Genève-Compostelle, la route était si belle

Reportage au long cours Trois mois à pied sur le chemin de Saint-Jacques, à réaliser chroniques et vidéos pour la «Tribune». Retour sur un pèlerinage riche en expériences.

Vidéo: Marianne Grosjean

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Alors? Contente d’être rentrée?» S’il y a une question à ne pas poser à l’ex-jacquet de retour à la sédentarité, c’est bien celle-là. Parce que la réponse est non. Forcément. «Ben quoi, t’en as pas marre de marcher?» Trois mois à pied, sur les chemins entre Genève et Saint-Jacques-de-Compostelle, 1900 kilomètres en tout, c’est vrai que ça fait une trotte.


Retrouvez les 36 vidéos et les 26 textes sur notre blog Compostelle prend deux ailes


Oui, j’ai eu mal. Oui, je me suis demandé si j’allais rapetisser à cause du poids du sac à dos, me former des bosses irréversibles aux pieds et aux clavicules. Oui, j’ai parfois été lasse de dormir dans les mêmes fringues que celles que je mettais le soir après la douche (un legging et un maillot à manches longues, agrémentés d’une vieille veste polaire vieux rose, trop la classe). Mais non, je n’ai jamais eu envie de rentrer. À aucun moment. C’est bien trop grisant, la liberté. Aller plus loin, tous les matins. Avoir tout (donc presque rien) sur le dos. Savourer une solitude précieuse en glanant des fraises des bois (ou des mûres, selon l’avancée de l’été) ou se lier d’amitié avec des pèlerins et avancer à deux, à trois, à dix, chanter ensemble des canons scouts, de la pop américaine ou des berceuses espagnoles.

Réunions de travail et TPG

Mais tout bonheur a une fin. C’est donc le cœur serré que j’ai pris l’avion dimanche 30 septembre à l’aéroport de Santiago, et en deux heures j’ai franchi la distance qu’il m’a fallu trois mois pour parcourir. J’ai repris le travail le lendemain. Outre la joie de retrouver mes adorables collègues (oui, je suis relue avant publication), c’est le choc. Les réunions de travail, d’abord. Tout ce qui est métadiscursif me saute aux yeux et aux oreilles. Le collègue qui mordille son stylo. Celui qui prend des notes de tout ce qui se dit. Celui qui tapote la table avec ses ongles. Et celle qui se demande si tout ça est vraiment sensé: pourquoi on n’est pas en train de randonner dans la nature, tous ensemble, avec nos bâtons de marche et nos casquettes à rabat, déjà?

Autre choc, les gens scotchés à leur portable dans les transports publics. Sur le Camino, un sourire échangé avec un inconnu crée une connivence de quelques secondes, une minicomplicité qui signifierait quelque chose comme «Je t’ai vu, tu m’as vu, nous validons le fait que nous existons, là maintenant, que nous sommes toi et moi pleinement à notre place dans ce monde et à cet instant.» Or, dans les TPG, si vous voulez éviter de passer pour la fille glauque au regard insistant, vous sortez votre propre portable pour y noyer votre besoin de communication humaine.

Troisième choc? L’abondance. Devant mon armoire, j’ai bugué. Qu’est-ce que je vais mettre? Quelle veste? Et quelle paire de chaussures? Quand on a le choix, ça devient un casse-tête. J’ai presque regretté ma veste polaire (presque, hein).

Bien sûr, on compte aussi quelques petits plaisirs. Pendre un bain. Ou un verre avec des amis et entendre tout ce qui s’est passé pendant l’été. Revoir les bords du lac et se réjouir d’habiter dans une ville qui en jette, quand même. Recommencer à lire. Et manger un yogourt moka devant une série.

Doutes et cornflakes

En revanche, en ce qui concerne les grandes joies, on se retrouve soudain à douter. Est-ce qu’on arrivera à emporter tout ce que l’on a vécu, compris, appris sur le chemin? Est-ce que la confiance, la liberté et le bonheur que l’on cueillait chaque jour par poignées entières ne vont pas nous glisser entre les doigts, comme le sable des plages de Finisterre (à 100 km de Saint-Jacques, où les pèlerins aiment finir leur pèlerinage)? Ô, s’il vous plaît, faites que je me souvienne de tout ça. Que j’emporte avec moi, hors du chemin, cette joie de vivre et cette force, et que je puisse les partager avec qui le voudra. Que nous autres humains réalisions à quel point nous pouvons bousculer notre quotidien pour nous sentir libres, aimants, heureux. Et soudain, on se rend compte que, non-croyante et fière de l’être, on vient de se mettre à prier, toute seule, dans la cuisine, après avoir fini les cornflakes à même le paquet (chacun ses vices). Sacré chemin.

