À Genève, les femmes ne votent que depuis 60 ans

Suffrage fémininUn droit acquis de haute lutte rappellent Sandrine Salerno et Nathalie Fontanet. Interview.

«Quand on est seule dans un groupe d’hommes, on nous scrute. Nous sommes des ressources rares.»

«Quand on est seule dans un groupe d’hommes, on nous scrute. Nous sommes des ressources rares.» Image: Laurent Guiraud

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«Cela peut sembler loin et proche à la fois». C’est ainsi que la maire de Genève, Sandrine Salerno, évoque le 6 mars 1960, date qui marque l'obtention du droit de vote et d'éligibilité des femmes dans le canton de Genève. Une exposition démarre demain au parc des Bastions pour rappeler à travers des affiches que ce droit a été gagné de haute lutte. Elle sera inaugurée par l’élue socialiste et la conseillère d'État PLR, Nathalie Fontanet. L'occasion de croiser le fer pour ces deux adversaires politiques? Non, plutôt de défendre la cause en toute sororité.

Qu’attendez-vous de cette exposition?

Nathalie Fontanet (N.F.): Ce moment est très important. L'exposition permet de rappeler que le droit de vote des femmes ne s'est pas fait tout seul. Genève a été le troisième canton à l'accepter (ndlr: après Vaud et Neuchâtel en 1959) après quatre tentatives infructueuses. Or, ce n'est pas parce que l'on vote aujourd'hui que l'on a acquis les mêmes droits que les hommes. On se bat pour l'égalité des salaires et l'accession aux postes à responsabilité. Il nous reste encore beaucoup à faire.

Sandrine Salerno (S.S.): J’ajouterais que cette exposition illustre une histoire somme toute récente. Revenir sur le suffrage féminin permet de montrer à toutes les générations le chemin parcouru, d'où on vient. Ce socle nous aide à appuyer d’autres revendications.

Vous sentez-vous redevables des pionnières du suffrage féminin?

S.S. : Oui, bien sûr. Si toutes ces femmes ne s’étaient pas battues pour nos droits, nous n'en serions pas là aujourd'hui. Il est normal de les honorer à présent. La Ville de Genève souhaite ainsi rebaptiser la place des 22-Cantons en place Lise-Girardin, première maire de Suisse en 1968.

N.F. : Évidemment. Nous leur sommes très reconnaissantes. C'est bien de pouvoir voter et être élue grâce à l'engagement de ces pionnières, souvent oubliées, mais les résultats restent insuffisants. Je ne suis que la 7e femme à avoir été élue au Conseil d'État.

Quelle incidence a eu le suffrage féminin sur les votes?

N.F. : La femme représente la moitié de l'humanité, il est essentiel qu'elle vote sur des sujets qui la concernent. Cela a d’ailleurs permis aux femmes d’acquérir une indépendance vis-à-vis de leur mari et d’être reconnues en tant que citoyennes à part entière. À l’époque, cette idée n’allait pas de soi. Quantité de citoyennes avaient une vision très conservatrice. Il n’y a qu’à se souvenir des antiféministes qui, soucieuses de la paix dans leurs ménages, ont combattu le suffrage féminin.

S.S. : Depuis que les femmes votent, on a obtenu la loi sur l’égalité, dont la possibilité pour une femme d’ouvrir un compte bancaire sans la signature de son mari, le droit à l’avortement ou le congé maternité. Il ne peut y avoir des citoyens ou citoyennes de seconde zone! Le droit de vote des femmes n’est pas juste un plus pour celles-ci. Il est bénéfique pour les hommes et l’ensemble de la société.

Parlez-nous de l’importance des modèles féminins?

S.S. : Ils permettent de rendre visible un potentiel, de s’en inspirer. On voit les choses différemment.

N.F. : Le besoin d’identification est nécessaire pour y croire.

S.S./N.F. : Quand on voit les photos d’Angela Merkel seule parmi ses collègues du G20, on aurait tendance à peu y croire...

