Femmes tabassées à Genève: le Parquet écarte la tentative de meurtre

Affaire du Petit PalaceLe Parquet français ne retient que des faits de violences volontaires. Au grand dam des victimes.

Me Assaël a écrit au juge pour s’opposer  fermement  à cette déqualification du Parquet.

Me Assaël a écrit au juge pour s’opposer fermement à cette déqualification du Parquet. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Ces dernières années à Genève, de violents tabassages de rue ont été traités par le Ministère public comme des tentatives de meurtre. Les accusés se retrouvent même parfois devant le Tribunal criminel, qui juge les crimes les plus graves: ce fut le cas des agressions de Saint-Jean survenues en 2017. La procédure concernant les jeunes femmes tabassées devant le Petit Palace le 8 août 2018 prend une autre direction. Elle est gérée par la justice de France voisine.

Selon nos renseignements, aux yeux du Parquet français, l’affaire instruite initialement pour tentative de meurtre doit être requalifiée «en violences volontaires exercées à plusieurs et avec utilisation d’objet comme arme par destination». Le 23 janvier, l’accusation a demandé à la juge d’instruction que les cinq suspects comparaissent, non pas devant la plus haute instance criminelle de première instance mais simplement devant le Tribunal correctionnel.

Dans son réquisitoire, que nous avons consulté, le Parquet résume un an et demi d’enquête ainsi que les versions des cinq femmes tabassées et des cinq prévenus français.

Faits reprochés contestés

Le soir des faits, au petit matin, les victimes, qui sortaient de la boîte de nuit située en Vieille-Ville, ont été frappées par plusieurs individus avec une extrême violence. Plusieurs d’entre elles, blessées à la tête, ont fini à l’hôpital, l’une ayant même sombré dans le coma pendant plusieurs jours. Des témoins décrivent des «penalties» dans la tête des victimes au sol, des bruits secs, des coups de poing dans le visage et même des coups de béquille et de matraque. Puis, au final, des agresseurs en fuite à bord de deux voitures aux plaques françaises.

«Bien que chacun niant sa participation aux faits reprochés, incriminant certains coauteurs et en dépit de la violence extrême, la tentative de meurtre ne saurait être retenue, écrit le Parquet. Il est toutefois constant que des violences ont été exercées à plusieurs et avec utilisation d’objet comme arme par destination.»

Le document quantifie les conséquences des violences subies en termes d’interruption de temps de travail (ITT). Selon le Parquet, les violences volontaires ont entraîné une ITT supérieure à huit jours pour deux victimes avec deux circonstances aggravantes (la réunion et usage ou menace d’une arme). L’ITT n’excède pas huit jours pour la troisième victime (deux aggravantes). Les deux dernières ne se voient pas reconnaître d’ITT (une aggravante de la réunion).

De lourds passés pénaux

Le Parquet passe aussi en revue le parcours des prévenus, vivant tous en France voisine. A., qui affirme être désigné à tort par les victimes et les témoins, est né en 1998. Il a été embauché en 2018 comme électricien à Genève. Il a baigné dans une affaire d’extorsion et une tentative de vol lorsqu’il était mineur.

Y., qui fait le même métier que son ami, maintient ne plus se souvenir de la soirée. Âgé de 21 ans, il a été condamné douze fois. La moitié des affaires concerne des faits de violences. Il a même été renvoyé par le passé devant la Cour d’assises. L’homme est décrit comme antisocial et impulsif.

N., né en 1995, a un casier judiciaire qui comporte treize condamnations. Il est sans emploi et ne souffre d’aucune pathologie mentale. P., 22 ans, est cuisinier de formation. Il a été sanctionné lorsqu’il était mineur pour un fait de violences. D., né en 1994, a récemment été condamné pour des faits de violences aggravées. Il est sous contrôle judiciaire depuis juin dernier, alors que les quatre autres prévenus restent à ce jour en détention provisoire en France voisine.

Dans son réquisitoire, le Parquet relève encore que la plupart des plaignantes, qui ne connaissaient pas leurs agresseurs, ont déclaré «avoir été sidérées par la violence dont elles avaient été victimes».

Me Leïla Benamor, avocate de D., relève que la tentative de meurtre n’a pas été retenue «car il n’est pas démontré l’intention de donner la mort. Les plaignantes n’ont identifié personne. Plus précisément, s’agissant de mon client, il a d’abord été placé en garde à vue puis libéré sans être mis en examen car rien ne le mettait en cause. C’est finalement en fin d’instruction qu’il a été convoqué puis mis en examen alors qu’un des mis en examen et détenu le met subitement en cause. Mon client a toujours nié la moindre implication.»

La décision de la juge

Défenseur d’Y., Me Laurent Pascal ne souhaite pas faire de commentaire au nom du secret de l’instruction: «Elle est encore en cours. Nous ne savons pas encore à ce stade ce que retiendra la juge en charge du dossier.» Et un avocat de relever: «Quoi qu’il en soit, le Tribunal correctionnel est compétent jusqu’à dix ans d’emprisonnement »

Avocate d’une des victimes, Me Saskia Ditisheim affirme que sa cliente est soulagée que le procès se tienne prochainement. «Elle pourra enfin tourner la page d’un volet douloureux et incompréhensible de sa vie. Mais dans cette violence indicible et gratuite, elle n’oubliera jamais le courage hors norme des quatre autres victimes, qui lui ont probablement sauvé la vie. Même si le droit français ne connaît pas la notion de dol éventuel (ndlr: l’agresseur s’accommodant de l’issue fatale de ses actes), il est surprenant que la tentative de meurtre n’ait pas été retenue. Les charges à l’encontre des prévenus étaient pourtant suffisantes!»

Me Robert Assaël, avocat des quatre autres plaignantes, a écrit lundi au juge d’instruction pour s’opposer à cette déqualification proposée par le Parquet: «Face à un tel acharnement bestial et déchaînement de violences extrêmes et gratuites, la tentative de meurtre ne peut être contestée. Je me battrai pour la faire reconnaître. Avec courage et altruisme, mes clientes ne sont intervenues que pour aider une femme qui se faisait tabasser sans raison. Lâches, les auteurs nient, n’assumant pas leurs responsabilités, même face à l’évidence des preuves.»

Créé: 19.02.2020, 07h01

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