Un Genevois combat les djihadistes en Syrie

TémoignageParti il y a un an rejoindre les forces kurdes, le jeune homme explique son engagement armé.

L’image a été prise le 29 avril 2015, en Syrie, près de la frontière turque. Des combattants étrangers, qui ont rejoint les forces kurdes de l’YPG s’entraînent.

L’image a été prise le 29 avril 2015, en Syrie, près de la frontière turque. Des combattants étrangers, qui ont rejoint les forces kurdes de l’YPG s’entraînent. Image: UYGAR ONDER SIMSEK/AFP

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«Je ne veux pas trop parler de moi, mais plutôt du combat des Kurdes contre Daech.» Au bout du fil, un Suisse d’origine kurde accepte de «témoigner de la situation sur place», en Syrie, où il lutte contre le groupe Etat islamique (EI). Il y a un an, ce Genevois d’une vingtaine d’années a quitté sa famille, son confort, a abandonné sa formation pour rejoindre les forces kurdes des Unités de protection du peuple (YPG).

«Je suis un simple soldat des YPG», livre Serhildan* au téléphone, dont la ligne sera coupée quatre fois pendant l’entretien. Le jeune homme se trouve actuellement au repos, quelque part dans une «zone sûre du Rojava», le Kurdistan de l’Ouest, constitué par trois cantons kurdes – Afrin, Kobané et Cizîrê – qui longent la frontière turque. «Je bouge beaucoup, en fonction des événements», indique-t-il, évasif.

«La mort est partout»

«Quand je suis arrivé, j’ai suivi une formation militaire et idéologique, notamment sur l’identité kurde.» Avant de rejoindre le front. «La première fois, ça vous marque. J’ai pris mon tour de garde pour surveiller ma zone. C’est un poste de combat. J’ai essuyé des tirs. A ce moment-là, j’ai pris conscience de mon choix.» Et de la mort? «Quand on est sur le terrain, elle est partout.» Il évoque, attristé, la perte d’une connaissance. «Un jour, j’ai retrouvé un camarade kurde que je n’avais pas vu depuis longtemps. Dix minutes après notre discussion, il a rejoint sa section. On a entendu un grand boum. J’ai eu un pincement au cœur. Il avait marché sur une mine de l’EI. Son corps a été rapatrié. C’était la première fois que je voyais un camarade martyr.» Les faits se sont produits lors de l’opération de libération du canton de Cizîrê, dans le nord-est de la Syrie.

«Je suis optimiste car nous avons libéré plusieurs territoires des mains de Daech. Mais il faut sécuriser les zones à long terme.» Il n’en dira pas plus sur les combats auxquels il a participé ni sur les confrontations avec les djihadistes. Il préfère évoquer la cause kurde. «Les camarades viennent du monde entier. J’ai croisé, entre autres, un infirmier, un avocat, un docteur, un mécanicien. Les hommes et les femmes combattent ensemble. Il y a toute une mosaïque ethnico-religieuse. Nous avons des éducations, des opinions différentes, mais un but commun: nous voulons un statut autonome pour les régions kurdes dans une Syrie démocratique libre.» Le modèle défendu par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). «Pour construire un système politique géré par le peuple pour le peuple, il y a énormément à faire de la part des citoyens de Rojava, afin de développer le projet de confédéralisme démocratique.»

Les récents raids turcs contre les bases du PKK dans le nord de l’Irak influencent-ils les YPG? «Emotionnellement, c’est dur, mais cela ne change pas notre objectif. L’ennemi, c’est l’EI.»

«Il fallait que je me soulève»

Pourquoi avoir choisi les armes, plutôt que la voie moins risquée du militantisme? «Je n’ai été influencé par personne, précise-t-il. J’ai mûri ce choix. En Suisse, j’ai toujours voulu aider la population locale kurde. J’ai participé à des activités de manière pacifique, mais je voulais agir rapidement et concrètement. Car l’an passé, j’ai vu monter en puissance l’EI. Il fallait que je me soulève contre ces extrémistes radicaux.»

