Genève, épicentre de la militance arc-en-ciel

Geneva Pride 2019La Geneva Pride, qui s’ouvre lundi 1er juillet, rend hommage à l’histoire. L’occasion de retracer celle des mouvements qui ont œuvré pour les droits LGBTIQ+ dans le canton.

La première Pride romande se tient à Genève en 1997.

La première Pride romande se tient à Genève en 1997. Image: DIDIER RUEF

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Après une éclipse de huit ans, elle revient pour la quatrième fois sur les terres qui l’ont vue naître en 1997. La Pride romande, qui est latine depuis 2018, tiendra son édition 2019 du 27 juin au 7 juillet à Genève, culminant le samedi 6 dans la Marche des fiertés. La manifestation itinérante, passée, entre autres, par Lausanne, Fribourg, Delémont et Lugano, a choisi de placer son programme et ses ambitions sous le signe de l’histoire.


Lire également Chez Brigitte, tous les genres bambochent


La date de son ouverture coïncide en effet avec celle du 50e anniversaire des émeutes de Stonewall. En ce mois de juin 1969, des homosexuels new-yorkais se sont rebellés contre l’oppression policière, dans un élan dissident que beaucoup tiennent pour le moment fondateur des mouvements contemporains pour les droits LGBTIQ+ (personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans*, intersexes, queers et autres). Ouvertement politique, la Geneva Pride annonce dans un manifeste vouloir «rendre hommage à toute personne qui est descendue dans la rue à travers l’histoire» et en appelle à la poursuite d’une lutte «pour l’égalité sociale et juridique».

Le personnel au cœur du politique

Or, ces combats ont trouvé à Genève un terreau fertile. Si certains collectifs homosexuels existaient déjà en Suisse depuis les années 30, tel Der Kreis (Le Cercle), fondé à Zurich pendant la Seconde Guerre mondiale, l’émergence des groupes gays et lesbiens genevois puise ses racines dans les mouvements contestataires de 1968. Inspirés par les mobilisations féministes, ils vont «placer le personnel au cœur du politique et révéler les enjeux collectifs et sociaux de la vie privée», comme l’affirme la sociologue Sylvie Burgnard dans un article paru en 2010 dans la revue en ligne «Genre, sexualité et société». Ces groupes se réunissent dans le triple objectif de «sortir du placard», de se rendre visibles et de dénoncer les discriminations dont ils font l’objet.

C’est au sein du Mouvement de libération des femmes (MLF) que se constitue le premier groupe homosexuel à Genève, en 1972. «Il y avait beaucoup de lesbiennes qui défendaient les causes féministes, raconte Sophie Meyer, ancienne présidente de Lestime. Mais alors qu’elles portaient les combats de leurs camarades hétéros, comme celui du droit à l’avortement, elles se sentaient peu soutenues en retour.» Pour marquer la rupture, les femmes homosexuelles du MLF demandent à la Ville un local de réunion. L’inertie des autorités les pousse à occuper, au printemps 1976, un bistrot désaffecté de la rue des Grottes. Elles en sont expulsées et l’espace est muré. «Les militantes sont montées en Vieille-Ville afin de murer à leur tour le siège du Conseil administratif», sourit Barbara Konrad, qui pilota le défunt Centre femmes Natalie Barney.

Au printemps 1976, les femmes lesbiennes du MLF, lasses de l’inaction des autorités, occupent un bistrot désaffecté au quartier des Grottes. ©LESTIME

Bals des Chattes sauvages

Un an plus tard, elles obtiennent un lieu au boulevard de Saint-Georges, baptisé Centre femmes, qui hébergera aussi les fameux bals des Chattes sauvages, soirées dansantes, débridées et non mixtes. Toutes sortes d’autres collectifs saphiques prennent forme durant cette période marquée par les luttes inventives et l’humour féroce, comme Vanille-Fraise, qui lancera en 1981 le périodique «CLIT007» (Concentré lesbien irrésistiblement toxique).

Au cours des années 70, les garçons se mobilisent dans le même esprit radical et déjanté. Le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), créé en 1973 sur un modèle parisien, fait place au GLOHG (Groupe libertaire homosexuel de Genève), sous la houlette du critique et comédien Pierre Biner. L’année 1978 voit arriver l’ardeur frondeuse du GHOG (Groupe homosexuel de Genève), dont l’une des premières actions politiques consiste à s’attaquer au certificat cantonal de bonne vie et mœurs, exigé dans certaines professions – sans lui, impossible d’enseigner ou de devenir infirmier. «On se réunissait dans des appartements et au centre de loisirs des Asters, se souvient Michael Häusermann, membre fondateur. On n’avait pas de local, mais une immense liberté de parole.»

Les membres du GHOG remettent au Grand Conseil une pétition demandant l’abrogation de la loi cantonale sur le certificat de bonne vie et mœurs et «l’abolition de toute discrimination basée sur la différence homosexuelle» de la part des employeurs et bailleurs. ©GHOG

Pierre Biner est aussi de la partie. Il maîtrise les techniques du théâtre d’agitprop et les irrigue de son inventivité truculente. Pour preuve, «Tract», un court-métrage diffusé en 1980 sur la TSR. Près de quarante ans après, ce «film qui est fait pour vous ouvrir les yeux» n’a pas perdu sa verdeur contestataire. L’un de ses premiers plans montre Pierre Biner en auto-stoppeur, casquette de biais, lunettes noires et panneau à la main. Destination? Sodome. À la fin de ce manifeste sur pellicule, un protagoniste inscrit au spray rouge une adresse sur le sol, tandis qu’un placard brûle dans l’hiver.

