A Genève, Grenus redessine ses nuits

Vie de quartierLa portion sud-est de Saint-Gervais change de visage à coups d’ouvertures de bars et restaurants.

ApéroLe bar Arnold & Julen a ouvert en octobre 
à la place De-Grenus. L’établissement fait partie du nouveau visage du quartier.

ApéroLe bar Arnold & Julen a ouvert en octobre à la place De-Grenus. L’établissement fait partie du nouveau visage du quartier. Image: Pierre Abensur

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A La Bretelle, à la rue des Etuves, Loly Mange fait partie des habitués. De ceux qui commandent d’un regard, d’un hochement de tête entendu avec le tenancier. «Pas besoin de grands gestes ou de grandes paroles pour exprimer sa gratitude, confie la cliente. Je suis une habitante du coin, je suis née à la rue de Coutance et je vis aujourd’hui à la place De-Grenus. J’ai vu nombre de vieux bistros disparaître et La Bretelle, avec le Café de la Sarine, à la rue Rousseau, est un de mes derniers repaires. Alors oui, je suis reconnaissante.»

Dans son havre de paix, Loly Mange se permet parfois d’ignorer le changement alentour, sans pour autant l’arrêter. A l’extérieur, les ouvertures se succèdent, en pagaille, et remodèlent inévitablement les nuits d’une petite zone comprise entre la place De-Grenus, la rue des Etuves et ses alentours. Les Vins d’Urbain il y a deux ans, Arnold & Julen en octobre, Black Sheep en novembre pour les bars. Les pâtes de A Table, les hamburgers de Together, Elsalad et bientôt une nouvelle crêperie pour ce qui est des restaurants. Sans oublier qu’en fin de semaine, à la rue du Cendrier, l’ancien cinéma Broadway rouvrira ses portes en boîte de nuit et espace culturel. Son nouveau nom: le Baby Boa. «Honnêtement, le quartier était plus ou moins mort depuis la fin des années 90. Donc je ne peux que me réjouir de toutes ces ouvertures, concède Loly Mange. Au moins il y aura de la vie. Mais des fois, j’ai peur qu’il n’y ait plus rien pour moi.»

L’entrée employés de HSBC

A la place De-Grenus, le bar Arnold & Julen a ouvert ses portes en octobre 2014. Et le succès semble déjà au rendez-vous. Au moment de l’apéro, plus de chaises libres où s’asseoir. A l’intérieur, la clientèle est plutôt jeune, cosmopolite – certains échangent en anglais – et les quelques cravates renvoient volontiers au concept de l’afterwork (verre après-travail). «Mon père tenait la quincaillerie à ce même emplacement, se remémore Anthony Julen, propriétaire des lieux. Ce quartier a toujours été populaire et nous voulons qu’il reste accessible à ses habitants. Il n’empêche qu’on ne peut ignorer les nouveaux arrivants, notamment les entreprises qui s’installent ici.»

En juin 2014, c’est la banque HSBC qui a élu domicile dans le quartier. Au quai des Bergues, certes, mais avec une entrée employés donnant directement sur la rue des Etuves. Dans les locaux, quelques centaines de personnes selon l’entreprise. «La présence de gros employeurs a toujours eu un impact profond sur le quartier, analyse Roberto Broggini, ancien président de la Commission pour la rénovation de Saint-Gervais. L’arrivée de Placette (ndlr: Manor aujourd’hui) dans les années 60, concurrent direct des petits commerces, a forcément entraîné des changements dans les arcades des environs. Heureusement, la Ville a toujours œuvré à préserver la population du quartier avec une politique forte en termes de logements sociaux (lire ci-dessous).» Sans pouvoir fournir de chiffre précis au niveau de De-Grenus, le Département municipal du logement parle de 1197 habitats de ce type à l’heure actuelle pour les Grottes – Saint-Gervais.

Une amie a rejoint Loly Mange. On évoque La Broye, La Chaumette, ces bistrots disparus et leur dénominateur commun: l’accordéon. La conversation se fixe sur le Café du Rendez-Vous, à la rue des Etuves. Elles racontent le thé dansant du dimanche: «Les veuves ou divorcées du coin, souvent âgées, y rencontraient leurs amants, de jeunes immigrés, travailleurs saisonniers. Des retrouvailles souvent fortes et surtout festives!» Arnaud Bosch, fondateur des «Apéros de l’histoire», a récemment consacré une de ces conférences données à même les bars à Saint-Gervais, «la Rive droite», un quartier «historiquement populaire», «parfois malfamé», construit autour de l’horlogerie et de ses ouvriers dès le XVIe siècle. A titre d’exemple, il mentionne l’Auberge du Sauvage (1538-1740), à la place De-Grenus: «Le dernier propriétaire avait pour habitude de cogner ses clients avec sa canne. Ces derniers ont fini par se rebeller, détruire le bar et violer les serveuses.»

