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Les Genevoises ont enfin le droit de vote

Les affiches de cinq scrutins, de 1921 à 1960, font l’objet d’une expo aux Bastions.

Oui: 18'152; non: 14'593. Le 6 mars 1960, il y a donc soixante ans, les hommes genevois accordaient aux femmes du canton, par 55,4% des voix, le droit de vote et d’éligibilité. Un jour historique, bien sûr. Mais on a de la peine à le dire, tant la victoire a été obtenue de guerre lasse: il aura fallu un siècle de lobbying pour en faire accepter l’idée, et plus de quarante ans de bataille dans les urnes. Entre 1921 et 1960, la question fait l’objet de pas moins de cinq scrutins cantonaux, plus un au niveau fédéral en 1959. Bref, autant dire que l’obtention de ce droit, rien que sur le sol genevois, n’a pas été chose facile.

À l’occasion de cet anniversaire, la Ville de Genève, le Bureau de l’égalité du Canton et la Bibliothèque de Genève se sont unis pour monter une exposition et proposer une conférence sur cette très longue bataille, avec pour fil rouge une analyse des affiches politiques qui ont marqué les différents scrutins. «L’analyse des cinq scrutins révèle que les stéréotypes sur le rôle de la femme dans la société ont perduré d’un vote à l’autre. Les affiches de campagne en sont un reflet assez révélateur. Ces stéréotypes ont fait capoter les revendications suffragistes, alors même qu’une majorité politique, en tout cas dès 1946, se dégageait pour l’égalité des droits», relève l’historienne Sonia Vernhes Rappaz, qui a participé à mettre sur pied l’exposition des Bastions.

L’élan d’après-guerre

La montée du mouvement suffragiste s’opère à Genève dans le dernier tiers du XIXesiècle, avec la création de l’Association internationale des femmes. Puis au début du XXe, sous l’impulsion d’Émilie Gourd et Auguste de Morsier, avec la naissance de l’Association genevoise pour le suffrage féminin. Il faut toutefois attendre la Première Guerre mondiale, synonyme de fort engagement des femmes dans la vie civile alors que les hommes sont mobilisés, pour que l’idée progresse politiquement. «À gauche surtout, mais aussi du côté de la droite libérale, se manifestent des courants suffragistes. Les opposants sont à trouver du côté des radicaux et des partis bourgeois», note Sonia Vernhes Rappaz. En résulte un premier scrutin en 1921. Gustave Ador s’engage dans la campagne pour le «oui»: «Plus je réfléchis, moins je comprends pourquoi l’on persiste à refuser à la femme des droits égaux à ceux de l’homme», écrit le libéral genevois, qui s’est retiré deux ans plus tôt du Conseil fédéral, sur les affiches du comité pour le oui. «La femme est admirablement qualifiée pour intervenir dans les questions d’instruction, d’éducation et pour la solution des problèmes humanitaires.»

L’installation à Genève de la Société des Nations en 1920, une institution où siègent des femmes, plaiderait aussi pour l’ouverture. Mais rien n’y fait: pour l’électorat conservateur, le scrutin, qualifié de «bolchevique», est associé au souvenir des grévistes du Comité d’Olten, lesquels, en 1918, avaient fait du suffrage féminin une priorité. 68,1% des Genevois refusent de partager leur privilège.

Rebelote en 1940, sur le même score (68%), alors que l’Europe est plongée à nouveau dans la guerre et que le sujet semble bien loin des préoccupations du moment. En 1946, à la sortie du conflit, on vote à nouveau, mais l’heure n’est plus à l’hommage des services rendus par les femmes. C’est non encore, à 56,3%. «Dans une Suisse épargnée par la guerre, on surjoue l’héroïsme au masculin: seuls ceux qui ont défendu la patrie en armes sont en droit de voter, tel est l’esprit ambiant», souligne l’historienne Irène Herrmann, professeure à l’Université de Genève, qui donnera une conférence sur le long cheminement du suffrage féminin le 5 mars.

Sur la place que la femme doit occuper dans la société, les arguments des antisuffragistes ne varient guère d’un scrutin à l’autre, et l’on relève la permanence de stéréotypes très figés, selon les deux historiennes. Le premier repose sur l’idée qu’accorder le droit de vote aux femmes, c’est faire entrer la politique dans la sphère privée, et mettre en péril la paix des ménages. En 1921, le radical et président du Conseil d’État John Gignoux dit ainsi «trop admirer les femmes» pour les compromettre dans les luttes politiques dont il connaît trop la laideur...

