaine de quarante-huit heures. Rien ne fut obtenu dans l’immédiat, mais ces idées allaient (lentement) faire leur chemin.

La Communauté genevoise d’action syndicale et le Collège du travail organisent vendredi une soirée* pour revenir sur cet événement. Une conférence de Pierre Eichenberger, historien à l’Université de Zurich, ouvrira les feux. Son intitulé: «La grève générale de 1918. De la confrontation à la paix du travail».

Cet exposé sera suivi d’une table ronde qui réunira des protagonistes de grèves récentes qui se sont déroulées à Genève. Seront notamment représentés la grève des femmes de 1991, les luttes menées dans le second œuvre et la fonction publique ou encore le combat du personnel de Merck Serono en 2012. Le débat portera sur les raisons qui ont amené à la grève, ce qu’elle a apporté et quel impact elle a eu sur ceux qui ont participé. E.BY

*«Genève, tu g/rèves? Grève générale de 1918: commémoration et actualité». Vendredi 9 novembre, de 18 h 30 à 22 h à la salle du Faubourg, rue des Terreaux-du-Temple 8.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Suisse: il fera beaucoup plus chaud et sec en 2050
Plus...