Des Genevois font la nique aux grandes oreilles de la NSA

Sécurité informatiqueL'agence américaine veut créer un ordinateur capable de casser toutes les clés de cryptage. Un spécialiste genevois de la sécurité quantique reste serein.

Gregoire Ribordy, CEO d'ID Quantique à Carouge, tient dans la main un appareil qui permet de détourner des informations d'une fibre optique.

Gregoire Ribordy, CEO d'ID Quantique à Carouge, tient dans la main un appareil qui permet de détourner des informations d'une fibre optique. Image: JFM

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C'est un peu l'histoire du gendarme et du voleur. Du côté du gendarme, la société genevoise ID Quantique. Une vingtaine d'employés basés à Carouge qui conçoivent, assemblent et vendent des systèmes pour chiffrer les données et les rendre incompréhensibles aux tiers. Du côté du voleur, la NSA, une agence américaine de surveillance, inconnue jusqu'à ce qu'Edward Snowden dévoile ses opérations de fouinage généralisées sous couvert de lutte contre le terrorisme.

«Ce qui a étonné les spécialistes dans l'affaire de la NSA, raconte Grégoire Ribordy, le patron de l'entreprise carougeoise, ce n'est pas tant qu'une agence gouvernementale surveille ce qui circule sur les réseaux – il ne faut pas être naïf, la plupart des pays le font – c'est le côté massif, total de ces opérations d'écoute.» La dernière information parue la semaine passée, selon laquelle la NSA tenterait de mettre sur pied un ordinateur quantique pour détenir la capacité de casser tous les systèmes de chiffrage, est pour le Genevois une nouvelle démonstration de cette politique d'écoutes à grande échelle. Un ordinateur quantique devrait être capable d’exécuter énormément de tâches en parallèle, résume le directeur, dont les concurrents dans le monde se comptent sur les doigts d'une main: «Imaginez un voleur qui aurait un trousseau de milliards de clés et qui pourrait les tester à la vitesse de la lumière, il finirait forcément par trouver la bonne en quelques heures.»

Un produit développé à l'Université de Genève

Grégoire Ribordy estime cependant qu'un de ses produits, issu directement de recherche conduite par l'équipe du professeur Gisin de l'Université de Genève, procure à ses usagers encore un temps d'avance sur les intrus. Son système offre deux avantages: le premier, c'est de changer de clé toutes les minutes, alors que les clés de cryptage classiques ne sont changées que tous les mois, voire une fois par année. Second atout - c'est là que réside la trouvaille - les grains de lumière (les photons) qui transportent le code de la clé de cryptage dans une fibre optique sont modifiés dès qu'un intrus tente de les capter. Du coup, on peut savoir que la ligne a été écoutée.

«On peut écouter une fibre optique», demande-t-on naïvement aux jongleurs photoniques? Grégoire Ribordy rappelle d'abord qu'un photon qui circule c'est une onde et que la longueur d'onde définit les couleurs de l'arc en ciel ou encore qu'un photon peut être polarisé, à gauche ou à droite. Un photon peut donc porter avec lui un signal, 0 ou 1, le code binaire qui est à la base de toute l'informatique. C'est le même principe qui permet de séparer les images d'un film que l'on verra en 3D grâce à des lunettes polarisées. «Quant à l'écoute d'une fibre optique, c'est un jeu d'enfant.» Grégoire Ribordy se lève, circule dans le labyrinthe de ses bureaux encombrés de cartons et d’appareils - il en cherche à doubler sa surface car la jeune pousse de l'Université créé il y a une douzaine d'années s'apprête à embaucher.

«Quelqu'un a-t-il vu l’espion à fibre?» Il finit par mettre la main sur une petite mallette noire, genre beauty case, et en sort un objet qui tient dans la paume de la main. «Il suffit de placer la fibre optique là et de refermer, le dispositif tord la fibre ce qui force une partie du faisceau lumineux à sortir du canal. Une lentille connectée à un lecteur permet de lire le signal. «Ça fait dix ans que j'explique la manœuvre aux responsables de sécurité qui, jusqu'à l'histoire Snowden, peinaient à obtenir les budgets nécessaires à la sécurité. Désormais c'est plus facile.»

«Sécurité point à point limitée à 100 km»

Ça coûte combien? A un système standard qui relie deux boîtes de cryptages, il faut ajouter deux boîtes, une à chaque bout, qui génèrent et lisent la clé quantique. Les boîtes quantiques, qui sont assemblées à la rue de la Marbrerie à Carouge, ne sont pas plus grandes que de gros PC. «Chaque appareil quantique vaut cinquante mille francs environ, dit le patron et peut produire des clés pour douze systèmes de chiffrage.» Et de combien ça ralentit le transfert des données cet appareillage? «De rien», répond l'ingénieur les photos circulent à la vitesse de la lumière.

Pas de quoi sécuriser nos mobiles cependant! «Non, convient l'entrepreneur, qui avoue qu'un gros obstacle: le système ne fonctionne que de point à point, jusqu'à cent kilomètres. Au-delà, trop de photons sont perdus par diffusion à cause des imperfections de la fibre.» Le physicien devenu patron suit avec intérêt les recherches du professeur Gisin. Il poursuit ses recherches à Pinchat et travaille actuellement sur des connections à 300 km.

De quoi satisfaire le président sortant de la Confédération, le conseiller fédéral Maurer qui voudrait créer un réseau exclusivement suisse? Oui, répond le patron d'IDQuantique, qui espère aussi intéresser les détenteurs de données à long terme. Typiquement les données médicales, auxquelles vont s'ajouter les données génétiques. «Vous imaginez la situation d'un hôpital qui retrouverait un beau matin les données de ses patients sur la place publique?» Des perspectives d'affaire, qui doivent attiser l'appétit de grandes entreprises, comme le laisse entendre un commentateur. «En effet, mais à ce jour, nous n'avons reçu aucune offre intéressante», assure Grégoire Ribordy.

Des hackers canadiens

Il n'y a pas de sécurité absolue rappelle le spécialiste. Inutile de mettre en place une cryptographie quantique, si vous n'avez pas fermé et sécurisé toutes les portes. Les fouineurs professionnels de la NSA l'ont bien compris. Ils ont pu introduire des portes dans les logiciels à l'insu de leur concepteur ou, pire, avec leur accord.

Et vous, vous avez fermé toutes vos portes? «Les meilleurs hackers des connexions quantiques sont au Canada, près de Toronto, dans la patrie de Blackberry. Nous sommes sous contrat avec eux. Ils testent régulièrement notre système.»

[Note du 9 janvier: cet article a fait l'objet d'un complément à la suite de la publication d'un commentaire] (TDG)

Créé: 07.01.2014, 13h46

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