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Les gènes font-ils tout? Le rôle du stress et de la malbouffe

Médecin à Genève, Ariane Giacobino livre ses clés pour mieux comprendre l’épigénétique.

Ariane Giacobino: «Entre le génome et le monde dans lequel nous vivons se joue donc une partie de ce que nous sommes et pouvons devenir.»
Ariane Giacobino: «Entre le génome et le monde dans lequel nous vivons se joue donc une partie de ce que nous sommes et pouvons devenir.»
LUCIEN FORTUNATI

L’air de rien, Ariane Giacobino vous observe. Avant de vous entraîner dans les laboratoires des HUG, son antre. Médecin généticienne, elle a ses patients, qui occupent 80% de son temps. Le reste, elle le consacre à la recherche. Mais, lâchant pour un temps son monde peuplé de souris, de courriels scientifiques et de travaux sur l’ADN, elle a commis un livre sur ce qui la passionne avant tout: l’épigénétique. Cette nouvelle discipline intègre certains champs des sciences humaines et sociales à l’étude de la biologie moléculaire et de la psychiatrie. Et la Genevoise est parvenue à écrire un livre digeste sur une matière aride, dont le fil rouge est tout simplement celui de sa vie d’étudiante, puis de chercheuse, de mère et de médecin.

L’inné pèse autant que l’acquis

Pour cette généticienne, «l’inné» pèse autant que «l’acquis». «À la louche, si on me permet cette expression, l’influence des gènes pèse pour moitié dans certaines maladies psychiatriques, de l’obésité, de l’hypertension ou autre. L’autre moitié est liée à l’environnement, aux sources de stress, aux mauvaises habitudes alimentaires.» Pour ce médecin, l’impact du mode de vie est mesurable et, dans certains cas, cet impact peut être transmis à la génération suivante. «Quand la génétique ne peut pas totalement éclairer les raisons d’une maladie, l’environnement peut représenter un autre morceau d’explication. Cela permet aux gens de ne plus subir complètement telle ou telle situation, mais de se réapproprier un rôle (je veux faire du sport, etc.). Et cela leur donne donc de l’espoir.»

Voilà le credo de cette scientifique franco-italienne née à Marseille en 1967, d’un père ingénieur chimiste à Milan et d’une mère originaire de la Cité phocéenne. Ses parents se sont rencontrés quatre ans plus tôt, à Crans-Montana. La Suisse leur plaît. Le couple s’établit à Genève. La petite fille aime observer la nature, les gens, les animaux. L’été, elle confesse passer des heures à scruter des insectes à la loupe. Une fourmi, une abeille, une mouche l’intriguent. Elle grandit à Champel, fréquente l’École du Parc Bertrand, entourée d’arbres et de verdure, puis le Cycle d’orientation de la Florence, et le Collège Calvin qu’elle quitte avec une matu scientifique en poche. «J’ai conservé des souvenirs lumineux de ces années de collège», lâche-t-elle, soudainement nostalgique, en faisant référence aux sorties, aux pots à la Clémence.

Elle choisit d’étudier la médecine. Finie la rigolade. Cerveaux à autopsier, cadavres à disséquer… Elle hésite quant à sa spécialisation. S’essaie en psychiatrie. Ariane Giacobino a deux mois de libre et, pour gagner un peu d’argent, elle remplace un interne en psychiatrie hospitalière. Une expérience qu’elle qualifie de brutale. Elle est désarçonnée face aux crises de certains patients. «Les nuits de garde me font une peur bleue, confie-t-elle. En particulier quand il faut que j’aille récupérer un dossier dans le sous-sol de l’un des bâtiments, où se trouvent les archives.» Elle décrit une scène de film d’horreur: «En descendant seule l’escalier lugubre, j’écoute mes pas qui résonnent, j’entends des gémissements, quelques hurlements plus lointains et, pétrifiée, j’imagine que ma dernière heure est arrivée.»

On a moins de gènes qu'un grain de raisin!

Elle se marie en 1994 avec un médecin italien né – par hasard – comme elle à Marseille. Son mari a un copain hors norme: Craig Venter, pionnier du séquençage du génome. En guise de cadeau de mariage, l’Américain les invite aux îles Caïmans. Ils plongent en apnée dans l’univers fascinant de l’ADN. Après sa rencontre avec Craig Venter, elle décide de se consacrer à la génétique, qu’elle considère comme une discipline en devenir: «L’épicentre de la science me semblait se trouver là. La génétique, c’était la branche qui faisait rêver.» La brebis Dolly, premier mammifère à être cloné, naît en 1996. Tout semble possible. Aucune barrière ne résiste à la science. Le millénaire s’achève dans une période de folie dans ce domaine. En 2003, l’intégralité du génome humain est séquencée. Même si, comme l’écrit la Genevoise, «on connaît enfin le nombre de gènes nécessaires à faire un humain: environ 22 500. C’est moins que pour un grain de raisin. Soyons donc humbles.»

Pendant vingt ans, elle se concentre sur l’épigénétique, une nouvelle discipline à cheval entre la biologie moléculaire et certains champs des sciences sociales. Peu après la naissance de leurs enfants, la famille s’installe à Pittsburgh, une grosse ville industrielle située dans les confins de la Pennsylvanie. Au milieu de nulle part, vu de Suisse. Mais la Franco-Italienne s’y plaît: «Toutes les maisons, plutôt bourgeoises, sont flanquées d’une allée où sont garés deux 4×4, et pourvues d’un jardin à l’arrière.» Le rêve américain, en somme. L’espace, les barbecues, le drugstore ouvert 24 h sur 24.

Trois années vont ainsi s’écouler à l’Université de Pittsburgh, à faire de la recherche au département de génétique moléculaire, utilisant des facilités communes aux États-Unis: elle commande par exemple un jour sur le site d’un centre de biologie de l’ADN de chimpanzé, de bonobo, d’orang-outan, de macaque et d’autres encore. «C’est cher, mais certifié ADN de qualité, donc précieux. Séquencer quelque chose qui n’est même pas visible au microscope vous fait plonger dans un grand degré d’abstraction». Les années États-Unis passent vite, trop à son goût.

Le poids des traumatismes

En 2006, c’est le retour aux HUG. La Genevoise obtient un poste de médecin rattaché au département de génétique de la Faculté de médecine. Elle participe à un projet de recherche collaborative avec la psychiatrie, financé par le Centre suisse de toxicologie humaine.

En conclusion, l’auteure estime que ni l’inné ni l’acquis n’est déterminant, ils le deviennent l’un par l’autre. «Entre le génome et le monde dans lequel nous vivons, se joue donc une partie de ce que nous sommes et pouvons devenir», résume-t-elle. En se demandant aussi dans quelle mesure la pollution, les pesticides, la maltraitance, l’alcoolisme, voire des traumatismes de grande ampleur comme ceux qu’ont connus les populations du Rwanda ou celles soumises à l’esclavage, pèsent sur les générations futures, Ariane Giacobino fait sortir la génétique des laboratoires où cette discipline semble parfois étouffer.

«Peut-on se libérer de ses gènes? L’épigénétique» Ariane Giacobino Éd. Stock, 2018

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