S.S. : Quand j’étais enceinte, lors de mon premier mandat, et alors que j’étais vivement critiquée pour vouloir concilier ce poste à responsabilités et une vie familiale, pas un instant je n’ai pensé démissionner. Des femmes m’approchaient, interloquées, me disant que cela serait impossible dans leur entreprise. Par ailleurs, dans le cadre de la refonte du statut du personnel, j’ai souhaité promouvoir le temps partiel pour toutes et tous. La position des hommes peut en effet être déterminante. S’ils revendiquent un temps partiel, les femmes peuvent se sentir davantage légitimées à le demander.

N.F. : Il a fallu changer les mentalités. Un homme travaillant à 80% est longtemps passé pour un professionnel sans ambition. Mon collègue de parti Benoît Genecand a été un pionnier dans l’univers bancaire en imposant le temps partiel également pour les hommes. Pour une femme, ça va bien souvent de soi, car la pauvre, elle doit s’occuper des enfants. Aujourd’hui les jeunes aspirent à une meilleure qualité de vie, à être heureux, tout en aménageant leur temps de travail afin de mieux concilier leur vie privée et professionnelle.

Avez-vous un modèle?

N.F. : Simone Veil a toujours été pour moi un modèle, car elle incarne la lutte, le courage à tellement de niveaux. Je citerais également mes trois filles, devenues de jeunes adultes aujourd’hui, qui se sont battues pour faire le métier qu’elles voulaient tout en cumulant une vie de famille. Je suis très fière de leur parcours. Moi, j’ai grandi avec un modèle familial plus traditionnel. Résultat: dans ma première vie, j’étais mère au foyer et heureuse. J’ai attendu l’âge de 34 ans, après mon divorce, pour entamer ma deuxième vie en suivant des études de droit et me lancer en politique.

S.S. : Mes modèles sont toutes ces anonymes en situation précaire qui se lèvent à 5 heures du matin pour élever leurs enfants en cumulant les jobs. Sans se plaindre.

Vous considérez-vous comme un modèle?

S.S. : Oui (ndlr: sans la moindre hésitation). C’est en tout cas le retour que l’on me fait souvent. J’ai commencé ma carrière politique à 35 ans et je ne suis que la quatrième femme à être devenue maire de Genève. Durant mes treize ans au Conseil administratif, un long parcours, j’ai toujours mené mes combats sur l’égalité sans bifurquer de ma ligne.

N.F. : Je me vois plus comme un exemple, une source d’inspiration de par mon parcours. Peut-être a-t-il pu donner de l’espoir à des femmes, leur montrer qu’on peut se former plus tard. Quand j’étais mère au foyer, je n’aurais jamais pu imaginer que je servirais un jour mon canton.

Est-ce un avantage d'être une femme en politique aujourd'hui?

N.F.: Je n'ai pas honte de dire qu'à un moment donné cela m'a aidée à entrer au Conseil municipal. On cherchait alors des femmes. Mais une fois qu'on est élue, l'attente est plus importante. Il faut sans cesse démontrer qu'on est compétente, qu'on travaille. Il y a plus de tolérance envers les hommes.

SA.S.: On reste quand même dans un monde d'hommes, fait par les hommes, où les femmes sont très minoritaires dans les postes à responsabilité et trop souvent absentes des réseaux d'influence. Mais c’est parfois aussi un avantage. Quand on est seule dans un groupe d'hommes, on nous remarque. On finit par devenir une ressource rare.

N.F.: Surtout quand on dirige les finances (Ndlr; c'est le cas des deux politiciennes)...

Plus compliqué pour une femme de droite?

N.F.: Non, mais on nous attend davantage sur certains sujets, notamment celui de l'égalité. Il est donc crucial que je m'engage sur ces questions-là. Aujourd'hui, ce ne sont d'ailleurs plus des enjeux partisans gauche-droite. Il n'y a qu'à voir la vague violette pour s'en convaincre. Tout le monde doit s'engager pour en finir avec la disparité salariale, de l'ordre de 20% dans le privé, mais aussi avec la sous représentation des femmes dans les sphères dirigeantes. On compte seulement 17% de femmes dans les conseils d'administration des entreprises et 7% dans les directions. Il reste du pain sur la planche que l'on soit de gauche ou de droite, homme ou femme. Et encore plus avec le développement du numérique.

