A Genève, le professeur Tariq Ramadan séduisait ses élèves mineures

EnquêteD’anciennes élèves du Genevois, qui a enseigné des années au cycle et au collège, révèlent avoir été harcelées et même avoir eu des relations sexuelles avec lui, sous son emprise.

Accusations - Quatre Genevoises témoignent de l’emprise psychologique qu’exerçait sur elles leur brillant professeur, Tarik Ramadan, dans les années 80 et 90 à Genève.

Accusations - Quatre Genevoises témoignent de l’emprise psychologique qu’exerçait sur elles leur brillant professeur, Tarik Ramadan, dans les années 80 et 90 à Genève. Image: Getty Images

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C’est arrivé bien avant les deux accusations de viol en France. Et bien avant qu’il devienne le célèbre islamologue controversé. Tariq Ramadan, 55 ans, a enseigné plusieurs années dans sa ville natale de Genève, où il n’a pas laissé que des bons souvenirs. La Tribune de Genève a découvert qu’il a tenté de séduire sans succès une de ses élèves de 14 ans. Il est même arrivé à ses fins avec trois autres, âgées entre 15 et 18 ans. Les faits remontent aux années 80 et 90, lorsque le professeur de français et de philosophie œuvrait au Cycle des Coudriers puis au Collège de Saussure. Quatre Suissesses, que nous avons pu retrouver au fil de notre enquête, acceptent de témoigner. Une manière de soutenir celles qui osent dénoncer aujourd’hui les abus de cet homme. Ces Genevoises, non musulmanes, toutes actives dans la fonction publique, qui ont fondé une famille, craignent de parler à visage découvert. Elles décrivent l’emprise psychologique qu’exerçait sur elles leur brillant professeur. Des agissements dénoncés également par Stéphane Lathion, un ancien de la garde rapprochée de Tariq Ramadan.

Sandra* avait 15 ans lorsque le jeune et séduisant Tariq Ramadan s’est rapproché d’elle. Comme d’autres, elle se souvient encore des mots du professeur, qu’elle trouvait bizarres: «Je me sens proche de toi. Tu es mature. Tu es spéciale. Je suis entouré de beaucoup de monde mais je me sens seul.» Comme d’autres, elle a été invitée à rester dans la classe après les cours. Puis elle a accepté de boire des cafés avec lui en dehors de l’école. «J’étais à l’aise et mal à l’aise. La confusion s’était installée dans ma tête. A deux ou trois reprises, nous avons eu des relations intimes. A l’arrière de sa voiture. Il disait que c’était notre secret», confie celle qui n’avait alors pas la majorité sexuelle (lire ci-contre). Elle en avait parlé à sa meilleure amie. Pas à ses parents.

A l’époque, Tariq Ramadan était considéré comme un fils d’immigrés parmi tant d’autres à Genève, cité internationale et multiculturelle. Son père, Saïd, figure des Frères musulmans exilé en Suisse, avait créé le Centre culturel islamique des Eaux-Vives. Son grand-père avait fondé la confrérie. Tariq, le fou de foot devenu enseignant, parlait peu de religion en classe. Il versait plutôt dans l’humanitaire, s’investissait dans des projets pédagogiques, à travers l’association Coopération coup de main, organisait des voyages d’études. Sa proximité avec ses élèves le rendait très populaire. Il avait même pris l’habitude de les inviter en tête à tête à déjeuner au restaurant et les emmenait dans sa voiture personnelle.

