La France ne peut pas copier la Suisse

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On avait un peu perdu l’habitude de ces élus et autres stars français qui, pris d’aigreurs soudaines, balancent leur chapelet d’injures à la face de la Suisse. Souvenez-vous du député socialiste Arnaud Montebourg qui dès le début des années 2000 lançait sa croisade contre les paradis fiscaux (suisses uniquement et bizarrement) traitant notre pays de «verrue». Nicolas Sarkozy ne fut guère plus tendre avec cette Helvétie qu’il respectait peu parce que, disait-on, le pays lui rappelait ses déboires conjugaux.

Un peu plus récemment, le candidat insoumis Jean-Luc Mélenchon a taxé les Suisses de voyous «moralement suspects». Avant lui, Hollande avait aussi lâché quelques salves mais elles étaient bien molles en comparaison de l’acide déversé par l’auteur et chroniqueur TV Yann Moix qui voyait en la Suisse «une pute». Rien que cela!

Il manque surtout à la France la cohésion, le compromis, la collégialité, le fédéralisme

Voici donc Richard Ferrand. Vous ne pouvez plus ignorer son nom, sa notoriété égalant presque celle des gilets jaunes depuis quelques jours. Engagé au PS dès les années 90 dans le nord de la France, il fait un passage éphémère au premier gouvernement Macron avant d’en être écarté, casseroles aidant, pour rebondir à l’Assemblée nationale dont il est l’actuel président sous les couleurs de la République en marche. L’homme est le typique briscard du «Filz» français se faufilant de la gauche à la droite, du privé au public, au fil des opportunités, non sans jalonner son parcours de quelques affaires.

Alors lorsqu’il affirme que les «thèmes (soumis à votations en Suisse. ndlr) sont très souvent le fait de cliques affairistes et de quelques lobbyistes démasqués», on se dit d’abord qu’il sait de quoi il parle. Le conseiller national genevois Guillaume Barazzone a immédiatement flairé l’arnaque en le voyant à la TV. Il le tweete d’«ignare». Ferrand nie avoir tenu ces propos. Barazzone réplique en diffusant une preuve vidéo sans appel et réclame des excuses. Ferrand fait le mort.

Avouons que c’était mal parti pour parler d’un sujet aussi noble que la démocratie directe qui figure désormais en tête des doléances des gilets jaunes. Le tout étant de savoir si cette version francisée du modèle suisse, le «référendum d’initiative populaire» ou RIC, est réellement adaptable à la Ve République. La réponse est non.

Si le RIC semble voué à l’échec, c’est que la France n’est pas prête à fonctionner en mode helvétique. Ni son histoire, ni sa culture, ni surtout sa configuration politique ne l’ont préparée à un changement aussi massif. D’abord la démocratie directe ne peut constituer le palliatif d’un système qui dysfonctionne. Au contraire, elle doit justement reposer sur une mécanique institutionnelle bien huilée. Françaises et Français ont rejeté les structures traditionnelles en choisissant Emmanuel Macron et la République en Marche. Les gilets jaunes sont eux aussi issus d’une France non partisane dont le ciment est le mal vivre. Au feu les partis! Cette France en rupture se retrouve aujourd’hui face à un gouvernement de rupture. Les deux parties sont nez à nez, issues d’un mouvement semblable mais privées de relais, incapables de dialoguer. Le RIC ne constitue pas une potion miracle pour gérer les conflits.

Il manque surtout à la France les bases mêmes qui fondent la démocratie directe suisse, certes très imparfaite: la cohésion, le compromis, la collégialité, le fédéralisme. Beaucoup de mots en «co» comme co-opération. Or, la France est un pays de confrontation. Elle avance et recule à coups de manifestations, de grèves, de coups de gueule et de bras de fer. Au final, il y a des gagnants et des perdants. En Suisse, c’est (presque) toujours le peuple qui gagne. Le gouvernement, s’il est pris à revers, s’en accomodera. Et pas une tête ne dépasse. Le président «régnant» français s’arrangera-t-il d’être régulièrement et démocratiquement désavoué? Au fond, ne préfère-t-il pas l’épreuve de force? Et le peuple français à l’esprit revendicatif aussi légendaire qu’infatiguable, saura-t-il, par exemple, se refuser deux semaines de vacances supplémentaires parce que l’économie ne le supporterait pas? La démocratie directe ou semi-directe à la suisse est un processus à maturation lente. Elle est le fruit d’une culture, d’un esprit, d’un environnement spécifique, pas d’une révolution comme l’est la démocratie. Bienvenue à la France dans le monde de la «super» démocratie. Il faudra juste un peu de patience. (TDG)

Créé: 20.12.2018, 10h42

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