Revoir les bilans en vidéo du pèlerinage, toutes tournées et montées uniquement au smartphone:

Bilan 11&12:

Bilan 9&10:

Bilan 7&8:

Bilan 5&6:

Bilan 3&4:

Bilan 1&2:


Pourquoi j’ai pleuré à la cathédrale

Des pèlerins arrivant à la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle. REUTERS

J’ai pleuré à la cathédrale de Santiago. Alors pas par conversion soudaine au catholicisme, après ingestion de la première hostie de ma life. Ça m’avait d’ailleurs étonnée que les prêtres rabrouent assez fermement les fidèles qui ne mettaient pas tout de suite leur hostie dans le bec. Je demandais à table, entre pèlerins après la messe, si ce contrôle était usuel chez les cathos. Et j’ai appris – attention, info non confirmée – que les officiants jouent les cerbères du corps du Christ en raison d’un trafic d’hosties spéciales Santiago circulant au marché noir.

Ça se vendrait jusqu’à 2000 euros, m’a-t-on assuré. J’ai donc pleuré à la cathédrale. Ce n’était pas non plus à cause de cet autre cerbère, revêtu d’un gilet jaune, qui aurait connu une carrière fulgurante dans la sécurité s’il avait œuvré dans un aéroport, mais qui se trouve être, au grand dam de tous les visiteurs, affecté à la détection des téléphones dans la cathédrale. Animé par on ne sait quelle colère divine, il bondit sur touristes et pèlerins pour traquer les vidéos et les photos pendant la célébration. Ne cherchez même pas à vous éloigner pour des prises de vues d’un peu plus loin: tel l’œil de Sauron, il vous voit. Et vous poursuit. J’ai pleuré à la cathédrale, et ce n’était pas de déception, en arrivant à Saint-Jacques, que les boutiques à souvenirs transforment en Disneyland du Camino. J’avais été prévenue, je n’ai pas été si choquée. Et la magnificence de la cathédrale romane et baroque fait oublier assez vite les coquilles décorées, statuettes et autres verroteries alentour. Je n’ai pas pleuré à cause de l’esprit pèlerin qui perd contre la logique administrative, car je ne le savais pas encore. Je ne suis allée chercher ma Compostela – soit le certificat de pèlerinage octroyé par l’office des pèlerins – que le lendemain. Je pensais bien y aller le soir même – le site internet indiquait que l’office était ouvert jusqu’à 21 h – mais je n’ai pas pu: un troisième cerbère barrait l’entrée, aboyant qu’il fallait revenir le lendemain matin.

Attablée à une terrasse avoisinante et noyant mon espoir déçu dans une cerveza à la pression, je me faisais un petit plaisir sadique à l’idée de voir ce pèlerin tout en gore-tex et sac à dos arrivant à 20 h 15, d’un pas pressé, se faire refouler. Lorsque je le vois entrer, lui et quelques autres personnes! Reconnaissant un pèlerin français rencontré la veille sortant de l’office avec son certificat sous le bras (roulé dans un étui en carton vendu à 2 euros), je le questionne. «Faut rester devant, gratter un peu, au bout d’un moment il te laisse entrer, si tu parles un peu espagnol.» Santa Madre! Le mec faisait de la rétention de pèlerins, à la gueule du client. Encore un qui a raté sa vocation: il aurait été parfait en videur de boîte de nuit à Ibiza. Mais de tout ça, je n’avais encore aucune idée, ce 25 septembre à midi, lors de la messe des pèlerins en la cathédrale de Saint-Jacques. J’avais pourtant constaté des larmes en arrivant. Deux filles, en pleurs sur la praza do Obradoiro. Soulagées, épuisées et stupéfaites d’être arrivées, au terme d’un si long périple. J’ai également vu plusieurs hommes sangloter à chaudes larmes, dans les bras les uns des autres: un nouvel ami allait repartir dans son pays natal, et il restait cette tristesse d’avoir vécu quelque chose de fort qui se terminait là. C’était beau. Et quand c’est beau, je sors mon portable et je filme. Comme un intrus, un voleur, un vautour.

