Passer au contenu principal

«Les gens sont ravis de recevoir un peu d’amour en bouteille»

Cavistes et vignerons mouillent le tablier pour abreuver les reclus genevois. Stratégies, anecdotes et inquiétudes.

Yves Batardon, Axel Caubet, Raphaël Piuz, Emmanuel Heydens: improviser, s’adapter, se réinventer, se projeter...
Yves Batardon, Axel Caubet, Raphaël Piuz, Emmanuel Heydens: improviser, s’adapter, se réinventer, se projeter...
VOGELSANG / DI MATTEO / MENTHA / FRAUTSCHI

On lui collerait volontiers un gros bisou sur la joue. Pensez, il vient de déposer devant la porte de notre ascenseur un carton de douze bouteilles de vin. Des blancs vifs et parfumés, des rouges au fruité joyeux. En ces heures de réclusion morose, la perspective de plonger là-dedans booste le moral. Notre bienfaiteur, c’est Laurent Villard de la cave Les Parcelles à Anières. On l’enlacerait donc. Mais les règles sanitaires nous l’interdisent. Point d’embrassade quand rôde le virus. Alors on le remercie chaleureusement, mais à bonne distance. De toute manière, notre vigneron n’a guère de temps à perdre en effusions. Il doit encore livrer une flopée de Genevois assoiffés.

Car ces temps-ci, le Genevois a soif, très soif (lire nos éditions du 11 avril). Le confinement dessèche le palais et fait valser les bouchons. «Les gens s’embêtent. Ils ne bossent plus comme avant. Du coup, ils s’ouvrent une bouteille à midi. Puis font l’apéro, puis arrosent le dîner», analyse Nicolas Herbin du CAVE SA. «Nous, on bosse comme des dingues. Plus qu’à la Noël! On ne livre plus les restaurants. Nos deux magasins à Gland et à Genève sont fermés. Et malgré cela, notre activité a décuplé. Depuis le début de la crise, je ne vends plus du vin, mais des doudous pour adultes. Le vin, c’est clairement une valeur refuge en période d’incertitude.»

Commandes dingues

Emmanuel Heydens du Passeur de vin a rouvert cette semaine ses boutiques avec un maximum de précautions sanitaires. Gros afflux. «Les habitués ont débarqué, mais aussi des masses de nouveaux clients. Certains s’offrent juste une bouteille bon marché. D’autres font des commandes dingues, pour plusieurs milliers de francs. Mais, pour nous, ça n’éponge absolument pas l’absence des restaurants. C’est une période complètement folle et atypique.»

Et que boit de préférence le confiné? «Absolument de tout», répond Nicolas Herbin. «Dans cette ambiance de doute et d’inquiétude, on aurait tendance à miser sur des crus abordables et immédiats. Même pas. On a lancé le week-end dernier une souscription pour de grands bourgognes. Énorme carton. Ce sont des bouteilles qui arriveront dans un trimestre. Et qu’il faudra boire dans dix, quinte ou vingt ans. Les gens se sont rués. Je n’y comprends rien.»

À l’heure où vous lisez ces lignes, Axel sillonne sans doute une route du canton sur son vélo-cargo. Axel, c’est le caviste sur deux roues, qui pédale comme un sprinter du Tour depuis le début de la crise. «La fermeture des restos a engendré une grosse baisse de volume des ventes, mais une hausse importante des commandes de privés. Je livre gratos dès six bouteilles. J’ai des clients isolés. Quand tu es seul dans ton appart, les journées sont longues. Alors, une bouteille le soir, c’est réconfortant. Je vends d’ailleurs pas mal de champagne. Les gens veulent décompresser.»

Petites bulles

Même son de cloche effervescente chez les Amis du Château, autre enseigne vineuse genevoise. «Il y a de la demande pour les petites bulles», constate le caviste Paul Baszanger. «Comme si les gens cherchaient à faire la fête pour faire taire leur angoisse.»

Si l’épidémie n’affecte pas de la même manière tous les cavistes, il en va de même avec les producteurs. Sans les achats des bistrots, ni la possibilité de livrer du jour au lendemain mille particuliers aux quatre coins de la République, certains de nos vignerons tirent la langue. «Pour ceux qui travaillent beaucoup avec la restauration, c’est un désastre», note Bernard Conne du Domaine des Charmes. «Ce n’est pas le cas chez nous. Les commandes sont parties en flèche. Les gens dégustent chez eux et nous envoient les photos. Ce qui nous inquiète, ce sont plutôt les travaux à la vigne. Notre équipe habituelle ne va pas pouvoir entrer en Suisse.»

De la casse

Vigneron musicien à Hermance, Raphaël Piuz a annoncé, avant même le confinement, qu’il livrait tout le monde, sans condition et gratuitement. «Je me déplace même pour une seule et unique bouteille de blanc à l’apéro; il faut que toutes les bourses puissent trinquer», sourit-il. «Je bossais pas mal avec les restos. Il y a eu de toutes petites années. Pour ne pas me prendre le mur, j’avais déjà commencé à relancer la clientèle privée. Les gens sont ravis de recevoir un peu d’amour en bouteille.» Raphaël ne se montre toutefois pas très optimiste quant à l’après-virus. «Il va y avoir de la casse, c’est sûr, en particulier chez les indépendants, qui travaillent sans filet. Espérons que ce sera compensé par une prise de conscience…»

Yves Batardon, du Domaine de la Mermière, rêverait aussi que cet épisode tragi-viral fasse cogiter nos contemporains. «Avec ma fille, on a réagi en transformant le caveau en magasin de proximité, avec des fruits, des légumes, du pain d’ici. Beaucoup de gens du village ont découvert cette production locale, dont nos vins. Ils faisaient leurs courses en France. Ils se sont étonnés, émerveillés. On a senti de la solidarité, de la joie de vivre ensemble. Espérons que tout ça débouchera sur des changements d’attitude.»

----------

L'échoppe bachique des vignerons unis

La baisse des ventes aux restaurants prive les producteurs de liquidités vitales. Il leur faut donc faire montre de réactivité et d’imagination. Au 50, avenue de la Praille, en face du parking de l’Étoile, a ouvert depuis jeudi une boutique provisoire au décor sobre (lire article ici), où s’empilent les bonnes bouteilles genevoises. Ce magasin de crise, imaginé et lancé par une grosse vingtaine de vignerons indépendants, pratique les prix des caves présentes. Il sera ouvert du lundi au samedi, de 11?h à 18?h. Qu’on se le dise!?J.Est.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.