«Il était un homme tordu, intimidant»

Léa* s’en souvient encore. Elle avait 14 ans lorsqu’il lui a fait des avances durant le trajet. «Il a mis sa main sur ma cuisse en me disant qu’il savait que je pensais à lui le soir avant de m’endormir. Ce qui était faux. C’était de la manipulation. Il disait qu’il pensait à moi mais qu’il était marié. J’étais mal, mais je ne pouvais rien dire. C’était mon prof.» Dans son cas, il n’y a pas eu de passage à l’acte, mais Léa a subi les foudres de ce professeur «possessif et jaloux», qui la qualifiait d’aguicheuse. Elle a résisté, en a parlé autour d’elle, y compris à ses parents. Avec le recul, elle remet les choses en perspective: «Avant d’être ce leader musulman, il était un homme tordu, intimidant, qui usait de stratagèmes relationnels pervers et abusait de la confiance de ses élèves. Il avait une telle emprise sur nous…»

Cette emprise, Agathe* la ressent encore dans sa chair. «J’ai été abusée et violentée. Je me suis beaucoup efforcée d’oublier, mais tout ressort maintenant avec ces affaires…» La voix déraille. La mère de famille se confie pour la deuxième fois en plus de vingt ans. «Quand j’avais 18 ans, j’étais, comme d’autres élèves, captivée par le discours de ce professeur charismatique. Il m’a proposé des cafés en dehors des cours. Et puis j’ai eu des relations sexuelles avec lui. Il était marié et père de famille. Cela s’est passé trois fois, notamment dans sa voiture. C’était consenti mais très violent. J’ai eu des bleus sur tout le corps. Il m’a toujours fait croire que je l’avais cherché. L’histoire s’est sue et il m’a menacée, en exigeant le silence de ma part. Moi, je n’avais rien compris! Mais c’était de l’abus de pouvoir pur et simple!» A l’époque, Tariq Ramadan avait même une double responsabilité en tant que doyen.

La trame de l’histoire se répète quelques années plus tard avec Claire*. «J’avais 17 ans, quand on a commencé à s’embrasser et 18 ans quand on a eu des rapports sexuels. C’était très régulier. Je pensais que cela s’arrêterait après ma matu, mais les liens ont perduré. J’étais fascinée, sous son contrôle. Il me prenait, me jetait, instaurait une relation de dépendance. Il a créé les bases d’une relation malsaine.» La jeune femme n’a jamais été menacée, ni subi de violences physiques. Elle avait en tout cas parlé de cette drôle de relation à plusieurs camarades de classe.

Jamais condamné par la justice genevoise

Comment ces agissements ont-ils pu rester secrets pendant presque trois décennies? L’une de nos interlocutrices dit avoir ressenti du «dégoût» et de la «honte» après coup, l’empêchant de le dénoncer. Des sentiments souvent propres aux femmes abusées. A cela s’ajoutent l’emprise psychologique du professeur et sa notoriété acquise au fil du temps. Sans oublier la forte implantation de la famille Ramadan à Genève, microcosme de 500 000 habitants, qui a aussi pu décourager.

Toutes nos interlocutrices ont laissé échapper des confidences à l’époque et peinent à croire que le personnel encadrant n’en ait rien su. Plusieurs anciens fonctionnaires contactés se souviennent de rumeurs, sans avoir eu connaissance de dénonciations visant Tariq Ramadan. «Si les faits sont avérés, nous sommes profondément choqués», réagit Pierre-Antoine Preti, responsable de la communication du Département de l’instruction publique (lire ci-contre). D’après nos recherches, Tariq Ramadan n’a jamais eu affaire à la justice genevoise.

C’était plus qu’une rumeur, affirme aujourd’hui haut et fort Michel Roch, 62 ans, chimiste. Il n’a jamais travaillé avec Tariq Ramadan, mais en avait entendu parler lorsqu’il était doctorant: «A Genève, le fait que Tariq Ramadan n’avait pas l’éthique professionnelle qu’il prétendait avoir devenait un secret de Polichinelle à l’époque. Ma femme, professeur de latin, et moi-même, avons recueilli entre 1989 et 1992 les confidences de six élèves de Tariq Ramadan. Elles avaient entre 14 et 18 ans, ont toutes été manipulées, voire plus. Je leur avais dit de porter plainte et de le signaler, mais elles ne voulaient pas le faire.»