Je filme comme un pied aussi, parce que savoir filmer est un métier et que ce n’est pas (encore) le mien, mais je filme quand même, si c’est possible, et en évitant de mettre un doigt devant l’objectif, les émotions des gens. Quand je ne filme pas, je note, dans ma tête. Je le raconterai plus tard dans une chronique, puisque cette forme me permet de toucher l’intimité des gens davantage qu’un reportage classique. Si je suis partie, c’est pour vous raconter le pèlerinage de Saint-Jacques. Et le pèlerinage, ce n’est justement pas Saint-Jacques. C’est les gens. Les gens que l’on a connus en chemin. Les hôtes, les habitants, les pèlerins. Les moments que l’on a vécus avec eux. Les joies partagées, les douleurs racontées, les confidences, les caresses, les maladresses, les chansons, les rires, les rires, les rires, et les pleurs. La bouffe dégueu ou merveilleuse. Les hospitaliers magiques et les patrons radins. Les prières athées et les divines couleurs du soir. Les nouvelles amitiés, les amours inattendues, le vide plein de neuf, les morts qu’on laisse enfin au bord du chemin, les discussions et les rêves qui s’échangent et se fécondent, les projets futurs qui éclosent, les rancunes anciennes qui s’étiolent, les blessures du cœur qui se pansent, les ampoules que l’on perce comme un abcès à crever. Saint-Jacques, c’est les personnes que l’on rencontre, mais c’est aussi la personne que l’on devient. «On ne peut pas asservir l’homme qui marche», lisait-on sur un panneau d’indication entre Le Puy et Conques. Marcher longtemps, c’est se rendre compte à quel point l’on est maître de sa vie. Épuisé, blessé, on n’est rien. Et pourtant, on est tout, fier, debout. Plus libre. Plus sensible. Et plus courageux. C’est lorsque l’on réalise cela que les larmes viennent. Quant à moi, je voulais vous raconter Saint-Jacques, et finalement je l’ai vécu. Voilà pourquoi j’ai pleuré à la cathédrale de Santiago.


Clément, chien fou céleste et invivable

Clément, 37 ans, le pélerin le plus attachant et le plus insupportable du Camino del Norte.

«Vas pas dans cette auberge. C’est pourri, trop cher, et y a plein de connards de vieux Français arrogants. Et pis y a des mauvaises ondes. Je sens ce genre de truc, moi.» C’est la première phrase que Clément m’a balancée quand je l’ai rencontré à La Isla, devant une auberge idéalement située face à la mer. «C’est qui, ce con?» aurais-je sûrement pensé il y a trois mois à Genève, face à un tel flot de négativité. Mais je suis sur le Camino. Et sur le Camino, on boit des bières ensemble avant de se coller des étiquettes parmi.

Originaire de Paris, Clément tient plus du Marseillais, tant dans le look que dans la puissance vocale. Son marcel échancré sous les aisselles laisse entrevoir un torse que l’on aurait sûrement qualifié de félin il y a quelques années, mais qui porte la trace de rave parties arrosées. Sa casquette en arrière, les fleurs en plastique de son sac à dos et sa gouaille espiègle ne laissent en revanche pas deviner ses 37 ans. De lui, on sait rapidement qu’il «a tout plaqué». Quitté son taf dans la restauration, son appart, sa vie urbaine. Il a arpenté la voie de Vézelay depuis le début de juillet, s’est fait des amis pour la vie parmi les pèlerins ou les hôtes, qu’il ira revoir une fois son Camino terminé, jure-t-il. D’ailleurs, il vient d’acheter 95 timbres pour envoyer autant de cartes postales. On se doute aussi qu’il s’est fait quelques ennemis, en entendant l’anecdote du gîte «de gros coincés intégristes» qui l’a expulsé, ne tolérant visiblement pas sa grande gueule. À l’auberge le soir suivant, Étienne, 31 ans, lui attribuera le surnom de «Stifler». Soit le pénible fêtard du film pour ados «American Pie», qui a visiblement marqué les hommes de ma génération, à en croire les appréciations enthousiastes saluant le surnom. «Bibi!» appelle soudain ledit «Stifler». Bibi, c’est Bianca, l’Allemande débrouille et peu loquace de 25 ans, jolie, blonde et roots, avec laquelle il marche «depuis bientôt onze jours». Ils campent ensemble, «et pas que», tient-il d’emblée à préciser, fier comme un enfant qui aurait repris du dessert. «Bibi! Elles sont où, les bulles?» Avec un sourire maternel, Bibi lui sort le réservoir à eau savonnée d’une poche externe de son sac à dos. Et voilà que «Stifler» souffle des bulles de savon, donnant à la scène un air de pique-nique chez les licornes magiques.