Dans les années40, années de deux votations sur le sujet, les affiches antisuffragistes, signées Noël Fontanet, sont particulièrement éloquentes. Les femmes sont «bien mieux à la maison à s’occuper de leur famille et de leur ménage». «L’idée d’une complémentarité biblique entre la femme et l’homme, et donc d’une non-similarité, constitue un autre stéréotype figé, lequel alimente le discours des opposants», note Sonia Vernhes Rappaz. Ce postulat ouvre la porte à toutes les représentations fantasmagoriques: la femme, jugée peu initiée aux affaires économiques et politiques, est présentée comme un être potentiellement sujet à toutes les «manipulations» des partis. Beaucoup d’émotionnel, mais un calcul aussi: on pense que son avis dans les urnes viendrait déséquilibrer la vie politique, surtout au profit de la gauche.

Un tournant

Un autre stéréotype repose sur l’idée que les femmes elles-mêmes ne veulent pas de droits politiques. L’argument, bien que soutenu par quelques cercles féminins, sera battu en brèche de manière cinglante par l’organisation d’une consultation des Genevoises, à l’initiative du député Léon Nicole, en 1952. Ce n’est pas sans crainte que les activistes suffragistes acceptent ce coup de poker. Verdict: 85% des Genevoises se prononcent pour le suffrage féminin et leur droit d’éligibilité. C’est un tournant. Pour la première fois, plusieurs partis se mobilisent activement pour soutenir la cause des femmes, un scrutin est alors rapidement organisé en 1953. C’est pourtant à nouveau un échec (57,2% de non), et cette fois, il est particulièrement amer, tant on est à bout d’arguments rationnels.

En 1959, un scrutin fédéral ne donne pas encore aux femmes les droits civiques à l’échelle suisse, mais plusieurs cantons, dont Genève, disent oui. C’est la voie ouverte pour une cinquième tentative cantonale, fructueuse cette fois, en 1960. «De manière assez paradoxale, le oui est acquis dans un climat plutôt conservateur: nous sommes en pleine guerre froide, les mentalités ne sont guère à l’ouverture. Les arguments prosuffrage féminin s’adressent aux hommes en leur demandant de faire preuve de bonté et de galanterie», note Irène Herrmann.

À partir de là, il faudra encore attendre onze ans, et le passage de Mai 68, pour que les femmes suisses obtiennent le droit de vote à l’échelle fédérale. «On relève souvent le paradoxe que la Suisse a été le premier pays à accorder le droit de vote à ses citoyens hommes, mais l’un des derniers à le faire pour les femmes. À mon avis, ce n’est justement pas un paradoxe», dit Irène Herrmann. «Le système politique suisse repose sur le mythe fondateur de la Landsgemeinde, qui n’est pas qu’une assemblée de votants mâles, mais la base d’un type archaïque de démocratie dont le rôle était de protéger la communauté économique et sociale. Cette assemblée n’avait pas besoin des femmes pour fonctionner, ces dernières paieront donc longtemps cet héritage.»

Exposition: «60 ans seulement! L’histoire du suffrage féminin genevois en affiches» Texte: Sonia Vernhes Rappaz. Parc des Bastions, du 28 février au 28 mars.

Conférence: «Le suffrage féminin à Genève raconté en affiches», par Irène Herrmann. Jeudi 5 mars, 12h15, Bibliothèque de Genève, Espace Ami Lullin, entrée libre.

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Le 7 mars 1960, la «Tribune» fait son analyse

Le lendemain du scrutin du 6 mars 1960, la «Tribune de Genève» consacre en page 5 – non, pas en une – un article à l’obtention du droit de vote et d’éligibilité par les Genevoises. L’analyse des résultats, reproduits dans une infographie dessinée à la main, montre un clivage ville-campagne.

La ville de Genève et les régions périurbaines comme Lancy, Carouge ou encore Le Grand-Saconnex disent oui, tandis que les communes rurales s’opposent, certaines de manière très nette. C’est non à plus de 70% à Avully, Chancy et Jussy. Le chroniqueur de la «Tribune» – tout comme le président du comité hors parti contre le suffrage féminin – regrette le manque de participation

au scrutin, qui s’affiche à «seulement 49,3%». Son ton n’est pas aux réjouissances, mais à l’analyse solennelle et à la mise en garde: «Cette égalité des droits politiques, conquise après plus d’un demi-siècle de lutte, a pour corollaire une série de devoirs dont on a très peu parlé durant la campagne de propagande qui a précédé le scrutin, mais dont les femmes, nous en avons la conviction, sauront aussi bien s’acquitter que les hommes, si ce n’est mieux», écrit-il, en faisant allusion au «devoir de voter» et au «devoir de se former une opinion». Mais d’avertir toutefois au sujet de cette dernière: «Cette tâche est tout sauf facile. Elle nous impose de nous tenir au courant des questions non seulement politiques, mais aussi économiques, financières, fiscales, voire techniques, parfois extrêmement compliquées.» Et de souligner que la plupart des femmes «devront combler des lacunes dont elles ne sont guère responsables, je m’empresse de l’ajouter. Il est normal qu’énormément de femmes ne se soient pas, jusqu’ici, intéressées aux affaires publiques, dont elles étaient tenues à l’écart par la volonté des hommes.» C.M.

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