Dites-nous en plus...

N.F.: Un immense défi nous attend. Gare aux algorithmes essentiellement conçus par des hommes et à la création d'un monde virtuel masculin. Ne reproduisons pas les mêmes stéréotypes qu'autrefois.

SA.S: Pour les affronter, je rêve parfois d'un monde inversé avec les femmes aux commandes. On voudrait sans doute rééquilibrer la donne. Il est donc normal que l'on ambitionne une société plus équilibrée aujourd'hui. Cela signifie que les hommes lâchent du terrain pour accorder de la place aux femmes...

En féminisant notamment les noms de rue? Mais n'est-ce pas de la cosmétique par rapport aux grands enjeux égalitaires?

SA.S.: Rien n'est anecdotique quand il s'agit de construire une société équilibrée avec un champ du possible offert aux deux genres.

N.F.: Le Conseil d'Etat soutient la démarche. A titre personnel, j'ai toutefois demandé ce que cela allait susciter comme changements pour les gens et ce que ça allait coûter à la collectivité. Il ne faut pas que les citoyens subissent des désagréments. Ne faut-il pas d'abord favoriser la féminisation des rues dans les nouveaux quartiers? Au-delà du nom des rues, je souhaite surtout que plus de femmes atteignent des fonctions directionnelles et je m'engage en ce sens.

S.S.: L'un ne doit pas être opposé à l'autre. Le projet de féminiser des rues fait débat. Je rappelle que seules 7% des personnes ayant donné leur nom à une avenue, une place ou un parc sont des femmes.

NF: Ne nous tirons pas de balles dans le pied. Cela serait néfaste pour valoriser la place des femmes dans l'espace public. Nos actions doivent se compléter.


«Sans #MeToo, Weinstein n’aurait pas été condamné»

Que pensez-vous des actions menées par les jeunes, la génération #MeToo?

S.S. : Formidable! D’habitude, je suis sceptique sur les réseaux sociaux, mais là je trouve incroyable comme la parole de femmes de tous les âges et de métiers différents a pu se libérer. Grâce à cet outil, elles ont compris qu’elles n’étaient pas seules dans leur vécu. Je reste impressionnée, littéralement scotchée par l’ampleur que cela a prise. S’il n’y avait pas eu #MeToo, Weinstein n’aurait pas été condamné.

N.F. : C’est une avancée incroyable, qui va beaucoup aider nos enfants et les générations futures. Certaines choses ne seront désormais plus tolérées. Mais attention aux dérives de la Toile, qui peuvent également broyer la vie de personnes présumées coupables à tort.

Quand on observe la médiatisation autour de Greta Thunberg, l’atout femme ne semble pas déterminant. L’illustration que le combat de l’égalité est gagné en Occident?

S.S. : C’est surtout le côté jeune qui est mis en avant.

N.F. : On n’a peut-être pas insisté sur le fait qu’elle soit une femme. Mais l’aurait-on autant attaqué sur son physique si c’était un homme?

Quelles sont les urgences en matière d’égalité?

S.S./N.F. : L’égalité salariale, l’accession des femmes aux sphères de décision. On doit aussi moderniser notre façon de mieux protéger les femmes des violences et des féminicides.

L’essentiel d’une société égalitaire en une phrase?

N.F. : L’égalité des chances que l’on naisse fille ou garçon.

S.S. : La fin des stéréotypes qui nous enferment dans des prêt-à-penser simplistes et réducteurs.

L.B.

Créé: 27.02.2020, 07h48

L’essentiel

Historique
Le droit de vote et d’éligibilité des Genevoises remonte au 6 mars 1960.

Exposition
Des affiches exposées aux Bastions retracent l’histoire de cette avancée politique.

Défis

D’autres droits restent à obtenir, dont l’égalité salariale, notent les deux politiciennes.

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