«Gilets jaunes», "junk politique" et Robespierre

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Pendant les vacances, j’ai eu l’occasion d’écouter mes amis français vanter les mérites du mouvement des «gilets jaunes». «On en a assez de la caste au pouvoir qui a plongé la majeure partie de la classe ouvrière française dans une situation économique désespérée», m’a dit Pierre. «Il ne s’agit pas juste de râler contre les impôts, c’est surtout un soulèvement contre l’oligarchie qui a détruit la démocratie», a ajouté Jean. J’ai écouté leurs doléances avec empathie. Leur émotion m’a semblé authentique. Ils ont cependant été incapables de répondre à une simple question: «Quelle est la solution?»

Après la Révolution française de 1789, la France connut le régime de la Terreur

Ma réponse à cette question renvoie à ce que l’on considère comme le premier acte de la politique moderne: la décapitation du roi Charles Ier d’Angleterre en 1649, au cours de la guerre civile entre la monarchie et les parlementaires. Cette décapitation a mis en exergue le soulèvement du peuple contre l’ordre établi. Les parlementaires, menés par Oliver Cromwell, avaient remporté des victoires militaires, ils avaient capturé le souverain et l’avaient jugé coupable de trahison avant de le condamner à mort. Ce qu’il faut retenir de cet épisode, ce sont les actions menées en amont de la décapitation, qui impliquaient aussi bien les dirigeants, les parlementaires, les armées que les tribunaux. Et toutes étaient des structures légitimes d’autorité. La politique, dans ce sens, avait sa place dans un système donné. L’armée de Cromwell entendait établir le pouvoir par le peuple au sein de ce système. Cette décapitation représente l’aboutissement d’un processus politique.

En politique, l’importance des structures légitimes d’autorité est centrale. «Qui êtes-vous?» est une simple question sur l’identité dont la réponse doit être ancrée au sein d’une forme d’autorité. Les politiques répondront: «Je représente ma circonscription dans cette municipalité.» Les diplomates répondront: «Je suis le deuxième secrétaire de la mission de mon pays auprès de l’Office des Nations Unies à Genève.» Dans ces exemples se dégage bien la notion d’identité au sein d’un ordre donné.

Mais que se passe-t-il si vous vous opposez à cet ordre donné? Le rejet émotionnel du président Macron par Pierre et Jean ne s’inscrit pas dans un mouvement politique. Ils n’adhèrent à aucun parti politique. Ils ne votent pas souvent. Ils ont parfaitement conscience que «le système» ne répond pas à leurs besoins, mais ils ne sont pas capables d’aller plus loin. Qu’en conclure sur les «gilets jaunes» ou les précédents mouvements de contestation tels qu’Occupy Wall Street ou les Printemps arabes? Les «gilets jaunes» ont réussi à faire plier le président français sur certaines de ses politiques, mais leur désaccord fondamental avec la manière dont le gouvernement fonctionne n’a pas encore trouvé écho dans le système en général.

Rétrospectivement, le mouvement Occupy Wall Street de 2011 n’a pas mené à un changement fondamental aux États-Unis. Au contraire: Donald Trump a été élu président en 2016. Et le Printemps arabe? La situation actuelle en Libye, en Égypte, au Yémen, en Syrie ou en Irak est-elle meilleure qu’à la fin de l’année 2010? En 2003, quand il écrivait sur ce qu’il a appelé la «junk politique», Benjamin DeMott expliquait que la politique était devenue une succession de débats autour de la courtoisie, la compassion, la vie personnelle et des perspectives morales différentes, au lieu de traiter de problématiques qui dépassent les intérêts individuels. La «junk politique», qu’il appelait également «mièvrerie», renvoyait au débat politique américain tombé dans un piège: on avait perdu la politique. De la même manière, Joe Klein écrivait en 2006 sur la «politique perdue», sur la façon dont on avait dévalorisé et détourné la politique de l’idéologie uniquement aux fins de la conquête et du maintien du pouvoir.

Une version actualisée de la «junk politique», ou de la «politique perdue», reposerait sur des réseaux sociaux encourageant les mobilisations de masses décentralisées sans leadership ni structure. Les «gilets jaunes» ont volontairement rejeté toute organisation formelle, une position compréhensible, sinon louable d’un point de vue philosophique, mais qui revient à un suicide politique.

Ma discussion avec Pierre et Jean a pris fin lorsqu’ils ont tenté de me convaincre que la France connaîtrait une révolution par la base. Ils étaient fiers de la manière dont les Français étaient descendus dans la rue. Ils étaient certains que le mouvement se poursuivrait et renverserait l’ordre actuel bien au-delà d’une possible démission du président Macron. Puisqu’ils n’avaient pas répondu à ma question initiale («quelle est la solution?»), je leur ai souhaité une bonne année, en concluant ainsi: «N’oubliez pas qu’après la Révolution française de 1789, Robespierre et son régime de la Terreur sont arrivés.»

Créé: 08.01.2019, 19h01


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