Les Amis de La Bretelle

«C’était quand même plus le cas dans les années 70», s’amuse Loly Mange. La réouverture du Broadway en boîte de nuit? «Je préférais chanter La salsa du démon avec le Dédé à La Chaumette.» En lieu et place de l’accordéon, la musique sera electro ce samedi, pour la grande première du désormais Baby Boa. Un espace culturel qui fera aussi salle de concert, avec une capacité de 600 places. Helen Calle-Lin, l’exploitante des lieux, qui gère par ailleurs Les Vins d’Urbain, offre une vision très pragmatique du quartier: «Les rues font partie du secteur de la Vieille-Ville. C’est une zone de passage entre la gare et le lac, qui se doit de répondre à des exigences. Les grands hôtels sont proches, les touristes avec. Genève a trop construit de bureaux et doit maintenant vivre et être reconnue pour ses bistros et restaurants de qualité, le tout dans un cadre rassurant. Les changements aux alentours de De-Grenus s’inscrivent dans cette direction et j’en suis heureuse.»

Dans le bar, le sujet n’a pas encore été abordé. La Bretelle devrait changer de mains en mars. De quoi inquiéter Loly Mange? «Des petits jeunes vont reprendre ici. Je leur fais confiance.» Et pour cause, la Ville, propriétaire de l’arcade, a sélectionné pour repreneur une association au nom sans équivoque, Les Amis de La Bretelle. Le principe: 60 membres – souvent étudiants – dont 28 actifs qui se relaieront derrière le bar, avec pour but de préserver le côté convivial et anticonformiste des lieux. «Nous n’avons pas connu ce qu’était La Bretelle à ses débuts, il y a donc un côté un peu fantasmé à notre démarche, reconnaît Claire Libois, membre fondatrice de l’association. Mais malgré les changements, cette rue et ce quartier dégagent toujours une atmosphère bien particulière. Il y a comme une fierté à faire partie de cette tradition.»


Gentrification: «Un quartier entre-deux»

Maître d’enseignement et de recherche au Laboratoire de sociologie urbaine (LaSUR) de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, Luca Pattaroni s’est penché sur l’évolution de Saint-Gervais. Dans un cadre scientifique, bien sûr, mais aussi en tant qu’habitant, lui qui a vécu dix ans à la rue Lissignol.

La place De-Grenus et ses alentours sont-ils une zone gentrifiée?

La réponse est délicate. Il faudrait se pencher sur le profil des habitants du quartier. Voir si les populations les plus pauvres le quittent effectivement. Quoi qu’il en soit, je pense qu’on se trouve dans un entre-deux. Historiquement, les logements sociaux sont un frein important à la gentrification et on en trouve encore beaucoup à la rue des Etuves ou à la rue Lissignol par exemple. En revanche, l’évolution des commerces témoigne d’un changement du visage du quartier. Les habitants historiques auront tendance à se sentir étrangers au nouveau décor. Dans ce cadre, ils pourraient envisager un départ, sans pour autant être remplacés par une nouvelle classe populaire. Celle-ci ne se retrouverait pas dans l’ambiance générale et serait confinée aux seuls logements sociaux, le reste des loyers du quartier s’élevant inexorablement.

La transformation est-elle inévitable?

Bien que historiquement populaire, Saint-Gervais fait partie de l’hypercentre de Genève et est un prolongement des Rues-Basses. L’agglomération genevoise grandit, le nombre d’emplois aussi. Le quartier s’inscrit dans une vision d’un centre-ville commerçant, dont les magasins visent en priorité une clientèle aisée. Dans ce cadre, son évolution depuis une quinzaine d’années n’est pas surprenante.

Existe-t-il des poches de résistance à ce mouvement?

La Ville a un rôle fort à jouer avec ses logements sociaux, mais aussi à travers la gestion de ses arcades commerciales. Il est difficile pour un privé de ne pas profiter d’un mouvement général qui fait prendre de la valeur à sa propriété. Dans le cas de la place De-Grenus, il est intéressant de constater que l’échec de la piétonnisation de la zone, avec le parking de Manor, a probablement freiné le phénomène de gentrification, avec un cadre finalement moins agréable à vivre. F.TH.

Créé: 04.03.2015, 20h20

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