«Après le film, nous avons reçu des tonnes de lettres de la part d’hommes dans des situations de désespoir et d’isolement dramatiques, relate Michael Häusermann. On a compris qu’il était temps de se consacrer à la communauté et de développer un lieu d’écoute.» Ce sera Dialogai, ouvert en 1982 malgré les obstacles – les PTT refusant d’abord d’allouer une ligne téléphonique à une association ostensiblement gay.

Dès 1984, les ravages du sida mettent fin à une décennie d’émancipation insouciante. Les années suivantes sont consacrées à batailler contre cette funeste dévastation. Dialogai participe à la fondation de l’Aide suisse contre le sida, dont il devient une antenne. La lutte contre la maladie occulte un peu les autres mouvements, singulièrement les lesbiennes, qui poursuivent pourtant leur militance. En 1989, le Centre femmes déménage dans une coquette maison de la rue Peschier. Il se rebaptise Centre femmes Natalie Barney. Les débats autour de la mixité entre les féministes radicales, très politisées, et les tenantes d’un rapprochement avec les autres milieux, à l’âme plus festive, s’y révèlent «vifs», selon Barbara Konrad. C’est sur les traces du Centre femmes que Lestime voit le jour, en 2002.

Favoriser les alliances

Précisément, les désirs de fête et de mixité favorisent les alliances entre membres de divers groupes au cours des années 90. C’est le squat Chez Brigitte, né en 1994, qui concentre les énergies rassembleuses. On s’y encanaille la nuit, on y mitonne la première Gay Pride romande. Et on y invente la bien nommée 360. «On avait besoin de brasser des idées, souligne Philippe Scandolera, l’un des cofondateurs, venu de Dialogai. On voulait mélanger les genres, les générations, les couches sociales.» Les statuts des trois associations 360 – magazine, soirées, social – sont adoptés dans la même journée en 1998. Ce groupe très inclusif marque l’essor de la mouvance LGBT à Genève. Longtemps invisibilisés, les trans* ou les bi sont enfin intégrés.

Aujourd’hui, le canton, qui a été le premier à se doter d’un partenariat enregistré pour couples du même sexe, en 2001, compte un grand nombre d’associations qui manifestent la diversité LGBTIQ+. Qu’ils défendent le droit à l’homoparentalité, celui des personnes racisées, seniors ou non binaires, ces collectifs ont tous bénéficié des luttes de leurs prédécesseurs. Qui ont trouvé chez bien des Genevois, simples citoyens, médecins ou élus, un accueil bienveillant. «Genève a été une terre d’asile pour beaucoup d’homosexuels, relève Sophie Meyer. Ils quittaient leurs cantons ou leurs pays d’origine pour venir y vivre ce qu’ils étaient. L’air y était plus respirable.»


Préserver les mémoires minoritaires

En quarante ans, la communauté LGBTIQ+ genevoise n’a cessé de documenter son engagement. Mais à cause de la diversité des collectifs, de la fugacité de certaines destinées et de la précarité liée au tabou qui entoure toujours les questions d’orientation sexuelle et d’identité de genre, ces archives restent fragiles.

C’est pourquoi la Ville de Genève, sous l’impulsion de la maire Sandrine Salerno, s’est souciée des conditions de valorisation et de préservation de ces riches annales. Dans le cadre de sa campagne contre l’homophobie et la transphobie 2019, elle a chargé Lestime de mener une enquête exploratoire des archives des luttes LGBTIQ+ à Genève. «Elles ont la particularité d’être protéiformes, indique Guillaume Mandicourt, chargé de projets LGBTIQ+ au Service Agenda 21 de la Ville. Elles comprennent documents, photos ou affiches, mais aussi vidéos et objets plus intimes.»

Problèmes de nomenclature

Ces témoignages sont éparpillés dans des états de conservation et d’organisation très différents. «Certaines archives sont solidement constituées, comme chez Dialogai ou à Lestime, mais difficilement accessibles, révèle Carolina Topini, corédactrice de l’enquête. Et des documents dorment encore sûrement chez les militants.» Les institutions détiennent aussi des fonds, à l’instar du pouvoir judiciaire ou des hôpitaux. Là, les recherches se heurtent à des problèmes de nomenclature. D’apparition récente, le mot parapluie «LGBTIQ+» n’est d’aucune utilité lorsqu’on sonde les archives policières, au contraire de «débauche»…

Le rapport propose trois solutions pour préserver les documents genevois, dont il estime le volume à 100 mètres linéaires: leur versement aux institutions publiques, leur dépôt aux Archives contestataires ou la création d’un centre d’archives et de documentation LGBTIQ+. Répondant le mieux aux critères d’accessibilité, de transversalité et de pérennité, cette dernière option a la faveur des chercheuses, à la condition de constituer un comité de pilotage représentatif.

Toutefois, il y a loin encore de l’idéation à la réalisation de ce projet nécessitant finances. Entre-temps, les Genevois pourront goûter un aperçu de ces témoignages du 1er juillet au 11 août aux Bastions, où la Ville expose en textes et en images quelques faits marquants de l’histoire LGBTIQ+.

Créé: 29.06.2019, 15h24

Articles en relation

A Rio, une gay pride à l'ère des thérapies de conversion

Brésil Les homosexuels de Rio ne sont plus à la fête. Le lobby évangélique, dont le maire fait partie, essaie de les «guérir» par électrochocs. Plus...

A Jérusalem, des drag-queens rient de tout au péril de leur vie

Moyen-Orient La Gay Pride s’est déroulée jeudi dans la Ville sainte. Parmi les activistes, des drag-queens, dont l’art est en soi un acte politique. Plus...

A la Pride, les handicapés gays ont brisé un tabou

Homosexualité Un groupe lausannois de handicapés mentaux s’est rendu à la Gay Pride de Fribourg. Leur message n’est pas passé inaperçu. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.