Serhildan a gardé des liens avec sa famille à Genève, surprise par son choix. Son père s’est depuis résigné: «Je soutiens son combat, celui de ses camarades, mais je n’ai pas souhaité qu’il participe à la guerre. Vous savez, il y a plusieurs années, j’ai perdu un frère, combattant kurde. Je ne voudrais pas qu’il arrive la même chose à mon fils.» En fait, confie-t-il, «j’aimerais qu’il me dise qu’il va rentrer».

A son retour, le combattant devra rendre des comptes à la Suisse. Comme un jeune Tessinois avant lui. Car s’enrôler dans une armée étrangère est considéré comme une infraction au Code pénal militaire. «Je me soumettrai à la loi suisse, assure-t-il. Le moment venu, j’expliquerai que j’ai réalisé un autre service militaire, pas pour la Suisse cette fois-ci, mais pour l’humanité.»

Au moins trois autres Romands seraient sur zone, selon nos informations. Difficile de savoir combien ont fait le pas pour combattre l’EI, les autorités fédérales ne dressant pas ce décompte.

* Prénom d’emprunt

Créé: 07.08.2015, 07h08

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Fer de lance dans la lutte contre le groupe Etat islamique

Les forces kurdes de Syrie représentent en ce moment le fer de lance de la lutte militaire contre le groupe Etat islamique (EI ou Daech). «Ce sont actuellement les seuls combattants qui mènent des actions offensives contre Daech», confirme Gérard Chaliand, expert en questions stratégiques et auteur de La question kurde à l’heure de Daech. «Ils sont sortis de l’ombre grâce à leur résistance héroïque pendant le siège de Kobané. Et depuis, ils sont partis à l’attaque sur plusieurs fronts. Vers l’ouest, mais aussi vers Kamechliyé à l’est. Ils ont notamment repris aux djihadistes Tel-Abyad, une ville stratégique pour Daech, qui approvisionnait par là sa capitale, Raqqa. Il faut dire que les Kurdes de Syrie ont tout intérêt à mener l’offensive. Cela leur confère une légitimité qu’ils ne possédaient pas l’année dernière.»

Il y a un an, le front kurde face à l’EI se trouvait en effet en Irak. Soutenus par les Etats-Unis, les peshmergas ont réussi à repousser l’offensive éclair de Daech dans ce pays. «Les Kurdes d’Irak ont également profité de l’occasion, et de l’effondrement des forces armées irakiennes suite à la prise de Mossoul par Daech, pour conquérir les territoires qu’ils ont historiquement revendiqué face à Bagdad, et notamment Kirkuk. Depuis, ils ont adopté une stratégie purement défensive de leur région autonome», explique Gérard Chaliand.

Mais malgré le rôle essentiel des forces kurdes de Syrie contre Daech, l’expert imagine mal la création à terme d’une région autonome kurde dans le nord de ce pays déchiré par la guerre civile. Notamment à cause de l’hostilité d’Ankara à leur égard. «Ils sont pris en étau entre les djihadistes arabes d’un côté et les Turcs de l’autre. Le gouvernement turc ne veut en aucun cas que les Kurdes de Syrie obtiennent une continuité territoriale et créent ainsi une région autonome», affirme Gérard Chaliand. Notamment pour ne pas renforcer les Kurdes de Turquie du PKK, dont ils sont très proches.

«Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, prétend lutter contre Daech, mais ses véritables priorités sont de faire tomber le régime Assad à Damas et affaiblir le PKK, qu’il attaque jusque dans le Kurdistan irakien. Or, sa bonne entente avec Erbil a poussé Massoud Barzani, président du Kurdistan irakien, à demander au PKK de quitter son territoire. Outre le conflit historique entre Ankara et les rebelles kurdes de Turquie, la question relève aussi de la politique intérieure pour Erdogan. Son parti n’a obtenu que 40% des voix aux dernières élections. En poussant le PKK a se radicaliser et en employant la manière forte, il veut souder l’opinion publique turque derrière lui en vue de possibles nouvelles élections.»
Gustavo Kuhn

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