Ma Genève en 2030: Blaise Matthey face à Alessandro Pelizzari

Blaise Matthey et Alessandro Pelizzari

Blaise Matthey et Alessandro Pelizzari Image: Fortunati/Bonzon (Archives)

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Pour ce troisième volet de notre série prospective avant les élections du Grand Conseil et du Conseil d’État du 15 avril, nous donnons la parole à deux hommes qui déterminent grandement les relations sociales à Genève: Blaise Matthey, directeur général de la Fédération des entreprises romandes Genève et Alessandro Pelizzari, secrétaire régional du syndicat Unia Genève . L’irruption des nouvelles technologies de l’information, celle de l’intelligence artificielle et des robots dans tous les secteurs d’activité rend l’exercice délicat et le propos d’autant plus intéressant. Si vous avez manqué les textes des quatre responsables de jeunesses de partis, rendez-vous sur www.geneve2030.tdg.ch.

Le canton aura tourné la page du populisme

Blaise Matthey, directeur général de la Fédération des entreprises romandes Genève

Automation, intelligence artificielle, épuisement des ressources naturelles, vieillissement de la population, migration: Genève en 2030, personne ne sait ce qu’elle sera, parce que personne ne sait ce que sera le monde en 2030. On va d’hypothèses en hypothèses, sur fond d’accélération technologique. Vu l’augmentation de la rapidité des échanges, j’imagine que Genève et la Suisse seront très semblables au reste de la planète et auront appris à agir et réagir plus vite.

Le canton aura grandi, mais maintenu sa qualité de vie et renforcé son interconnexion. Il fera valoir ces qualités, sur fond d’équilibre fiscal et social. Le canton aura aussi tourné la page du populisme. Il sera partie prenante d’ensembles visant à préserver des valeurs fondamentales comme la liberté individuelle, la propriété et la liberté d’expression, ensembles qui refuseront la dérive totalitaire du monopole des idées et des données. La nouvelle Genève internationale, aux infrastructures enfin rénovées, autour et à l’intérieur de ses bâtiments, abritera le cœur de ces réflexions.

Je vois Genève et la Suisse demeurer des entités politiques et administratives étroitement interconnectées entre elles et avec de plus grandes entités. L’échange électronique avec et au sein de l’administration, mais aussi entre acteurs économiques, aura été généralisé. L’intelligence artificielle aura simplifié et accéléré les procédures, amélioré les diagnostics et les temps de réponse, permettant des économies substantielles dans les budgets. La question de la relation de travail sera posée en des termes différents, avec des besoins accrus de flexibilité comme de sécurité.

L’efficience économique dépendra toujours de l’équilibre entre ces deux pôles. Le problème des retraites aura été réglé par l’augmentation modulée de l’âge de la retraite et par la contribution financière et personnelle des individus sur une plus longue période. L’idée selon laquelle on est vieux à 45 ans sur le marché du travail aura disparu. La protection disproportionnée de la fonction publique aura été supprimée et les échanges sectoriels seront devenus la règle.

Les processus de ressources humaines couplés aux mécanismes de contrôle du temps de travail permettront de gérer vie professionnelle et vie privée en prévenant les surcharges, sans transmission tous azimuts des données. La mobilité individuelle et collective sera électrique pour l’essentiel et optimisée en jouant sur la complémentarité des modes de transports. L’aéroport aura été agrandi et l’autoroute élargie. La fiscalité, genevoise et fédérale, aura été adaptée pour développer les entreprises innovantes et les emplois et favoriser la formation continue qu’implique la mutation numérique.

L’instruction publique s’appuiera sur les modèles de cours à distance avec encadrement, les hautes écoles sur un modèle d’enseignement à distance accompagné d’un appui individuel. En 2006, j’avais la conviction que les réseaux numériques allaient dominer encore plus le monde. Mais Apple n’avait pas encore sorti son iPhone. Les choses auront donc forcément un contour que nous n’imaginons pas. À nous d’être prêts à nous adapter.

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2030, année contestataire

Alessandro Pelizzari, secrétaire régional du syndicat Unia Genève

Cette année 2018 coïncide tout à la foi avec la grève générale de 1918 et les événements de Mai 68. Les leçons du passé sont bien sûr décisives pour toute vision d’avenir. Ainsi, la semaine du 7 au 14 novembre 1918 restera dans les mémoires comme le plus grand mouvement de lutte collective qu’ait vécue la Confédération depuis sa création, en 1848. Pas moins de 250 000 travailleurs et travailleuses suivirent l’appel du Comité d’Olten. Celui-ci demandait entre autres la journée de huit heures et l’élection à la proportionnelle, le suffrage féminin ainsi qu’une assurance vieillesse et invalidité. Suite à une répression massive, la grève fut interrompue, sans que ces revendications n’aient été obtenues. Elle a pourtant posé des jalons décisifs pour que, à sa suite, les conditions de travail et la politique sociale puissent progresser.

Quant aux mobilisations sociales du printemps 68, rappelons-nous que les manifestations et grèves massives qui secouèrent l’Europe ont permis à des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses dans plusieurs pays de profiter d’augmentations massives de salaire, d’importantes réductions du temps de travail et de l’extension des droits syndicaux. Mais «Mai 68» signifiait aussi un tournant culturel, un puissant mouvement de remise en cause d’une société corsetée par un ordre moral révolu, le patriarcat et le consumérisme.

Parions qu’en 2030 les leçons de cette histoire seront plus que jamais d’actualité. Sans une puissante contre-offensive sociale, le capitalisme contemporain continuera à diviser profondément notre société et à produire des réponses politiques de plus en plus réactionnaires. Certes, l’avenir de nos sociétés ne se jouera pas à Genève; mais des marges d’action locale existent.

Face à la concurrence effrénée que les employeurs organisent entre travailleurs résidents et immigrés, il est possible de renforcer les protections légales contre les licenciements et contre la sous-enchère. Face à une répartition des richesses de plus en plus inégalitaire, il est urgent de renverser la vapeur avec une fiscalité redistributive et des prestations sociales financées de manière solidaire. Face à l’évolution technologique et la menace permanente des délocalisations, il est nécessaire de créer plus d’emplois socialement utiles.

L’histoire des mouvements contestataires nous montre une chose: les acquis sociaux ne tomberont pas du ciel, il faudra se battre pour les obtenir, et leur contenu et leur étendue dépendront du rapport de force social qui pourra être établi. En 1918 comme en mai 1968, les travailleurs et mouvements sociaux genevois n’occupaient pas la première ligne des grévistes. En 2030, quel meilleur point de départ pour un large mouvement de contestation que Genève, un canton qui, ces dernières années, s’est déjà distingué par un renouveau de la combativité sociale et syndicale, débouchant sur une série d’expérimentations sociales intéressantes?

Et à ceux et celles qui nous diront que la contestation sociale n’est plus dans l’air du temps, répondons avec Mark Twain: «Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait!»

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Créé: 14.01.2018, 17h31


La série Ma Genève en 2030 s'inscrit dans la perspective de l'élection du Grand Conseil et du Conseil d'Etat genevois, le 15 avril 2018, pour la législature 2018-2013 (Notre dossier).



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