Ma Genève en 2030: Katia Leonelli et Victor Santos Rodriguez

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Alors qu’une nouvelle législature s’ouvre et que chacun s’interroge sur le programme de législature des sept magistrats du gouvernement cantonal élus les 15 avril et 6 mai - on en connaîtra l’ossature lors de la prestation de serment à Saint-Pierre le 31 mai - nous reprenons notre série commencée au début prospective de l’année. Nos invités aujourd’hui Katia Leonelli, députée, Les Verts et Victor Santos Rodriguez, président de l'association Jet d’encre, assistant doctorant à l’IHEID sont deux étudiants, dont la benjamine du Grand Conseil, tout juste 20 ans. Tous deux évoquent la Genève internationale, sous des angles très différents. Que serons-nous dans douze ans? Participez à la discussion via «courrier@tdg.ch»


Retrouvez ici notre série Ma Genève en 2030

Genève a éradiqué le mâle Alpha (Calvin)

Katia Leonelli, députée, Les Verts

Le 9 mai 2032. C’est un samedi, une journée splendide. Après un séjour à Belleville, me voici de retour à Genève, dans le quartier de la Jonction. Genève a beaucoup changé et c’en est réjouissant. Je fais le trajet gare-Jonction en bus: rapide depuis que la mobilité douce a la priorité sur les automobiles afin d’offrir plus de sécurité aux piétons et aux cyclistes. J’ai eu accès à une coopérative assez facilement; là je pose mes valises au milieu des herbes aromatiques et autres plantes. Je croise un premier visage sur le palier. Salutations cordiales. «Je m’appelle Divine.*»

Je propose qu’on aille boire un café. Je demande au passage, quel pronom Divine préfère que j’emploie: «Elle! Maintenant c’est elle, il y a quelques mois c’était encore ielle, mais maintenant c’est elle.» J’explique que je suis de retour à Genève pour enseigner l’éthique appliquée à des classes de primaire. Elle, elle est arrivée il y a quelques années à Genève, à l’époque comme réfugiée d’Afghanistan. Aujourd’hui, c’est un pays en paix. Nous sortons de la coopérative pour nous balader au bord du lac et nous arrêtons au premier café végane du coin. Il y en a beaucoup par ici, nous avons l’embarras du choix.

Pour quelques francs nous avons un jus kale-céleri-concombre-pomme bio et local. Je lui en demande plus sur sa vie, la vie à Genève et le fonctionnement de la coopérative dans laquelle nous vivons. Elle est musicienne. Elle enseigne le solfège et la harpe au conservatoire. Elle m’explique qu’elle était en pleine transition lors de son arrivée à Genève, mais qu’elle l’a très bien vécu; les gens étaient bienveillants, informés. J’en déduis que l’enseignement obligatoire d’études genre et de sociologie a porté ses fruits.

Elle précise que notre coopérative est vraiment un lieu dans lequel il fait bon vivre: c’est un espace solidaire, égalitaire, écologique dans lequel chacun peut s’épanouir et être heureux. Elle donne des cours de piano aux enfants dans la salle commune, et elle prend des cours de peinture avec une autre voisine qui sort de la HEAD. Souvent, ils organisent des brunches ayurvédiques tous ensemble, juste après la session yoga dominicale. Ils mangent surtout des produits du jardin urbain sur le toit, du miel de leurs propres ruches. Tout est très le corbusiesque, fonctionnel. Les légumes mangent la lumière, les salles de vie sont baignées de soleil, tout est arrangé de manière intelligente et efficace. Il est 15 heures.

Elle me propose d’aller au Katergrün, c’est un club au bord du Rhône qui ne ferme pas du week-end. Il est ouvert du jeudi au mardi non-stop. Une ambiance de festival, des gens heureux, des DJ de renommée. Genève est une ville vivante, elle a éradiqué le mâle Alpha – Calvin – et peut désormais s’émanciper: plus de couvre-feu, plus de dimanches, de soirées mornes, glauques et vides de sens. Le dimanche justement, et surtout, tout le monde est de sortie: les gens vont au marché, au musée, à la fête. *En référence à Jean Genet

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Genève/internationale: deux mondes à réunir

Victor Santos Rodriguez, président de l'association Jet d’encre, assistant doctorant à l’IHEID

En tant que Genevois de naissance et de parcours, évoluant professionnellement dans le secteur international, il m’est permis d’observer une ligne de fracture sociale dont la profondeur rend inexplicable la superficialité du traitement politico-médiatique. Je me réfère ici à la frontière étanche qui sépare à Genève les «locaux» (suisses ou non) et les «internationaux» – deux mondes qui coexistent dans un même espace, sans pour autant se toucher. Une telle caractérisation trahit certes un schématisme quelque peu coupable, mais restitue me semble-t-il l’expérience souvent (mal) vécue par les habitants du canton.

Notre imaginaire collectif souscrit au récit mythique d’une Genève naturellement ouverte à l’international. Ce serait là son destin divin. Or, il n’en est rien. La Genève que nous connaissons aujourd’hui, terre d’accueil des institutions internationales (et des sociétés multinationales), est le produit d’un dense faisceau d’actions publiques menées sur la durée pour profiler favorablement le canton. Dire que Genève est internationale par essence tend alors à court-circuiter le débat et nous empêche de penser les dysfonctionnements induits par ce projet politique. Il ne s’agit guère pour moi d’en questionner le bien-fondé; la prospérité actuelle de Genève tient pour beaucoup à son «internationalité». Toutefois, cette perspective comptable – communément adoptée par les milieux politiques majoritaires – n’éclaire qu’une partie du tableau, laissant dans l’ombre les tensions qui s’expriment sur le plan interpersonnel.

Lorsque le regard se pose sur la banalité des pratiques quotidiennes, il apparaît que les «locaux» et les «internationaux» font largement vie à part. Alors que les premiers s’indignent des privilèges et du défaut d’intégration des seconds, ces derniers réprouvent le manque d’hospitalité des premiers. Il en résulte des modes de sociabilité et des pratiques du territoire différenciés, dont le sociologue urbain Hossam Adly offre une description clinique. Cet état de fait représente une regrettable perte, tant les deux «communautés» pourraient davantage prospérer en synergie.

À l’horizon 2030, ma Genève verrait les réflexes de repli s’estomper de part et d’autre. Du côté des «locaux», cela exige un regain de curiosité et, avant tout, un changement de perspective. De la même manière que les Genevois constituent une population plurielle, il est réducteur d’envisager les «internationaux» comme un groupe homogène, nécessairement privilégié, aux comportements uniformes. Ceux qu’on appelle «les expats» sont en réalité des migrants à part entière, avec les fragilités que leur situation de mobilité peut engendrer. Pensons à la précarité des stagiaires non rémunérés de l’ONU. Du côté des «internationaux», le rapprochement passe par l’apprentissage de la langue locale. Peu utile dans un environnement professionnel où la tendance est (malheureusement) au tout-à-l’anglais, la maîtrise du français n’en demeure pas moins un formidable outil de socialisation pour les «internationaux» soucieux de construire des ancrages locaux.

Haut de la page (TDG)

Créé: 15.05.2018, 15h14

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