La Genève internationale affronte de nouveaux défis

Enquête internationalePrivée de grandes conférences internationales, exposée aux coupes budgétaires, en attente de lourds investissements, la Genève internationale est sans doute à un tournant de son histoire

Image: Laurent Guiraud

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Depuis quelques mois, la Genève internationale encaisse les mauvaises nouvelles: suppression de 300 postes à l’OMS, mise en sommeil annoncée de la Conférence du désarmement, congrès et conférences déplacés à l’étranger. Les statistiques elles-mêmes attestent d’un essoufflement. A ces paramètres objectifs s’ajoutent le sentiment d’insécurité qui a gagné les diplomates et les fonctionnaires internationaux et l’incertitude qui plane sur les modalités de financement du milliard de francs qu’il va falloir trouver pour financer les grands chantiers de ces prochaines années (rénovation du Palais des Nations et du Bureau international du travail). Une situation qui alimente cette impression diffuse d’une Genève internationale moins visible, sans doute affaiblie, et en tout cas plus concurrencée.

«Le rôle de Genève a changé avec la fin de la guerre froide. Il y a longtemps que son rôle de bons offices est fini», n’a de cesse de répéter Xavier Comtesse, directeur romand d’Avenir Suisse. Pour lui, il n’y a rien d’étonnant à ce que les grandes conférences internationales migrent vers d’autres grandes villes comme Rio ou Dubaï. Une évolution qui ne remet pas en cause la position de Genève. «Aujourd’hui, c’est l’endroit où sont élaborées les soft laws par des organismes qu’on ne trouve nulle part ailleurs, comme l’OMC, l’OMS, l’UIT ou ISO. Ils produisent des quantités de règles et de normes applicables à tous les pays. Ce n’est pas très visible, ce n’est pas très sexy, mais c’est énorme!» rappelle Xavier Comtesse.

Pertes de visibilité

Guy Mettan, directeur du Club suisse de la presse, admet que les médias ont du mal à faire leurs gros titres sur cette partie immergée de l’iceberg où les sujets abordés sont affaire d’experts. «Les journalistes se concentrent sur ce qui se passe à l’OMC, au Conseil des droits de l’homme et à l’OMS», explique-t-il. Des pans entiers de l’activité de la Genève internationale restent ignorés du public. «Il y avait une carte à jouer dans le domaine du green , mais la mayonnaise verte n’a pas pris», relève Guy Mettan. Le rôle joué par Genève dans ce domaine n’est évoqué que de façon épisodique, comme lorsque Arnold Schwarzenegger se déplace pour inaugurer le siège de sa fondation (R20 Regions of climate) à Versoix.

La Genève internationale a perdu en visibilité sur la scène internationale. Pas seulement à cause de la nature des sujets qu’elle traite. A cause aussi de la crise qui frappe les médias. Le nombre de journalistes étrangers envoyés à Genève pour couvrir ce qui se passe dans les enceintes onusiennes n’a cessé de diminuer ces dernières années. Correspondant pour plusieurs journaux étrangers au Palais des Nations, John Zarakosta a été le témoin de ce processus. «Beaucoup de rédactions considèrent qu’il ne se passe pas assez de grands événements pour maintenir ouvert un bureau permanent auprès de l’ONU à Genève», explique-t-il. «C’est une tendance normale. Les grands journaux comme le New York Times sont partis et traitent ce qui se passe ici depuis Paris», constate également François Nordmann, ancien ambassadeur de Suisse.

Confrontés à des restrictions budgétaires, la plupart des grands journaux ont préféré rapatrier leurs correspondants pour les repositionner à Pékin, par exemple. «Si on n’est pas dans le top 10 des sujets d’actualité, c’est difficile de vendre son sujet», ajoute John Zarakosta. Comme beaucoup de ses confrères, il a dû élargir sa zone de couverture à ce qui se passe en France, en Italie et en Grèce. Internet a aussi considérablement changé la façon de travailler des rédactions. De nombreuses conférences étant retransmises en direct par l’ONU et les rapports rendus accessibles par un seul clic, beaucoup ne jugent plus nécessaire l’envoi d’un correspondant permanent. Du coup, l’ampleur de la couverture médiatique est très variable. En 2009, des dizaines de télévisions et de radios du monde entier se sont déplacées à Genève pour couvrir la venue du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, à la Conférence sur le racisme ou encore la rencontre entre Hillary Clinton et Sergueï Lavrov.

Concurrence agressive

Moins visible et beaucoup plus concurrencée qu’autrefois, telle est la réalité avec laquelle la Genève internationale doit désormais composer. On savait que de nombreuses capitales étrangères, dans le nord de l’Europe mais aussi en Asie, rêvaient de pouvoir rivaliser avec la ville berceau des Nations Unies. Surprise: les concurrents les plus agressifs sont aux émirats.

Dubaï paie très cher pour attirer des congrès et des conférences qui se tenaient traditionnellement à Genève. L’édition 2012 du salon Telecom s’y tiendra en octobre. Dernièrement, la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement y a organisé une conférence de haut niveau sur l’investissement. «Quand on se compare à Dubaï ou Abu Dhabi, on ne peut pas régater», admet Philippe Vignon, directeur de Genève Tourisme. Les émirats n’hésitent pas à mettre la main à la poche pour attirer vers eux les grands événements. A cela s’ajoute la conjoncture. Elle n’est pas bonne. Genève est pénalisée par le franc fort au moment où les organisateurs de congrès doivent composer avec des budgets resserrés. «Pour 2012, le portefeuille de congrès confirmés est bon, mais il ne reflète pas la conjoncture. Pour 2013 et 2014, c’est plutôt bon, mais on sent un taux de conversions (ndlr: confirmations ) qui tend à baisser», constate Philippe Vignon. A la crise se sont ajoutés les effets de la concurrence. «D’autres villes convoitent notre position. Nous conservons de solides atouts mais nous devons faire des efforts en matière de logement et de sécurité notamment», confie Carlo Lamprecht, ancien conseiller d’Etat et ancien président du Club diplomatique de Genève.

Dans un monde globalisé, le rayonnement et le statut international de Genève ne sont plus acquis. Isabel Rochat en est convaincue. «Aujourd’hui, la Genève internationale est à un tournant de son histoire. Elle doit se battre pour rester dans la compétition, constate la conseillère d’Etat. Je crois qu’il y a eu une prise de conscience générale il y a deux ans, quand on s’est rendu compte que le secteur international n’était plus en croissance.» A Berne comme à Genève, on semble avoir pris la mesure du danger qui menace. La Genève internationale ne pèse pas seulement lourd au plan économique, elle est aussi une vitrine et un tremplin pour la diplomatie suisse. La réalité de ces deux dernières années a en outre rappelé la Confédération à ses devoirs d’Etat hôte. Le 16 mars dernier, la Confédération et le Canton ont signé un mémoire d’entente sur le suivi de la Genève internationale. Presque passé inaperçu, cet événement atteste de la volonté commune de Berne et Genève de ne pas laisser d’autres capitales leur damer le pion. Autre signe de cet engagement, la Suisse s’est empressée de déposer sa candidature pour accueillir le secrétariat général du Fonds vert pour le climat, également convoité par l’Allemagne et la Corée du Sud. Sur ce dossier comme sur d’autres, Genève devra se battre.

Créé: 24.05.2012, 07h21

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