«Hola!» adresse Clément d’une voix forte à chaque pèlerin qui nous rejoint, histoire de: 1. Montrer qu’il est là. 2. Montrer qu’il maîtrise les mots d’usage de la langue locale (il étudie l’espagnol sur des fiches scolaires où on apprend notamment le nom de tous les animaux du zoo. Gros plus sur le chemin de Saint-Jacques). 3. Montrer qu’il est là. Parfois, il est insupportable. Limite grossier. On l’a observé, petit dictateur ivre, tenter de remettre à sa place Marie-Pascale, 67 ans, qui en a vu d’autres. Gaffeur, il peut envoyer une bouteille de vin au sol d’un geste trop vif du bras, alors qu’il explique aux convives d’un souper qu’il les aime grand comme ça. Rouge de honte d’avoir ronflé un soir où il avait trop bu, il s’excuse le lendemain auprès de tous les pèlerins qu’il croise, les fixant de ses yeux de cocker repentant: «Tu dois me haïr. Je suis tellement désolé. Je ne ronfle jamais normalement. Hein que c’est vrai, Bibi?»

Dans les livres d’or des auberges, il laisse des «Merci, merci, merci», des cœurs et des points d’exclamation par camions-bennes, ainsi que sa devise, à savoir «Amour, bonheur, gratitude». De sa rencontre avec Bibi, il peut parler des heures. «Bibi et moi, on s’endort toujours ensemble. C’est si bon ses petits câlins dans les cheveux le soir dans les dortoirs.» «Bibi, elle connaît le langage des signes en allemand.» «Bibi a une sexualité très épanouie.» (Cette phrase a évidemment été prononcée sans l’avis de la présumée déesse de l’amour, en public et à l’heure du goûter.). «Bibi et moi, on a décidé de renvoyer sa tente en Allemagne parce que la mienne a deux places et qu’on continue ensemble jusqu’à Santiago.»

On ne peut pas s’empêcher de l’aimer, cet insupportable chien fou. Le seul être aussi attachant et irritant à la fois que j’ai connu, c’était feu mon grand-père, qui était en son temps l’un des piliers de bar, l’une des plus grandes gueules du quartier des Grottes, à Genève. Mort à 70 ans sans que personne ne comprenne comment son corps avait tenu si longtemps. Bourré, il montrait son séant dans les bistrots, histoire de mettre l’ambiance. Il chantait Gainsbourg, Ferré et Brassens à pleins poumons (et en pleine rue) d’une voix saturée de glaires. Il s’engueulait puis se rabibochait avec tous ses copains de la pétanque des Cropettes.

À côté de ça, il ne ratait jamais un anniversaire, un retour de voyage, un examen ou encore de pester contre un de mes ex. Je ne peux m’empêcher de me dire qu’il se serait entendu comme larrons en foire avec «Stifler».

Pour l’anecdote, l’auberge de la plage était effectivement nulle et mégachère. Le repas du soir? Pêches en boîte à la mayo. Les ressorts des lits, pétés, vrillaient les vertèbres, et le personnel était détestable. Mis à part pour les «connards de vieux Français arrogants», qui n’étaient en fait que de sympathiques retraités souriants (bien que moustachus, il est vrai), ce satané «Stifler» avait vu juste, de son troisième œil de chien fou céleste. (TDG)

Créé: 08.10.2018, 19h23

Itinéraire

Après avoir suivi la «Via Gebennensis» de Genève au Puy-en-Velay, nous avons emprunté la «Via Podiensis» jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port. Traversant les Pyrénées, nous avons continué sur le «Camino francés» jusqu’à Burgos, avant de sauter dans un bus pour rejoindre le «Camino del Norte», longeant les plages asturiennes avant de plonger en Galice.

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