Genève et son garde-manger

Genève vu depuis sa couronne (2/6) Avec 540 km2, soit presque deux fois plus de surface que le Canton, les zones franches fournissent à Genève une partie de sa subsistance.

De part leur activité, les alpagistes entretiennent le salève. Parmi eux de nombreux suisses. Ils sont regroupés au sein de l'Association Foncière pastorale du salève.

De part leur activité, les alpagistes entretiennent le salève. Parmi eux de nombreux suisses. Ils sont regroupés au sein de l'Association Foncière pastorale du salève. Image: Lucien Fortunati

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Du lait, du fromage, du miel, du vin, des œufs, des légumes, des fruits, des épices, des céréales, du poisson, du bétail, du foin. Le tout détaxé. Depuis des décennies, les produits agricoles traversent la frontière genevoise en provenance des zones franches (voir infographie) pour rejoindre nos estomacs.

Cette zone, où l’on produit aux normes suisses, c’est le garde-manger historique de Genève. Elle court le long de la frontière, depuis partout où l’on voit la plaine genevoise et sa gouille bleue. Son apport n’est pas négligeable. «Il permet aux Laiteries Réunies de fournir un bon complément d’approvisionnement», souligne son administrateur, Philippe Lebrun. Un bon complément, c’est le mot, puisque le «lait de zone» représente des millions de litres, soit près de la moitié de la totalité du liquide traité par l’entreprise genevoise.

Vingt pour cent des légumes de l’Union maraîchère en proviennent également, explique son directeur, Jacques Blondin. «Il y a vingt-cinq ans, dit-il, on pensait pouvoir lutter contre la zone, voire la supprimer. Car les zoniens concurrençaient les Genevois. Aujourd’hui, nous avons intégré les producteurs de la zone au sein de la coopérative. Ce qui a réglé le problème.»

Légers gains pour les producteurs

Bref, Genève ne crache pas sur ces 540 kilomètres carrés, plus de deux fois la surface de son propre maigre territoire. Même si, à la Chambre d’agriculture, on s’avoue quand même moins concerné. Son directeur, François Erard, se retient à peine d’ironiser sur ce reliquat du passé, dont le texte fondateur «remonte à Mathusalem. Il est probablement oublié à Paris, ce que personne n’a intérêt à lui rappeler.» La lecture du traité montre que les temps ont changé: l’accord de 1932 prévoyait la possibilité d’importer sans droits de douane de l’écorce pour tanner les peaux, des «mottes à brûler» et des matériaux de construction. Ces éléments ont disparu.

Reste que, pour les gens concernés, la zone, ça compte. A Archamps, on fait la connaissance d’un robot à traire. Damien Baudet y pousse Grabonne, 583 kilos. Le robot, une sorte de grande alcôve rouge, lave à la brosse automatique le bas de sa tétine, détecte son anatomie au laser, puis la trayeuse happe tendrement ses pis, et c’est parti. Côté tête, des granulés tombent devant la bête pour la faire patienter.

La famille exploite 50 vaches et 60 génisses. Elle vend du lait à Genève depuis 1971. «Avant, il y avait une bonne fruitière à Archamps», dit Pierre, le père, 84 ans. On y faisait de l’emmental, le fromage à gros trous du coin. Mais la fruitière a fermé. Heureusement, il y a la zone, qui offre aux producteurs des prix un peu meilleurs que ceux du marché français: 34 centimes d’euro le litre, contre 26. «Quand je pense qu’en France, le lait est vendu aux particuliers 1 euro le litre de demi-écrémé en brique», soupire Damien.

Une fois récolté, le lait est réfrigéré. Le camion-citerne des Laiteries passe régulièrement. Avec ses terres, la famille Baudet a à la fois de la chance et de la malchance. La chance, c’est la zone franche, la déveine, c’est la zone reblochon, dont la limite se termine à quelques encablures d’ici. Comme l’autre, cette zone d’appellation d’origine contrôlée (AOC) permet de vendre le produit un peu plus cher.

Relations plus difficiles

Qui se souvient que la Savoie a failli être suisse mais que Berne, qui trouvait la somme trop élevée, s’est vue dépassée par Napoléon III? L’empereur a emporté le morceau en promettant l’union politique avec la France et économique avec Genève. C’était en 1860 et la zone courait alors le long des Usses et dans la vallée de l’Arve. Au sortir de la Grande Guerre, la France a remis tout cela en cause et voici comment les zones franches ont été réduites.

La moitié des raisins d’Yves Batardon, à Soral, poussent en France. Alors que les marchandises parcourent le monde, c’est tout un tralala pour faire passer la frontière au raisin. «Auparavant, explique le patron du Domaine de la Mermière, il fallait signer deux formulaires pendant la saison. Aujourd’hui, c’est avant chaque passage de frontière. C’est le paradoxe: d’un côté, la mondialisation; de l’autre, la lourdeur et la multiplication des contrôles de proximité.»

Après un coup de chasselas, l’heure est à la philosophie: «Quand même, on n’a plus les mêmes relations. Avant, les gens se connaissaient bien de part et d’autre de la frontière. C’étaient souvent les mêmes familles. Aujourd’hui, cette zone se transforme, elle devrait être une opportunité de proximité, de partage économique et humain. Il nous appartient à tous d’y participer de manière positive.»

(TDG)

Créé: 17.07.2017, 19h21

Cliquer pour agrandir.

Articles en relation

«Genève donne le sentiment de fonctionner pour elle-même»

Genève vue depuis sa couronne (1/6) L’historien franco-suisse Claude Barbier étudie de près les relations qu’entretient le bassin genevois français avec sa capitale naturelle. Une liaison houleuse entre amour et rejet. Plus...

Nourriture: la Suisse demeure le pays le plus cher

Alimentation Sur la base de 2015, les prix en Suisse apparaissent 72% plus élevés que la moyenne des pays de l'Union européenne (UE). Plus...

Les Suisses dégustent toujours autant de viande

Alimentation La consommation de viande par habitant s’est stabilisée entre 50 et 55 kilos par an depuis des années Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Scrutin annulé: Pagani vilipendé
Plus...