«Il a abusé de son pouvoir d’enseignant»

Un spécialiste suisse de l’islam, ami de Tariq Ramadan durant vingt ans jusqu’à un point de rupture en 2003, accepte de s’exprimer pour la première fois sur ce sujet sensible. Stéphane Lathion, enseignant et cofondateur du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse, qui a accompagné pendant des années Tariq Ramadan à travers l’Europe, tient à le dire: «Je me suis trompé sur l’idéologue. J’étais convaincu qu’il pouvait faire bouger l’islam. Au fil du temps, son discours citoyen est devenu rigoriste. Il faut bien reconnaître que cela a préparé le terrain à une acceptation d’un discours salafiste plus dur.» Le Genevois s’est trompé aussi sur l’homme et le vit comme une trahison. Après leur éloignement, des personnes ont commencé à se confier à lui.

«Je n’avais jamais rien remarqué pendant des années, mais à partir de 2003, j’ai entendu des rumeurs, des soupçons. J’ai reçu un coup de massue il y a deux ans, quand un ami m’a parlé d’une ancienne élève de Tariq Ramadan à Genève qui avait souffert d’une relation violente avec lui. Une autre s’est confiée à moi ces derniers jours. Je ne suis pas surpris de voir des témoignages surgir de partout. Non seulement les faits relatés sont choquants, mais ils révèlent en plus le décalage entre son attitude et son discours sur un islam moralisateur, qui prône des relations sexuelles dans le cadre exclusif du mariage.»

Certains crient au complot sioniste, français, saoudien ou autres. D’autres sont dubitatifs. Pour Stéphane Lathion, ces accusations de toutes parts et non coordonnées ne montrent qu’une chose: «Tariq Ramadan est un prédateur qui a abusé de son pouvoir d’enseignant, de prédicateur et d’intellectuel pour séduire des femmes et des jeunes filles, qui en ont souffert.»

* Identités connues de la rédaction (TDG)

Créé: 03.11.2017, 22h06

Des actes répréhensibles

Les faits décrits par quatre anciennes élèves de Tariq Ramadan (lire ci-contre) auraient pu lui valoir des ennuis lorsqu’il était enseignant de façon discontinue entre 1984 et 2004. Sous l’angle administratif, un professeur qui entretient des rapports sexuels avec une ou un élève, quel que soit son âge, commet une faute professionnelle, rappelle le Département de l’instruction public (DIP). Si l’employeur l’apprend, il peut enclencher une enquête administrative, pouvant conduire à des sanctions. Sous l’angle pénal, la majorité sexuelle est fixée à 16 ans en Suisse. «Le Code pénal prévoit que celui qui a commis un acte d’ordre sexuel sur un enfant de moins de 16 ans est puni d’une peine privative de liberté de 5 ans au plus», rappelle Me Lorella Bertani, d’un point de vue général et sans commenter l’affaire Tariq Ramadan. Cette infraction étant poursuivie d’office, le DIP a l’obligation de la dénoncer. Entre 16 et 18 ans, «celui qui, profitant des rapports d’éducation, aura commis un acte d’ordre sexuel sur un mineur âgé de plus de 16 ans, est punissable de trois ans de prison au plus.» Les cas des quatre Genevoises sont en fait prescrits. S.R.

Contre-attaque

Après les deux plaintes déposées contre Tariq Ramadan en France pour viol, le Suisse a répliqué en déposant une plainte pour dénonciation calomnieuse, suivi d’une autre contre X pour subornation de témoin. Sur Facebook, l’islamologue conteste fermement les accusations et affirme être la «cible d’une campagne de calomnie». Ses avocats français ont dénoncé mercredi un «déferlement médiatique» et ont demandé à leur client de ne pas s’exprimer en retour. Contacté hier, Me Yassine Bouzrou n’a pas donné suite à nos sollicitations. Tariq Ramadan, informé de notre requête, n’a pas répondu non plus. S.R.

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